‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 46 sur 103 · TROISIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

TROISIÈME PARTIE

mettre sa solution illusoire et subversive. Mais cette noble source morale suffira seule pour lui conserver une influence croissante , jusqu'à ce que nos prolétaires aient reconnu que les mêmes besoins peuvent être mieux satisfaits par des moyens plus doux et plus réels. Notre régime républicain , qui d'abord semble si favorable à cette utopie , doit pourtant diminuer bientôt son importance, puisqu'il tend à consacrer directement le principe social d'où elle tire son mérite essentiel , en le dégageant des dangereuses illusions qui l'altèrent aujourd'hui. Surtout en France , où la facilité d'acquérir développe partout le goût naturel de la propriété , on doit peu redouter les ravages pratiques d'une telle aberration, dont la salutaire réaction y déterminera seulement une attention sérieuse aux justes réclamations populaires. Le danger deviendra beaucoup plus grave dans les parties de l'Occident où , l'aristocratie ayant moins déchu , les prolétaires sont à la fois moins avancés et plus opprimés , principalement en Angleterre. Même chez les populations catholiques , où la vraie fraternité a mieux résisté à l'égoïsme anarchique , les perturbations communistes ne sont finalement évitables que d'après l'ascendant plus rapide du positivisme , destiné à dissiper toutes les aberrations sociales , en faisant prévaloir la vraie solution des questions qui les suscitent.

La nature du mal indique aussitôt que le remède en doit être surtout moral , et l'instinct populaire ne tardera pas à sentir cette nécessité , fondée sur la connaissance réelle de l'humanité. En ce sens, le communisme prépare , à son insu , l'ascendant pratique du positivisme , en posant , avec une irrésistible énergie , un problème que la nouvelle philosophie peut seule résoudre sans illusion et sans perturbation.

Dissipant toute discussion vaine et orageuse sur l'origine et l'étendue des possessions , elle établit directement les règles

morales relatives à leur destination sociale. La répartition des forces réelles , surtout temporelles , est tellement supérieure à notre intervention, que nous consumerions notre courte vie en débats stériles et interminables si notre principale sollicitude s'appliquait à rectifier, sous ce rapport , les imperfections de l'ordre naturel. En quelques mains que réside un pouvoir quelconque, ce qui importe essentiellement au public, c'est son utile exercice ; et , à cet égard , nos efforts comportent beaucoup plus d'efTicacité. D'ailleurs , en réglant la destination , on réagit indirectement sur la possession , qui l'affecte accessoirement.

Ces règles indispensables doivent être, quant à leur source, morales et non politiques : dans leur application , générales et non spéciales. Tous ceux qui les subiront les auront volontairement adoptées par l'éducation , et leur observance habituelle conservera le mérite de la liberté , comme Aristote le sentait déjà. L'assimilation morale des propriétés privées aux fonctions publiques ne les assujettira point à des prescriptions tyranniques , qui tendraient à dégrader profondément le caractère humain , en détruisant la spontanéité et la responsabilité. Cette appréciation normale sera même appliquée souvent en sens inverse , pour consolider les fonctionnaires au lieu d'ébranler les propriétaires. Le vrai principe républicain consiste à faire toujours concourir au bien commun toutes les forces quelconques. Pour cela , il faut, d'une part, déterminer exactement ce qu'exige, en chaque cas , l'utilité générale , et , d'une autre part , développer partout les dispositions correspondantes. Ce double office continu réclame surtout une doctrine fondamentale, une éducation convenable, un esprit public bien dirigé. Il doit donc dépendre principalement de l'autorité philosophique que le positivisme vient installer au sommet de la société moderne. A cette direction toute morale , la faiblesse

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humaine continuera , sans doute , d'exiger que la législation proprement dite joigne la répression matérielle des violations les plus directes et les plus dangereuses. Mais cet inévitable complément deviendra beaucoup plus accessoire qu'il ne le fut, au moyen âge , sous la prépondérance sociale du catholicisme. Les peines et les récompenses spirituelles prévalent davantage sur les temporelles à mesure que l'évolution humaine développe mieux la liaison de chacun à tous , par la triple voie naturelle du sentiment , de la raison , et de l'activité.

Plus paisible et plus efficace que le communisme parce qu'il est plus vrai , le positivisme présente aussi uue solution plus large et plus complète des hautes difficultés sociales. Quant à la propriété , on doit regarder comme non moins étroite que perturbatrice la superficielle appréciation , d'ailleurs trop souvent envieuse , qui condamne l'hérédité , en tant que conduisant à posséder ^ans travail. Du point de vue moral , on aperçoit aussitôt le vice radical de ces récriminations empiriques, qui méconnaissent l'aptitude fondamentale d'un tel mode de transmission à mieux développer qu'aucun autre les dispositions favorables au bon emploi de la fortune ; car l'esprit et le cœur évitent ainsi les habitudes mesquines ou sordides que suscite ordinairement une lente accumulation des capitaux. La possession initiale de la richesse nous fait mieux sentir le besoin de la considération. Ainsi , ceux qu'on voudrait flétrir comme oisifs peuvent aisément devenir les plus utiles de tous les riches, d'après une sage réorganisation des opinions et des mœurs. On sait d'ailleurs que de telles existences deviennent de plus en plus exceptionnelles , à mesure que la civilisation accroît la difficulté de vivre sans industrie. C'est donc , à tous égards ^ une aberration très-blâmable que de vouloir bouleverser la société pour des abus qui tendent à disparaître , et qui même comportent la plus heureuse transformation morale.

iCO DISCOURS SDR l' ENSEMBLE DU POSITIVISME.

Enfin , la solution positiviste l'emporte directement sur la communiste par sa plénitude caractéristique. Le communisme se préoccupe exclusivement des richesses , comme si c'étaient les seules forces sociales qui fussent aujourd'hui mal réparties et mal administrées. Il existe pourtant encore plus d'abus réels envers la plupart des autres facultés humaines , surtout quant aux talents intellectuels , que nos utopistes n'osent nullement régler. Seul apte à concevoir l'ensemble de notre existence , le positivisme peut seul instituer la juste prépondérance du sentiment social , en l'étendant à tous les modes quelconques de notre activité réelle. L'assimilation morale des fonctions privées aux offices publics convient encore davantage au savant , à l'artiste, etc. , qu'au simple propriétaire, soit pour la source des facultés , soit pour leur destination. Néanmoins , en voulant rendre communs les biens matériels , seuls pleinement susceptibles d'appropriation personnelle , on n'étend point la même utopie aux biens spirituels , qui la comporteraient beaucoup mieux. Souvent même les apôtres du communisme se montrent zélés partisans de la prétendue propriété littéraire. De telles inconséquences confirment l'inanité d'une doctrine sociale ainsi conduite à constater son impuissance envers les cas les plus conformes à sa destination. Car une semblable extension caractériserait aussitôt l'inconvenance des prescriptions politiques et la nécessité des règles morales , seules également propres à garantir le bon emploi de toutes les forces réelles. La spontanéité qu'exige l'essor intellectuel , sous peine d'avortement , empêche , sans doute , l'instinct communiste de le soumettre aussi à son utopie réglementaire. Au contraire, le positivisme n'éprouve aucun embarras , et ne suscite aucune perturbation , en étendant son office moral jusqu'aux forces qui ont le plus besoin d'être sagement dirigées. En respectant leur juste liberté , il consolide aussi celle des fa-

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cultes moins éminentes , dont la compression offre presque autant de dangers réels. Quand la vraie morale garantit la tendance sociale de toutes les activités partielles, leur libre essor augmente certainement leur efficacité publique. Loin de gôner l'industrie privée , la civilisation moderne lui transmet de plus en plus des fonctions, surtout matérielles, confiées d'abord au gouvernement proprement dit. Cette irrécusable tendance conduit mal à propos les économistes à méconnaître le besoin de toute vraie systématisation. Elle indique seulement la prépondérance croissante des prescriptions morales sur les règlements politiques.

Cette aptitude caractéristique du positivisme à résoudre moralement les principales difficultés sociales doit aussi satisfaire aux justes réclamations populaires que suscitent les divers conflits industriels. Ainsi purifiés de toute tendance anarchique, les vœux légitimes du prolétariat acquerront une forco irrésistible, surtout quand ils seront proclamés, au nom d'une doctrine librement dominante, par une autorité philosophique, aussi impartiale qu'éclairée. En inspirant au peuple le respect habituel de ses chefs temporels, cette puissance spirituelle saura prescrire à ceux-ci des devoirs qu'ils ne pourront éluder. Toutes les classes ayant accepté, dans l'éducation universelle , les bases générales des obligations spéciales qui leur seront ainsi imposées, les seules armes du sentiment et de la raison , uniquement secondées par l'opinion , obtiendront une efficacité pratique dont rien ne peut aujourd'hui suggérer l'idée. Même en remontant au moyen âge, on s'en forme difficilement une juste notion, parce qu'on attribue alors aux terreurs ou espérances chimériques ce qui résultait surtout d'une énergique répartition de l'éloge et du blâme. Nécessairement réduite à ce dernier secours, la spiritualité positive lui procurera une extension et une consistance que ne comportait point la spiri-

tualité catholique, comme je l'ai indiqué dans la seconde partie.

Telle est l'unique solution normale qui convienne réellement aux débats habituels entre les travailleurs et les entrepreneurs, sous la suprême intervention d'une autorité philosophique librement respectée de tous. Pour achever d'en sentir Tefficacité, il faut la pousser jusqu'à la systématisation de l'antagonisme matériel entre les deux classes actives. Ce conflit de la richesse et du nombre n'a pu encore se développer beaucoup, parce que la coalition, qui seule le rend important, n'était jusqu'ici possible que d'un côté. Quoique, en Angleterre, la législation ne l'interdise pas aux prolétaires , leur défaut d'émancipation mentale et morale les empêche davantage de l'utiliser. Maintenant que les travailleurs français se concerteront aussi librement que leurs chefs, l'antagonisme matériel se développera de manière à faire bientôt sentir des deux parts le besoin d'un régulateur spirituel. Néanmoins, la conciliation philosophique ne saurait prétendre à bannir entièrement les moyens extrêmes ; mais elle en restreindra beaucoup l'usage , et aussi elle l'adoucira. Ces moyens se réduisent , de part et d'autre, au refus de concours, qui doit partout être réservé à chaque libre agent, sous sa juste responsabilité des suites, pour faire exceptionnellement sentir l'importance méconnue de sa fonction habituelle. L'ouvrier ne peut pas plus être contraint à travailler que l'entrepreneur à administrer. Seulement la puissance morale blâmera tout abus que ferait l'un ou l'autre de cette extrême protestation, toujours réservée aux divers éléments de l'organisme collectif, d'après leur indépendance naturelle. Dans les temps les plus réguliers, tout fonctionnaire a pu suspendreexceptionnellement son office, comme le firent souvent, au moyen âge, les prêtres, les professeurs , les juges, etc. Il faut donc se borner à régler une telle faculté. Sa systémati-

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