TROISIÈME PARTIE
lation. Cette rectification résulte surtout d'un essor croissant des affections et des pensées. En appelant dignement le peuple à la vie publique, le régime positif saura faire du club le meilleur correctif du cabaret. Sous ce rapport, les mœurs philosophiques ont aujourd'hui besoin de suivre les généreuses inspirations de l'instinct populaire. Toute avidité pécuniaire , comme toute ambition temporelle , deviendra bientôt une source légitime de suspicion envers ceux qui, aspirant au gouvernement spirituel de l'humanité, indiqueraient ainsi au peuple leur insuffisance morale , ordinairement liée à une secrète impuissance mentale.
Le pouvoir moral des philosophes assistés des prolétaires est surtout destiné , dans l'économie positive , à modifier sans cesse, par une juste répartition de l'estime, le classement social, où doit toujours prévaloir la prépondérance matérielle. En respectant la subordination des offices , on jugera ainsi chaque fonctionnaire, suivant la valeur propre de son esprit et de son cœur, en fuyant l'anarchie autant que la servilité. Kien ne saurait empêcher le peuple de reconnaître même que les vraies qualités indispensables aux divers postes pratiques sont fort audessous de la prépondérance temporelle qu'ils procurent. 11 sentira de plus en plus que la véritable félicité humaine n'y est point attachée , et qu'elle peut appartenir davantage à sa modeste condition , sauf chez les êtres exceptionnels qui doivent aspirer au commandement , d'après une organisation, plutôt funeste que favorable, que notre sagesse collective applique seule au bien commun. Les vrais prolétaires, comme les vrais philosophes, cesseront bientôt d'envier une grandeur inévitablement assujettie à une grave responsabilité. Quand cette compensation ne sera plus illusoire, le peuple reconnaîtra que tout l'art social est dirigé vers sa juste satisfaction continue, d'après l'actif concours de ses chefs spirituels avec ses chefs temporels. Dès lors , il
ne désirera ni la célébrité achetée par de pénibles méditations habituelles, ni la puissance chargée de constants soucis. En laissant surgir librement d'indispensables vocations théoriques et pratiques, la masse sociale pourra se féliciter d'une situation conforme à notre constitution ordinaire, qui He surtout le bonheur réel à l'exercice modéré du sentiment, de la raison, et de l'activité. L'urgence matérielle étant écartée, chacun cherchera la juste rétribution de sa bonne conduite dans l'estime durable , même posthume, delà portion de l'humanité qui a pu l'apprécier. En un mot, la qualification , conservée par une fausse modestie, mais émanée d'un instinct anticipé de la réalité sociale , caractérisera de plus en plus tous les fonctionnaires supérieurs comme les serviteurs involontaires de leurs subordonnés volontaires. Sans aucune utopie , la société positive se trouvera tellement organisée que ses chefs, théoriques ou pratiques, au milieu de leurs avantages personnels, regretteront souvent de n'être pas nés ou restés prolétaires. Pour les grandes âmes, la prééminence temporelle ou spirituelle n'a jamais procuré de solide satisfaction que par un essor plus complet du sentiment social, d'après une meilleure participation au bien commun. Or, le principal mérite de l'ordre final consistera à rendre habituellement accessible à tous cette heureuse liaison de la vie privée à la vie publique, en assurant au moindre citoyen une influence sociale, non pas délibérative, mais consultative, toujours proportionnée à son zèle et à son mérite.
Tous les aperçus propres à cette troisième partie confirment son indication initiale sur l'aptitude nécessaire du prolétariat à constituer le principal appui , non-seulement du système définitif, mais aussi de notre régime provisoire, qui, ainsi conçu, différera le moins possible de l'état normal qu'il doit préparer. Les principales conditions que j'ai assignées à cette politique de transition, en terminant la seconde partie, trouvent leur meil-
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leure garantie dans les dispositions naturelles du peuple occidental , surtout en France. Nos chefs temporels doivent plutôt suivre sagement les tendances populaires que prétendre à les diriger : car elles sont spontanément conformes à nos vrais besoins actuels, soit de liberté, soit d'ordre public.
La liberté d'examen et d'exposition , que la France possède avec une plénitude ailleurs impossible, repose principalement sur l'émancipation mentale de nos prolétaires, surtout parisiens. Ils se sont affranchis de toute théologie, sans accepter aucune métaphysique. Mais leur absence totale de convictions systématiques se concilie admirablement avec une soumission d'esprit qui les disposée accueillir celles où la réalité et l'utilité se trouveraient assez combinées. Toutes les autres classes actuelles seraient volontiers oppressives, pour imposer des doctrines incapables de résister à la discussion. C'est du peuple seul que les vrais philosophes doivent attendre la consolidation et l'extension d'une liberté indispensable à leur office. Mais aucune garantie légale ne saurait inspirer autant de sécurité que cette heureuse garantie morale. Quelles que puissent jamais être les velléités rétrogrades ou station naires de certains chefs ou partis, nulle oppression réelle n'est possible avec une telle population. C'est le titre le plus décisif pour confirmer à la France sa présidence naturelle de la grande élaboration occidentale. Les dispositions populaires surmonteront bientôt les répugnances qu'excite encore l'indispensable extension de notre liberté à l'association et à l'enseignement. Une population aussi sociable ne se laissera plus ôter ces libres réunions habituelles où elle peut à la fois satisfaire ses goûts dominants et surveiller ses principaux intérêts. Son besoin profondément senti d'une instruction réelle, que les métaphysiciens et les théologiens sont également incapables de lui donner, la poussera de plus en plus à seconder, avec une irrésistible énergie, la vraie liberté d'enseignement ^
192 DISCOURS SDR L'eNSEMBLE DU POSITIVISME.
dont les conditions essentielles seraient longtemps éludées sans un tel appui.
Quant à l'ordre public, la garantie populaire n'y est pas moins nécessaire , au dedans comme au dehors. La paix dépend autant que la liberté de la disposition fondamentales de nos prolétaires.
C'est surtout à leur énergique répugnance pour la guerre que l'Occident doit aujourd'hui son admirable tranquillité. Les vains regrets des divers partis rétrogrades sur la décadence de l'esprit militaire sont moins expressifs que l'institution indispensable, d'abord française, puis occidentale, du recrutement forcé, qui indique naïvement nos mœurs véritables. Malgré de factices déclamations, il faut bien reconnaître ainsi que, dans nos armées, les officiers sont seuls volontaires. Aucune classe, d'ailleurs, ne participe moins que les prolétaires aux préventions nationales qui , quoique très-affaiblies déjà , divisent encore la grande familleoccidentale. Elles sontplusactiveschezlesclasses moyennes, surtout à raison des rivalités industrielles qui s'y rattachent. Aux yeux prolétaires, elles s'effacent partout devant la similitude fondamentale des penchants et des situations. Cette heureuse conformité prendra bientôt une consistance décisive par l'essor universel de la grande question sociale que le peuple soulève aujourd'hui pour obtenir enfin sa digne incorporation à l'ordre moderne. Nulle aberration , militaire ou industrielle^, n'empêchera plus un tel intérêt de maintenir, par son uniforme prépondérance, l'harmonie générale de l'Occident.
A la vérité, ces puissantes émotions sociales sont moins favorables à l'ordre intérieur qu'à la paix extérieure. Mais les justes alarmes propres à notre anarchie spirituelle ne doivent pas empêcher de reconnaître aussi les garanties spontanées que nous offrent, même à cet égard, les vraies tendances populaires. C'est surtout du peuple qu'on doit attendre la prépondérance du pou-
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voir central sur le pouvoir local, ci-dessus jugée indispensable à l'ordre public. Sous la seule condition de ne susciter aucune crainte de rétrogradation , le gouvernennent proprement dit obtiendra facilement son appui contre une assemblée où prévaudront presque toujours des tendances anti-prolétaires. Entre ces deux branches du pouvoir temporel, l'instinct populaire préfère spontanément celle dont le caractère plus pratique et l'efficacité moins équivoque correspondent mieux à ses vœux essentiels. De vaines discussions constitutionnelles peuvent convenir aux ambitieux des classes moyennes, en facilitant leur avènement politique. Mais cette stérile agitation inspire peu d'intérêt, et souvent un juste mépris, au peuple qui n'en saurait profiter, et dont elle tend à éluder les réclamations légitimes, en augmentant l'instabilité du seul pouvoir capable d'y satisfaire. La prédilection populaire est donc assurée à toute administration qui saura la mériter , surtout en France, où les passions politiques sont déjà effacées sous l'irrévocable ascendant des questions sociales. En consolidant le pouvoir central , l'appui des prolétaires doit aussi en améliorer beaucoup le caractère habituel ; car il le dépouille de toute vaine prétention théorique , pour le réduire à sa vraie destination pratique. Sous tous ces aspects, les voeux systématiques des philosophes seront beaucoup secondés désormais par l'influence spontanée de leurs alliés prolétaires.
Pour mieux caractérisercette salutaire intervention du peuple dans la politique actuelle, je dois ajouter une dernière indication sur la source propre à fournir un pouvoir central capable de diriger la transition temporelle jusqu'à la cessation de l'interrègne spirituel.
L'heureuse équivoque que présente, surtout en français, le mot peuple rappelle sans cesse que les prolétaires ne forment point une véritable classe, mais constituent la niasse sociale,
d'où émanent, comme autant d'organes nécessaires, les diverses classes spéciales. Depuis l'extinction des castes, dont la royauté fut le dernier vestige , c'est parmi les prolétaires que se recrutent essentiellement nos chefs temporels. L'état normal exige seulement que ces nouvelles puissances ne deviennent pas directement publiques , sans avoir exercé d'abord , dans les travaux privés, une autorité pratique indispensable à leur éducation politique. En tout régime régulier , le gouvernement proprement dit ne peut être qu'une expansion de la prépondérance civile. C'est pourquoi l'ordre final des sociétés modernes assure le pouvoir temporel aux principaux chefs des travaux industriels. Quoiqu'ils y semblent encore impropres, ils ne tarderont pas à l'obtenir, à mesure que la réorganisation spirituelle les en rendra plus dignes, et leur en facilitera d'ailleurs l'exercice en simphfiant son caractère, dès lors purement pratique.
Pourtant aucune de ces deux conditions ne se trouve assez remplie aujourd'hui pour permettre l'accès habituel du pouvoir temporel à ceux qui en deviendront finalement les organes réguliers. Ils peuvent y bien remplir déjà les divers offices spéciaux, comme nous l'avons récemment vu, même envers les fonctions qui paraissent les plus étrangères aux aptitudes industrielles. Mais, quant à remplacer la royauté dans son office central, ces classes en sont maintenant incapables, sauf des exceptions personnelles, que rien n'annonce aujourd'hui, et dont ne doit pas dépendre notre régime provisoire. L'élévation des vues et des sentiments leur manquent trop jusqu'ici pour leur permettre maintenant une telle ascension politique. D'ailleurs, hors de l'industrie, cette double condition de la suprématie pratique ne se trouve pas, en général, mieux remplie. Elle l'est beaucoup moins chez les savants, principalement en France, où le régime académique a tant rétréci l'esprit, desséché le cœur, et énervé le caractère , que la plupart d'entre eux