QUATRIÈME PARTIE
malc très-favorable au juste essor spontané de la vie contemplative, d'après leur indépendance habituelle du mouvement pratique. En ce sens , leur esprit se trouve naturellement disposé à la saine philosophie , qui exige une attention désintéressée sans indifférence. Leur affinité mentale avec les vrais philosophes est, au fond, très-supérieure à celle des savants proprement dits, parce que la généralité y est autant goûtée que la positivité, seule grossièrement appréciée chez ceux-ci. C'est aux femmes que Molière destina l'admirable formule rationnelle que j'ai appliquée aux prolétaires. Aussi la première ébauche systématique de la nouvelle philosophie , sous la grande impulsion de Descartes, fut-elle avidement accueillie déjà par l'esprit féminin. Cette affinité fondamentale s'est hautement manifestée, quoique la synthèse positive dût s'interdire encore toutes les hautes spéculations morales et sociales. Pourrait-elle donc ne pas se développer beaucoup lorsque le positivisme , enfin complet, a pour principal domaine le sujet le plus digne des méditations des deux sexes ?
La nouvelle philosophie peut ainsi compter l'esprit féminin comme la raison populaire parmi les auxiliaires naturels sans lesquels elle ne surmonterait jamais les profondes répugnances de nos classes cultivées , surtout en France , où son essor décisif doit pourtant s'accomplir.
Mais cette indispensable assistance dépendra davantage des sympathies morales que des affinités intellectuelles, aussitôt que les femmes apprécieront directement le positivisme , d'après sa supériorité affective sur le catholicisme du moyen âge. Le cœur alors les poussera surtout vers la seule philosophie qui systématise dignement l'universelle prépondérance du sentiment. Aucun régime ne peut leur inspirer autant d'attrait que celui qui les représente comme la personnification spontanée du vrai principe fondamental de l'unité humaine , ainsi placée sous
leur garantie spéciale. Si elles semblent aujourd'hui regretter le passé , c'est uniquement faute de trouver ailleurs la juste satisfaction de leurs précieux instincts sociaux. Le caractère général du régime catholique convient, au fond, encore moins au sentiment féminin qu'à la raison masculine, car il choque directement l'attribut dominant du cœur de la femme. Dans la prétendue perfection morale du christianisme , on a toujours confondu la tendresse avec la pureté. A la vérité , l'amour ne saurait être profond s'il n'est pas pur. Mais c'est en ce seul sens que le régime catholique a favorisé l'essor de la véritable passion, tandis que le polythéisme consacrait surtout les appétits. Le christianisme a d'ailleurs trop prouvé que la pureté , poussée même jusqu'au fanatisme, peut exister sans aucune tendresse. Telle est aujourd'hui sa principale efficacité féminine , depuis que l'impulsion chevaleresque ne corrige plus l'austérité chrétienne. Au fond, le régime polythéique était beaucoup plus favorable à la tendresse, quoiqu'elle y manquât de pureté. La systématisation catholique des sentiments avait pour centre une affection radicalement égoïste , qui choquait surtout les meilleurs penchants du cœur féminin. Outre que l'amour divin y poussait chacun à l'isolement monastique, sa prépondérance était directement opposée à la tendresse mutuelle. Forcé d'aimer sa dame à travers son dieu , le chevaher ne pouvait suivre dignement , sans une contradiction sacrilège , les meilleures inspirations de son cœur, toujours amorties par une telle interposition. Ainsi, loin d'être vraiment intéressées à la perpétuité du régime ancien , les femmes se sentiront bientôt poussées spécialement à son irrévocable désuétude, au nom même de leurs sentiments caractéristiques. Cette inévitable tendance se manifestera quand les conditions morales , naturellement placées sous leur juste sollicitude , ne seront plus compromises par une sociabilité toute matérielle. Or, le positivisme ofl're pleinement,
à leur cœur encore mieux qu'à leur esprit , celle indispensable garantie. D'après une profonde connaissance de notre vraie nature , il peut seul conobiner dignement la naïve tendresse du polythéisme avec la précieuse pureté du catholicisme , sans craindre les diverses perturbations sophistiques propres à l'anarchie actuelle. En subordonnant l'une à l'autre ces deux qualités fondamentales du cœur féminin , il n'hésitera point à placer la tendresse au-dessus de la pureté, comme se rapportant mieux au vrai but général du perfectionnement humain, la prépondérance de la sociabilité sur la personnalité. Toute femme sans tendresse constitue une monstruosité sociale , autant que tout homme sans courage. Eût-elle d'ailleurs beaucoup d'intelligence, et même d'énergie, son mérite ne pourra dès lors qu'aboutir, d'ordinaire , à son propre détriment et à celui d'autrui , à moins d'être annulé par une discipline théologique. Son caractère ne lui inspirera qu'une vaine insurrection contre toute autorité réelle , et son esprit ne s'occupera qu'à forger des sophismes subversifs, comme notre anarchie le montre trop souvent.
D'après l'ensemble de la théorie précédente , le régime positif offre donc aux femmes une noble destination sociale , à la fois publique et privée , pleinement conforme à leur vraie nature. Sans sortir de la famille , elles doivent , à leur manière , participer au pouvoir modérateur avec les philosophes et les prolétaires , en renonçant, encore mieux qu'eux , à tout pouvoir directeur, môme domestique. Elles constituent , en un mot , les prêtresses spontanées de l'Humanité , comme je l'indiquerai davantage à la fin de ce discours. Leur office consiste surtout à cultiver directement le principe affectif de l'unité humaine , dont elles offrent spécialement la plus pure personnification.
A ce titre , leur influence publique doit s'étendre à toutes les
classes quelconques, pour y rappeler toujours la prépondérance fondamentale du sentiment sur la raison et sur l'activité. J'ai assez indiqué comment elles réagiront ainsi envers les philosophes , qui , à moins d'être indignes de leur propre mission, sentiront le besoin personnel d'aller souvent retremper leur âme à cette source spontanée de la vraie sociabilité , afin de mieux combattre la sécheresse et la divagation qui peuvent résulter de leurs habitudes. Le sentiment tend lui-mCme , quand il est pur et profond , à rectifier ses abus naturels , parce qu'ils nuisent nécessairement au bien qu'il poursuit toujours. Mais , au contraire , les abus de la raison et ceux de l'activité ne peuvent être signalés, et surtout corrigés , que par l'amour, qui seul en souffre directement. De là résulte un devoir naturel de douce remontrance habituelle de l'élément féminin envers les deux autres éléments du pouvoir modérateur, pour les ramener au principe fondamental , confié à sa garde spéciale , en redressant , chez chacun d'eux , les vices auxquels il est enclin.
Quant aux prolétaires , cette influence féminine est donc destinée surtout à combattre leur tendance spontanée à abuser de leur énergie caractéristique afin d'obtenir par la violence ce qu'ils devraient attendre d'un libre assentiment. Malgré les difficultés d'une telle mission , les femmes y trouveront moins d'obstacles qu'à rectifier chez les philosophes l'abus du raisonnement. Il y a peu d'exemples jusqu'ici de philosophes ainsi détournés d'argumenter quand il faut sentir. Au contraire , quoique l'action féminine ne soit aujourd'hui nullement systématisée , elle redresse fréquemment , dans le peuple , l'abus de l'énergie. Cette différence tient , sans doute, à l'absence actuelle de vrais philosophes , puisqu'on ne peut qualifier ainsi de vains sophistes et rhéteurs , psycologues ou idéologues , Incapables d'aucune méditation réelle. Mais , en outre, il faut