‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 41 sur 103 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

préoccupait surtout du besoin d'échapper à la rétrogradation catholique. Pendant cette longue insurrection , chacun se trouvait transformé en une sorte de prêtre , interprétant , à son gré , une doctrine qui pouvait se passer d'organes propres, parce que sa destination était essentiellement critique. Nos diverses constitutions métaphysiques ont directement consacré un tel régime , par leurs déclarations préalables , qui semblent offrir à tout citoyen un moyen général d'appréciation sociale , d'après lequel il serait dispensé de recourir à des interprètes spéciaux. Je ne dois pas discuter ici cette empirique extension à l'état organique d'une disposition qui ne pouvait convenir qu'à la transition révolutionnaire.

Envers les moindres arts , on n'oserait prétendre que les préceptes généraux pussent exister sans culture théorique , ni que leur interprétation spéciale dût rester livrée au simple instinct du praticien. Comment en serait-il autrement pour l'art le plus difficile et le plus important , où des règles moins simples et moins précises exigent davantage une explication propre à chaque cas ? Quelque satisfaisantes que doivent devenir les démonstrations des principes sociaux , il ne faut pas croire que la doctrine positive puisse jamais dispenser, même après la meilleure éducation , de recourir, dans la vie réelle , publique ou privée , à de fréquentes consultations philosophiques. Les motifs moraux sont encore plus décisifs que les considérations intellectuelles pour indiquer la nécessité d'un tel intermédiaire continu entre la règle et l'usage. Si , d'un côté, l'organe philosophique peut seul connaître assez le véritable esprit de la doctrine dirigeante , il est , d'une autre part , seul susceptible de présenter habituellement les garanties de pureté , d'élévation et d'impartialité , sans lesquelles ses conseils n'auraient presque aucune efficacité pour réformer la conduite individuelle ou collective. C'est surtout par lui que doit s'accomplir, d'or-

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dinaire , cette réaction de tous sur chacun , reconnue ci-dessus indispensable à la moralité réelle. Il n'est point , à la vérité , la principale source de l'opinion publique , comme l'orgueil théorique dispose trop souvent à le croire. Mais, quoique cette force résulte essentiellement d'une libre sanction populaire , ce concours spontané ne devient pleinement efficace que par la proclamation systématique des jugements unanimes , sauf les cas exceptionnels où suffit l'expression directe. L'élément prolétaire et l'élément philosophique sont donc solidaires dans l'élaboration spéciale , et même dans la manifestation habituelle , de la véritable opinion publique. Sans l'un, la doctrine la mieux établie manquerait ordinairement d'énergie ; sans l'autre , elle n'aurait presque jamais assez de consistance ; pour surmonter les obstacles permanents que notre nature personnelle et sociale oppose à la prépondérance pratique des règles fondamentales.

Au fond , ce besoin d'organes systématiques pour guider et proclamer l'opinion publique se fait toujours sentir, même au milieu de notre anarchie spirituelle , chaque fois que survient une manifestation réelle , qui ne pourrait avoir lieu si personne n'en prenait l'initiative ou la responsabiUté. Dans la vie privée , où cette intervention manque souvent , on peut aujourd'hui vérifier, par contraste, une telle nécessité, en observant l'insuffisance pratique des règles les moins contestées , mais dont l'application spéciale n'émane d'aucune autorité régulière. Une appréciation plus facile et des sentiments plus actifs tendent alors à compenser imparfaitement cette grave lacune. Les conditions plus difficiles et les exigences supérieures de la vie publique n'ont jamais permis qu'elle restât aussi dépourvue d'intervention systématique. Chacun de ses actes manifeste , même aujourd'hui , l'indispensable participation d'une certaine autorité spirituelle , dont les organes , quoique très-mobiles , sor-

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lent le plus souvent du journalisme métaphysique et littéraire. Notre anarchie mentale et morale ne dispense donc pas l'opinion publique de directeurs et d'interprètes. Elle l'oblige seulement à se contenter de ceux qui ne peuvent lui offrir que des garanties personnelles, sans aucun gage régulier de la fixité de leurs convictions et de la pureté de leurs sentiments. Ainsi posée par le positivisme , la question de l'organisation de l'esprit public ne saurait longtemps rester indécise. On voit qu'elle se réduit , au fond , à la séparation normale des deux puissances sociales , comme la condition de doctrine a été cidessus ramenée à la division correspondante entre la théorie et la pratique. D'une part, il est clair que la saine interprétation des règles morales et politiques ne peut émaner, de m(>me qu'envers tout autre art, que des philosophes voués à l'élude des lois naturelles sur lesquelles elles reposent. Or, pour se maintenir au point de vue d'ensemble , qui fait seul leur mérite intellectuel , ces philosophes doivent s'abstenir avec soin de toute participation habituelle à la vie active , surtout publique , dont l'influence spéciale altérerait bientôt leur aptitude spéculative. Cette condition ne leur est pas moins indispensable, d'une autre part, afin de conserver la pureté de leurs sentiments et l'impartialité de leur caractère , double garantie morale de leur autorité , publique ou privée.

Telle est, en aperçu, la théorie positive de l'opinion publique. Dans ses trois éléments nécessaires, la doctrine, la force, et l'organe, elle se trouve ainsi rattachée profondément à l'ensemble de la réorganisation spirituelle; ou plutôt, elle ne constitue que l'appréciation la plus usuelle de ce sujet fondamental. Toutes ses parties essentielles offrent entre elles une intime solidarité naturelle. Si les principes positifs ne peuvent compter beaucoup que sur l'appui des prolétaires, ceux-ci, à leur tour, ne sauraient désormais sympathiser habituellement

avec aucune autre doctrine. Il en est de même quant aux organes philosophiques , dont le peuple peut seul établir et maintenir l'indépendance nécessaire. Nos lettrés repoussent instinctivement la division des deux puissances , qui poserait des bornes systématiques à leur vaine ambition actuelle» Cette séparation est aussi redoutée par nos riches, qui craindraient devoir ainsi surgir une autorité morale capable d'imposer à leur égoïsme un frein irrésistible. Les prolétaires seuls peuvent aujourd'hui la comprendre et l'aimer, d'après leur aptitude plus prononcée à l'esprit d'ensemble et au sentiment social. Mieux préservés, surtout en France, des sophismes métaphysiques, et des prestiges aristocratiques, leur esprit et leur cœur accueilleront aisément les maximes du positivisme sur cette condition fondamentale de notre vraie régénération.

Cette théorie de l'opinion indique nettement où en est déjà l'organisation de ce grand régulateur moderne , et ce qui lui manque encore essentiellement. La doctrine existe enfin, surtout la force , et même l'organe , mais sans combinaison mutuelle. Toute l'impulsion régénératrice dépend donc, en dernier ressort, de l'intime alliance entre les philosophes et les prolétaires.

Pour achever de caractériser cette coalition décisive , il me reste à indiquer les avantages généraux qu'elle offre au peuple quant à la satisfaction normale de ses réclamations légitimes.

La principale amélioration^ celle qui doit bientôt développer et consolider toutes les autres, consiste dans le noble office social ainsi conféré directement aux prolétaires, désormais érigés en auxiliaires indispensables de la puissance spirituelle. Cette immense classe, qui, depuis sa naissance au moyen âge, était restée extérieure à l'ordre moderne, y prend alors la vraie position qui convient à sa nature propre et au bien commun. A leurs fonctions spéciales, tous ses membres joignent enfin une

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