‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 61 sur 103 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Car, son principe universel, sa manière de concevoir et de traiter le grand problème humain, n'offrent qu'une consécration systématique des dispositions qui caractérisent spontanément les femmes. A ce sexe, comme au peuple, il ouvre une noble carrière sociale, en même temps qu'il assure de justes satisfactions personnelles.

En l'un et l'autre cas, ces propriétés générales, loin d'être aucunement accidentelles, constituent la suite nécessaire de la réalité qui distingue la nouvelle philosophie , fondant toujours son libre ascendant sur l'exacte appréciation de ce qui est. D'empiriques préventions ne sauraient longtemps empêcher les femmes de sentir que le positivisme satisfera mieux que le catholicisme à tous les besoins, non -seulement intellectuels , mais surtout moraux et sociaux , qui les rattachent encore à un régime dont leur judicieuse sagacité ne se dissimule point la décrépitude. Ces préjugés résultent aujourd'hui d'une confusion très-excusable entre la saine philosophie et son préambule scientifique. La sécheresse si justement reprochée aux savants se trouve ainsi imputée aux nouveaux philosophes , dont l'esprit a dû suivre d'abord un semblable régime. Mais l'injustice de cette extension deviendra manifeste quand le contact s'établira. Les femmes reconnaîtront alors que le danger moral de nos études scientifiques tient surtout à leur spécialisation dispersive et empirique, qui repousse toujours le point de vue social. Elles sentiront ainsi qu'une telle influence ne saurait s'étendre à l'initiation philosophique, même spontanée, où ces diverses études ne constituent qu'une suite indispensable d'échelons préliminaires pour s'élever dignement aux théories sociales, afin de mieux appliquer toute notre existence au perfectionnement universel. Une préparation toujours rapportée à cet unique but ne sera plus confondue par le tact féminin avec une vie entièrement vouée aux puérilités académiques. Au

reste, l'ensemble de ce discours suffirait pleinement pour dispenser, à cet égard, de toute explication préalable.

Dans le régime positif, la destination sociale des femmes devient aussitôt une suite nécessaire de leur vraie nature.

Ce sexe est certainement supérieur au nôtre, quant à l'attribut le plus fondamental de l'espèce humaine , la tendance à faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité. A ce titre moral, indépendant de toute destination matérielle, il mérite toujours notre tendre vénération , comme le type le plus pur et le plus direct de l'humanité, qu'aucun emblème ne représentera dignement sous forme masculine. Mais une telle prééminence naturelle ne saurait procurer aux femmes l'ascendant social qu'on a quelquefois osé rêver pour elles, quoique sans leur aveu. Car leur supériorité directe quant au but réel de toute l'existence humaine se combine avec une infériorité non moins certaine quant aux divers moyens de l'atteindre. Pour tous les genres de force, non-seulement de corps, mais aussi d'esprit et de caractère, l'homme surpasse évidemment la femme , suivant la loi ordinaire du règne animal. Or, la vie pratique est nécessairement dominée parla force, et non par l'affection, en tant qu'elle exige sans cesse une pénible activité. S'il ne fallait qu'aimer, comme dans l'utopie chrétienne sur une vie future affranchie de toute égoïste nécessité matérielle, la femme régnerait. Mais il faut surtout agir et penser, pour lutter contre les rigueurs de notre vraie destinée ; dès lors, l'homme doit commander, malgré sa moindre moralité. Dans toute grande opération, le succès dépend plus de l'énergie et du talent que du zèle, quoique cette troisième condition réagisse beaucoup sur les deux autres.

Tel est le défaut naturel d'harmonie générale entre les trois parties de notre constitution morale, qui condamne les femmes à modifier par l'affection le règne spontané de la force. Le juste

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instinct de leur supériorité affective leur inspire ordinairement des désirs de domination , qu'une critique superficielle attribue trop souvent à des penchants égoïstes. Mais l'expérience leur rappelle toujours que, dans un monde où les biens indispensables sont rares et difficiles, l'empire appartient nécessairement au plus puissant, et non pas au plus aimant, qui pourtant en serait plus digne. Ce conflit continu aboutit seulement à une modification permanente de la prépondérance masculine. L'homme s'y prête d'autant mieux, indépendamment de toute sensualité, qu'une secrète appréciation lui indique la supériorité naturelle de la femme quant au principal attribut de l'humanité. Il sent que son empire tient surtout aux exigences de notre situation , qui nous impose toujours des opérations difficiles, où l'égoïsme agit davantage que la sociabilité. C'est ainsi que, dans toutes les sociétés humaines, la vie publique appartient aux hommes, et l'existence des femmes est essentiellement domestique. Loin d'effacer cette diversité naturelle, la civilisation la développe sans cesse , en la perfectionnant , comme je l'indiquerai ci-dessous.

De là résulte la similitude fondamentale de la condition sociale des femmes avec celles des philosophes et des prolétaires ; de manière à expliquer la solidarité nécessaire entre ces trois éléments indispensables du pouvoir modérateur.

Envers les philosophes, l'analogie provient de ce que la même fatalité, qui empêche les femmes de prévaloir en vertu de leur supériorité affective, prive encore plus les penseurs de la domination qu'ils croient due à leur prééminence théorique. Si nos besoins matériels étaient plus faciles à satisfaire, la prépondérance pratique entraverait moins la puissance intellectuelle. Mais, dans cette hypothèse, la suprématie conviendrait davantage à l'élément féminin. Car notre raison se développe surtout pour éclairer l'activité; son essor propre est peu sollicité par

notre constitution cérébrale. L'amour seul conserverait alors son inaltérable spontanéité. Ainsi, l'empire du monde réel appartient encore moins aux êtres pensants qu'aux êtres aimants, quoique l'orgueil doctoral soit moins résigné que la vanité féminine. Malgré ses prétentions , la force intellectuelle n'est pas, au fond, plus morale que la force matérielle. Chacune d'elles ne constitue qu'un moyen , dont la moralité dépend de son emploi. Il n'y a de directement moral, dans notre nature, que l'amour, qui seul tend immédiatement à faire prévaloir la sociabilité sur la personnalité Si donc l'amour ne peut dominer, à quel titre l'esprit régnerait -il? Toute suprématie pratique appartient à l'activité. La raison est ainsi réduite , encore plus que le sentiment, à modifier la vie réelle. Voilà comment l'élément philosophique se trouve exclu du pouvoir directeur, au moins autant que l'élément féminin. Dans sa vaine lutte pour régner, l'esprit n'aboutit jamais qu'à modifier. L'impossibilité de prévaloir devient même la source de sa moralité indirecte, que corromprait sa chimérique domination. Il peut améliorer beaucoup l'ordre spontané, mais à la condition de le respecter toujours. Son aptitude systématique le destine à lier entre eux tous les éléments sociaux que leur nature dispose aussi à modifier heureusement la prépondérance matérielle. C'est ainsi que l'influence féminine devient l'auxiliaire indispensable de tout pouvoir spirituel , comme le moyen âge l'a tant montré.

Sa solidarité naturelle avec l'élément populaire se caractérisera en complétant cette analyse sociologique de la puissance morale.

D'abord purement affective, la force modératrice devient ensuite rationnelle, quand l'esprit s'y rallie, faute de pouvoir régner. 11 ne lui reste alors qu'à devenir active , par l'accession spontanée de la masse prolétaire. Or, ce complément indispensable résulte de ce que le peuple, quoique formant la ba.se né-

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