QUATRIÈME PARTIE
Mais la comparaison directe des deux spiritualités, quant à I«ur caractère fondamental, montre encore mieux combien la nouvelle sera plus propre que l'ancienne à développer dignement, dans toutes les classes, l'influence morale des femmes.
Le principe affectif du positivisme est, en effet, nécessairement social, tandis que celui du catholicisme ne put être qu'essentiellement personnel. Chaque croyant y poursuivait toujours un but purement individuel, dont l'incomparable prépondérance tendait à comprimer toute affection qui ne s'y rapportait pas. A la vérité, la sagesse sacerdotale, digne organe de l'instinct pubhc, y avait intimement rattaché les principales obligations sociales, à titre de condition indispensable du salut personnel. Mais cette excitation indirecte ne fournissait une issue régulière à nos meilleurs sentiments qu'en altérant beaucoup leur spontanéité, et même leur pureté. La récompense infinie, promise ainsi à tous les sacrifices, ne pouvait jamais permettre une affection pleinement désintéressée , qui eût exigé une renonciation impossible , et d'ailleurs sacrilège, à une inévitable perspective, dont la personnalité nécessaire venait souiller tout dévouement spontané. C'est d'un tel régime qu'est sortie une ignoble théorie morale , devenue si dangereuse entre les mains des métaphysiciens , qui conservèrent son vicieux principe, en annulant ses correctifs théologiques. En appréciant même la plus parfaite pureté que comportât réellement l'amour de Dieu , on reconnaît que ce sentiment ne pouvait être social que d'une manière indirecte, par l'identité du but ainsi assigné à tous les cœurs. Mais, au fond, son caractère propre était tellement égoïste , que sa prépondérance exigeait, comme type de la perfection, le sacrifice complet de toute autre affection quelconque. Cette tendance est très-appréciable chez les plus éminents organes de l'esprit et du sentiment chrétiens. Elle se manifeste surtout
dans l'admirable poésie de ce moine , aussi tendre que sublime, qui a le mieux caractérisé l'idéal catholique. Ma méditation journalière de cette composition sans pareille, si digne d'être embellie par notre grand Corneille, m'a souvent conduit à sentir combien un tel régime avait dénaturé la générosité naturelle d'un cœur qui , malgré tant d'entraves, s'élance parfois à la plus pure ardeur. Il faut que la spontanéité de nos affections pleinement désintéressées soit beaucoup plus prononcée qu'on ne l'a jamais supposé , puisqu'elles n'ont pas cessé de se développer sous une discipline aussi oppressive, qui prévalut pendant douze siècles.
D'après sa conformité nécessaire avec l'ensemble de notre nature, le régime positif peut seul consacrer l'essor direct, à la fois privé et public, de cet admirable attribut de l'humanité, resté jusqu'ici à l'état rudimentaire , faute d'une digne culture systématique. L'excitation catholique du cœur se trouvait essentiellement hostile à l'esprit, qui, de son côté , tendait nécessairement à secouer un tel joug. Au contraire , la discipline positive établit naturellement l'harmonie la plus complète et la plus active entre le sentiment et la raison.
La réflexion y tend toujours à fortifier la sociabilité, en rendant familière la liaison réelle de chacun à tous. Notre intelligence ne pouvant garder les impressions qui ne sont pas systématisées, l'absence de théorie sociale l'empêche encore d'apercevoir nettement cette solidarité habituelle , que les cas exceptionnels peuvent seuls lui dévoiler. Mais l'éducation positive, où domine toujours le point de vue social, rendra naturellement une telle appréciation plus familière qu'aucune autre, parce que toute notre existence réelle, tant individuelle que collective, se lie sans cesse à ces phénomènes. La fascination théologique ou métaphysique peut seule inspirer et acîîuoillir CCS vaines explications doctorales où l'on attribue si
souvent à Thomme ce qui ne convient qu'à rhumanilé. Quand une saine théorie peruiettra de voir nettement ce qui est, chacun n'aura qu'à contempler sa propre existence, physique , intellectuelle, ou morale, pour sentir continuellement ce qu'il doit à l'ensemble de ses prédécesseurs et de ses contemporains. Celui qui se croirait indépendant des autres, dans ses affections, ses pensées, ou ses actes, ne pourrait même formuler un tel blasphème sans une contradiction immédiate, puisque son langage ne lui appartient pas. La plus haute intelligence est incapable isolément de construire la moindre langue, qui exige toujours la coopération populaire de plusieurs générations. 11 serait ici superflu de caractériser davantage l'évidente tendance du véritable esprit positif à développer systématiquement la sociabihté, en nous rappelant toujours que l'ensemble est seul réel , les parties ne pouvant avoir qu'une existence abstraite.
Outre cette heureuse réaction continue de l'esprit sur le cœur, rétat final de l'humanité doit procurer à nos meilleurs sentiments une culture plus pure, plus directe, et plus active que sous aucun régime antérieur. C'est uniquement ainsi que les affections bienveillantes peuvent être enfin dégagées de tout calcul personnel. Elles tendront à prévaloir, autant que le comporte notre imparfaite nature, comme étant à la fois plus satisfaisantes et mieux développables que toutes les autres. Des cœurs étrangers aux terreurs et aux espérances théologiques peuvent seuls goûter pleinement le vrai bonheur humain , l'amour pur et désintéressé, dans lequel consiste réellement le souverain bien , que cherchèrent si vainement les diverses philosophies antérieures. Sa prééminence nécessaire serait assez caractérisée par cette unique observation, dont toute âme sensible trouvera aisément la confirmation personnelle : il est encore plus doux d'aimer que d'être aimé Quoiqu'une telle appréciation
doive aujourd'hui sembler exaltée, elle est directement con-forme à notre véritable nature , toujours mieux affectée comme active que comme passive. Or, le bonheur d'être aimé ne peut jamais être exempt d'un retour égoïste : comment ne serionsnous pas fiers d'avoir obtenu l'attachement de la personne que nous préférons à toute autre? Si donc aimer nous satisfait mieux, cela constate la supériorité naturelle des affections pleinement désintéressées. Notre infirmité radicale consiste surtout en ce qu'elles sont spontanément beaucoup trop inférieures aux penchants égoïstes, indispensables à notre conservation. Mais, quand une fois elles ont été excitées, même d'après un motif d'abord personnel, elles tendent à se développer davantage , en vertu de leur propre douceur. Chacun de nous y est d'ailleurs invité et secondé par tous les autres, qui, au contraire, compriment nécessairement ses impulsions égoïstes. On conçoit ainsi comment, sans aucune exaltation exceptionnelle, le régime positif pourra systématiser ces tendances naturelles, de manière à imprimer à nos instincts sympathiques une activité habituelle qu'ils ne pouvaient avoir jusqu'ici. Une fois dégagé de l'oppression théologique et de la sécheresse métaphysique, notre cœur sent aisément que le bonheur réel, tant privé que public , consiste surtout à développer autant que possible la sociabilité, en n'accordant à la personnalité que les satisfactions indispensables, à titre d'infirmités inévitables. C'est ainsi que le positivisme convient directement à tous les êtres et à toutes les situations. Dans les moindres relations, comme envers les plus précieuses, l'humanité régénérée pratiquera bientôt cette évidente maxime : donner vaut mieux que recevoir.
A son tour, cette excitation continue du cœur exercera sur l'esprit une heureuse réaction, spécialement confiée aux femmes. Je l'ai assez caractérisée déjà pour être ici dispensé d'y insister d'avantage, puisque le sentiment m'a seul fourni le