TROISIÈME PARTIE
actif. Noblement inconséquents, nos prolétaires illettrés , seuls communistes dignes d'attention, n'adoptent, dans cette indivisible aberration , que la partie relative à leurs besoins sociaux, en repoussant avec énergie celle qui choque nos meilleurs instincts.
Sans discuter ces illusions, il importe de caractériser les vices essentiels de la méthode correspondante, parce que, hors du positivisme, ils sont aujourd'hui plus ou moins communs à toutes les écoles rénovatrices. Ils consistent, d'une part, à méconnaître, ou même à nier, les lois naturelles des phénomènes sociaux ; et, d'autre part, à recourir aux moyens politiques là où doivent prévaloir les moyens moraux. De ces deux fautes connexes , résultent , en effet , l'insuffisance et le danger des diverses utopies qui se disputent vainement la présidence de notre régénération. Pour mieux éclaircir cette appréciation, je continue à l'appliquer surtout à l'aberration la plus prononcée, d'où chacun l'étendra aisément à toutes les autres.
L'ignorance des lois réelles de la sociabilité se manifeste d'abord dans la dangereuse tendance du communisme à comprimer toute individualité. Outre qu'on oublie ainsi la prépondérance naturelle de l'instinct personnel, on méconnaît l'un des deux caractères fondamentaux de l'organisme collectif, où la séparation des fonctions n'est pas moins nécessaire que leur concours. Si on supposait entre tous les hommes une telle solidarité qu'ils devinssent matériellement inséparables , comme le montrent certains cas superficiels de monstruosité binaire , toute société cesserait aussitôt. Cette hypothèse extrême aide à comprendre combien l'individuaUté est indispensable à notre nature sociale, afin d'y permettre la variété d'efforts simultanés qui la rend si supérieure à toute existence personnelle. Le grand problème humain consiste à concilier, autant que possi-r blo, cette libre division avec une convergence non moins ur-
gente. Une préoccupation exclusive de cette dernière condition tendrait à détruire toute activité réelle, et même toute vraie dignité, en supprimant toute responsabilité. Malgré les consolations domestiques, le seul défaut d'indépendance rend souvent intolérables ces destinées exceptionnelles qui se consument sous le patronage forcé de la famille. Que serait-ce donc si chacun se trouvait dans une situation analogue envers une communauté indifférente ? Tel est l'immense danger de toutes les utopies qui sacrifient la vraie liberté à une égalité chimérique, ou même à une fraternité exagérée. En ce sens , le positivisme ratifie essentiellement, quoique d'après un principe contraire, la critique décisive dont le communisme a été l'objet chez nos économistes, surtout dans Testimable traité du plus avancé d'entre eux (M. Du noyer).
Cette utopie n'est pas moins opposée aux lois sociologiques , en ce qu'elle méconnaît la constitution naturelle de l'industrie moderne, d'où elle voudrait écarter des chefs indispensables. Il n'y a pas plus d'armée sans officiers que sans soldats ; cette notion élémentaire convient tout autant à l'ordre industriel qu'à l'ordre militaire. Quoique l'industrie moderne n'ait pu encore être systématisée, la division spontanée qui s'y est graduellement accomplie entre les entrepreneurs et les travailleurs constitue certainement le germe nécessaire de son organisation finale. Aucune grande opération ne serait possible, si chaque exécutant devait aussi être administrateur, ou si la direction était vaguement confiée à une communauté inerte et irresponsable. L'industrie moderne tend évidemment à agrandir sans cesse ses entreprises, toute extension accomplie suscitant aussitôt une expansion supérieure. Or, cette tendance naturelle, loin d'être défavorable aux prolétaires, permettra seule la systématisation réelle de la vie matérielle, quand elle sera dignement réglée par une autorité morale j car c'est uniquement à des chefs