TROISIÈME PARTIE. U
que les lettrés. Aussitôt qu'ils connaîtront une meilleure expression de leurs vœux légitimes, ils n'hésiteront pas à préférer des notions claires et réelles , susceptibles d'une efficacité paisible et durable , à de vagues et confuses chimères , dont leur instinct sentira bientôt la tendance anarchique. Jusque-là, ils doivent adhérer au communisme, comme au seul organe qui puisse aujourd'hui poser et maintenir, avec une irrésistible énergie, la question la plus fondamentale. Les dangers mêmes que fait craindre leur solution actuelle concourent à provoquer et à fixer l'attention générale sur ce grand sujet, que l'empirisme métaphysique et l'égoïsme aristocratique des classis dirigeantes feraient écarter ou dédaigner sans un tel appel continu. Quand nos communistes auront rectifié leurs idées, ritn ne les obligerait d'ailleurs d'abandonner un nom qui n'indique directement que la prépondérance fondamentale du sentiment social. Mais notre salutaire transformation républicaine le&dispensera même d'une telle qualification, en leur offrant une désignation équivalente, d'ailleurs exwnpte de pareils dangers. Loin de redouter le communisme, la nouvelle philosophie espère donc des succès prochains chez la plupart des prolétaires qui l'ont adopté, surtout en France, où les abstractions ont peu d'ascendant sur des esprits pleinement émancipés. €e résultat s'accomplira nécessairement, à mesure que le peuple reconnaîtra l'aptitude fondamentale du positivisme à mieux résoudre que le communisme !e principal problème social.
D'après sa réalité caractéristique, et suivant sa tendance constante à consacrer la raison au service du sentiment, le positivisme est doublement entraîné à systématiser le principe spontané du communisme sur la nature sociale de la propriété et sur la nécessité de la régler.
Les vrais philosophes n'hésitent point à sanctionner directement les réclamations instinctives des prolélaires envers le
vicieuse définition adoptée par la plupart des juristes modernes, qui attribuent à la propriété une individualité absolue^ comme droit d'user et d'abuser. Cette théorie antisociale, historiquement due à une réaction exagérée contre des oppressions exceptionnelles, est autant dépourvue de justice que de réalité. Aucune propriété ne pouvant être créée , ni même transmise , par son seul possesseur, sans une indispensable coopération publique, à la fois spéciale et générale , son exercice ne doit jamais être purement individuel. Toujours et partout, la communauté y est plus ou moins intervenue, pour le subordonner aux besoins sociaux. L'impôt associe réellement le public à chaque fortune particulière ; et la marche générale de la civilisation, loin de diminuer cette participation , l'augmente continuellement , surtout chez les modernes , en développant davantage la liaison de chacun à tous. Un autre usage universel prouve que, dans certains cas extrêmes, la communauté se croit même autorisée à s'emparer de la propriété tout entière. Quoique la confiscation ait été légalement abolie en France , cette unique exception, duc à l'abus récent de ce droit incontestable, ne saurait longtemps survivre aux souvenirs qui l'inspirèrent et au pouvoir qui l'introduisit. Nos communistes ont donc trèsbien réfuté les juristes quant à la nature générale de la propriété. Il faut admettre aussi leur critique fondamentale des économistes, dont les maximes métaphysiques interdisent toute régulation sociale des fortunes personnelles. Cette aberration dogmatique, suscitée, comme la précédente, par de vicieuses interventions, est directement contraire à la saine philosophie, quoiqu'elle semble s'en rapprocher en reconnaissant l'existence des lois naturelles dans les phénomènes sociaux. Les économistes ne paraissent adhérer à ce principe fondamental que pour constater aussitôt combien ils sont incapables de le comprendre, faute de l'avoir d'abord apprécié envers les moindres
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phénomènes avant de l'étendre aux plus élevés. Car ils ont ainsi méconnu radicalement la tendance de Tordre naturel à devenir de plus en plus modifiable, à mesure qu'il se complique davantage. Toutes nos destinées actives reposant sur une telle notion , rien ne peut excuser le blâme doctoral que la métaphysique économique oppose â l'intervention continue de la sagesse humaine dans les diverses parties du mouvement social. Les lois naturelles auxquelles ce mouvement est, en efiet, assujetti, loin de nous détourner de le modifier sans cesse, doivent, au contraire, nous servir à y mieux appliquer notre activité, qui s'y trouve à la fois plus efficace et plus urgente qu'envers tous les autres phénomènes.
Sous ces divers aspects, le principe fondamental du communisme est donc nécessairement absorbé par le positivisme. En le fortifiant beaucoup, la nouvelle philosophie l'étend davantage, puisqu'elle l'applique aussi à tous les modes quelconques de l'existence humaine, indistinctement voués au service continu de la communauté , suivant le véritable esprit républicain. Les sentiments d'individualisme comme les vues de détail ont dû prévaloir pendant la longue transition révolutionnaire qui nous sépare du moyen âge. Mais les uns conviennent encore moins que les autres à l'ordre final de la société moderne. Dans tout état normal de l'humanité, chaque citoyen quelconque constitue réellement un fonctionnaire public, dont les attributions plus ou moins définies déterminent à la fois les obligations et les prétentions. Ce principe universel doit certainement s'étendre jusqu'à la propriété, où le positivisme voit surtout une indispensable fonction sociale, destinée à former et à administrer les capitaux par lesquels chaque génération prépare les travaux de la suivante. Sagement conçue , cette appréciation normale ennoblit la possession, sans restreindre la juste liberté, et même en la faisant mieux respecter.
Mais c'est là que cesse toute concordance réelle entre lés saines théories sociologiques et les inspirations spontanées de la sagesse populaire. En acceptant l'énoncé communiste , et même en l'agrandissant beaucoup, les positivistes écartent radicalement une solution aussi insuffisante que subversive. Celle que nous lui substituons s'en distingue surtout par l'introduction des moyens moraux au lieu des moyens politiques. Ainsi , la principale différence sociale entre le positivisme et le communisme se rapporte finalement à cette séparation normale des deux puissances élémentaires, qui, méconnue jusqu'ici dans toutes les conceptions rénovatrices, se retrouve toujours, au fond de chaque grand problème moderne, comme seule issue finale de l'humanité En caractérisant mieux l'aberration communiste, cette appréciation l'excuse davantage, d'après la similitude essentielle avec toutes les autres doctrines maintenant accréditées. Quand presque tous les esprits cultivés méconnaissent ainsi le principe fondamental de la politique moderne, pourrait-on^blâmer l'instinct populaire d'avoir subi jusqu'à présent cette influence universelle de l'empirisme révolutionnaire?
Je ne dois pas entreprendre, surtout ici, l'examen spécial d'une antique utopie, solidement réfutée, depuis vingt-deux siècles, par le grand Aristote, qui annonçait ainsi le caractère organique de l'esprit positif, même dès sa première ébauche. Une inconséquence décisive suffirait d'ailleurs pour manifester à la fois la complète irrationafité , et l'honorable source sentimentale du communisme moderne. Car il diffère essentiellement de l'ancien, représenté surtout parles rêveries de Platon, en ce que celui-ci joignait à la communauté des biens celle des femmes et des enfants, qui en constituerait, en effet , une suite indispensable. Quelque connexes que soient ces deux erreurs , l'utopie n'est plus comprise ainsi que chez un petit nombre de Mirés, dont l'esprit mal cultive trouble le cœur trop peu?