QUATRIÈME PARTIE
cessaire du pouvoir pratique, demeure autant étranger que les deux autres éléments au gouvernement politique.
La force proprement dite, celle qui régit les actes sans régler les volontés, émane de deux sources très-distinctes, le nombre et la richesse. Quoique réputé plus matériel que l'autre , le premier élément comporte, au fond, plus de moralité, parce que, résulté d'un concours, il suppose une certaine convergence de sentiments et de pensées, moins compatible avec la prépondérance de l'égoïsme que le pouvoir immédiat de la fortune. Mais, à ce titre même , sa nature est trop indirecte et trop précaire pour qu'il puisse habituellement prévaloir. 11 se trouve exclu du gouvernement politique et réduit à l'influence morale, par une dernière conséquence de la nécessité matérielle qui impose une pareille situation sociale aux femmes et aux philosophes. La prépondérance fondamentale des besoins corporels procure un ascendant immédiat à la richesse , en tant qu'elle fournit les moyens d'y satisfaire. Car, les riches sont les dépositaires naturels des matériaux élaborés par chaque génération pour faciliter l'existence et préparer les travaux de la suivante. Ainsi, chacun d'eux condense spontanément un pouvoir pratique contre lequel aucune multitude ne saurait prévaloir que dans des cas exceptionnels. Cette nécessité se manifeste même chez les peuples militaires, où l'influence numérique, quoique plus directe, aflecte seulement le mode d'acquisition. Mais l'état industriel, où la violence cesse d'être une source habituelle de richesse, rend surtout sensible une telle loi sociale. Loin de diminuer par le progrès de la civilisation , son influence naturelle augmente nécessairement, à mesure que l'accroissement continu des capitaux multiplie les moyens de faire subsister ceux qui ne possèdent rien. C'est seulement en ce sens que restera toujours vraie la maxime immorale de l'antiquité iPaucis naium humanum genus. Ainsi privée de la puissance politique, la masse
prolétaire devient de plus en plus, chez les modernes, un élément indispensable de la puissance morale, comme l'a expliqué la troisième partie de ce discours. Sa moralité, encore plus indirecte que celle de l'élément philosophique, suppose davantage la subalternité pratique. Quand le gouvernement passe, par exception , à la multitude, c'est la richesse qui prend, contre sa nature, une sorte de moralité, d'après son aptitude à tempérer une prépondérance alors violente. Nous avons ci-dessus reconnu que les éminentes qualités, de cœur et d'esprit, propres aux prolétaires modernes, résultent surtout de leur position sociale. Elles s'altéreraient beaucoup si l'autorité pratique inhérente à la richesse se trouvait habituellement transférée au nombre.
Telle est, en aperçu, la théorie positive de la force morale destinée à modifier le règne spontané de la force matérielle, par le concours nécessaire des trois éléments sociaux qui restent extérieurs à l'ordre politique proprement dit. De cette combinaison fondamentale résulte notre principale ressource pour résoudre, autant que possible, le grand problème humain, la prépondérance habituelle de la sociabilité sur la personnalité. Les trois éléments naturels de ce pouvoir modérateur lui procurent chacun des qualités indispensables. Sans le premier, il manquerait de pureté et de spontanéité; sans le second, de consistance et de sagesse ; sans le dernier, d'énergie et d'activité. Quoique l'élément philosophique ne soit ni le plus direct ni le plus efficace, c'est pourtant lui qui caractérise un tel pouvoir, parce que seul il en systématise la constitution et en éclaire l'exercice, suivant les vraies lois de Texistence sociale. A ce titre d'organe systématique de la force modératrice, la puissance spirituelle lui a imposé son propre nom. Mais une telle dénomination tend à suggérer une fausse idée de la nature d'un pouvoir encore plus moral qu'intellectuel. En respectant une précieuse tradi-