‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 69 sur 103 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

Ainsi , l'influence des femmes sur la vie publique ne doit pas êlre uniquement passive , pour accorder leur indispensable consécration à la véritable opinion commune , formulée par les philosophes , et proclamée par les prolétaires. Outre cette participation continue, individuelle ou collective , elles doivent donc exercer une active intervention morale , afin de rappeler partout le principe fondamental , dont elles seront toujours les meilleurs organes spontanés après en avoir fourni la source initiale. Mais, pour achever de caractériser ce double office public, il importe de remarquer sa conciliation naturelle avec la condition nécessaire qui leur prescrit toujours une existence essentiellement domestique.

La civilisation occidentale a trouvé, depuis longtemps, une issue spontanée à cette apparente contradiction, que les anciens devaient juger insoluble, et qui, en effet, subsiste encore partout ailleurs. Quand les mœurs du moyen âge eurent assuré aux femmes une juste liberté intérieure, l'Occident vit bientôt surgir d'heureuses réunions volontaires, où la vie publique se mêle intimement à la vie privée, sous la présidence féminine. Développés, surtout en France, pendant la longue transition moderne, ces laboratoires périodiques de I opinion spontanée semblent aujourd'hui fermés ou dénaturés, par suite de notre anarchie mentale et morale, qui ne permet aucun libre échange habituel des sentiments et des pensées. Mais un usage aussi social, qui naguère seconda beaucoup le mouvement philosophique d'où résulta la grande crise, ne saurait ainsi disparaître dans un milieu où la vraie sociabilité tend , au contraire , à mieux prévaloir. Il reprendra une extension plus vaste et plus décisive, à mesure que la nouvelle philosophie ralliera les esprits et les cœurs.

Tel est le mode naturel qui convient seul à l'exercice public de l'influence féminine, là dignement prépondérante, avec le

plein assentiment de toutes les autres. Quand les salons seront ainsi réorganisés , ils perdront leur ancien caractère aristocratique, désormais devenu profondément rétrograde. Le salon positiviste , toujours présidé par la femme , complétera le système de réunions habituelles propre aux trois éléments généraux du pouvoir modérateur. Ils seront d'abord assemblés solennellement dans les temples de l'Humanité, où président nécessairement les philosophes , tandis que la participation des femmes, comme celle des prolétaires, y doit surtout rester passive. Aux clubs, où l'élément populaire domine naturellement, les deux autres viendront encore se joindre à lui, par une assistance sympathique mais silencieuse. Enfin, les salons féminins développeront une intimité plus active et plus familière entre les trois puissances modératrices, qui d'ailleurs y accueilleront cordialement les influences directrices dignes d'un tel ensemble. C'est là surtout que les femmes feront librement prévaloir leur douce discipline morale, pour réprimer, à l'état naissant, toutes les impulsions vicieuses ou abusives. Un avis indirect, mais opportun et affectueux , y détournera souvent le philosophe d'une ambition fourvoyée ou d'une orgueilleuse divagation. Les cœurs prolétaires s'y purifieront habituellement des germes renaissants de violence ou d'envie, sous une irrésistible sollicitude, dont ils apprécieront la sainteté. D'après une délicate répartition de l'éloge et du blâme les mieux appréciés, les grands et les riches viendront y sentir sincèrement que toutes les supériorités quelconques sont moralement destinées au service continu des infériorités.

Quelle que soit l'importance réelle de l'office public ainsi réservé aux femmes dans le régime final de l'humanité, leur noble destination sociale est surtout caractérisée par leur auguste vocation domestique, source naturelle de toute leur influence comme premier élément nécessaire du pouvoir mode-

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rateur. Aucune philosophie actuelle ne peut clignement consacrer cette base spontanée de notre vraie sociabilité. La métaphysique a étendu jusque-là son analyse corrosive,sans que ses sophismes soient aujourd'hui rationnellement réfutables. Mais les dogmes domestiques ne souffrent pas moins de l'empirisme théologique, s'obstinant à les retenir sous la désastreuse protection de croyances déchues qui, depuis longtemps, compromettent tout ce qu'elles garantissaient jadis. Les chants licencieux des troubadours nous attestent que, dès la fin du moyen âge, les vaines protestations du sacerdoce étaient impuissantes contre les graves atteintes qu'une critique superficielle apportait déjà à la sainteté du lien conjugal. Ces réclamations purent encore moins empêcher ensuite le scandaleux accueil qu'obtinrent partout ces frivoles maximes de l'immoralité privée, publiquement applaudies , même devant les rois. Rien n'est donc plus choquant que l'aveugle prétention de la théologie à conserver la tutelle des dogmes domestiques, qu'elle n'a pu préserver d'une discussion anarchique, et qui ne sont vraiment soutenus, chez les modernes, que par un heureux instinct public, surtout féminin. Sans aucune autre sanction systématique qu'une ridicule fiction sur l'origine physique de la femme, comment auraient-ils résisté à de spécieux sophismes, quand l'autorité qui les consacrait fut elle-même discréditée ? Désormais la philosophie positive peut seule les garantir à la fois contre la dissolution métaphysique et contre l'impuissance théologique, par leur liaison inaltérable à l'ensemble des lois réelles de notre nature , personnelle et sociale. Celte relation sera dogmatiquement établie dans le second volume du nouveau traité dont ce discours est seulement le prélude systématique. Forcé ici de me borner à unesommaire indication sur ce sujet fondamental, j'espère du moins qu'elle caractérisera l'aptitude décisive du positivisme à réorganiser rnfin la vraie moralité.

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Une grossière appréciation , brutalement formulée par le héros rétrograde, semble aujourd'hui ne reconnaître à la femme d'aulre vocation nécessaire que sa seule destination animale , d'où beaucoup d'utopistes détacheraient même l'éducation des petits , alors abandonnés à l'abstraite sollicitude de la patrie ' La théorie positive du mariage et de la famille consiste surtout à rendre le principal otïice féminin pleinement indépendant de toute fonction propagatrice, pour le fonder directement sur les plus éminents attributs de notre nature.

Malgré l'importance morale de la maternité , une équivoque décisive témoigne que l'instinct public regarde la femme comme essentiellement caractérisée par sa vocation d'épouse. Outre que le mariage humain est souvent stérile , une indigne épouse ne peut être presque jamais une bonne mère. C'est donc , à tous égards, comme simple compagne de l'homme, que le positivisme doit surtout apprécier la femme , en écartant d'abord toute fonction maternelle.

Ainsi conçu , le mariage constitue le degré le plus élémen-^ taire et le plus parfait de la vraie sociabilité , qui ne peut parvenir en aucun aulre cas à une pleine identification. Dans cette union , dont toutes les langues civilisées témoignent l'excellence, le plus noble but de la vie humaine se trouve atteint autant qu'il puisse l'être. Le positivisme représente notre existence comme vouée au perfectionnement universel, et il élève au premier rang le perfectionnement moral , caractérisé surtout par la subordination de la personnalité à la sociabilité. Or, ce principe incontestable , spécialement indiqué dans la seconde partie de ce discours , conduit aussitôt à la vraie théorie du mariage , de manière à interdire toute aberration et toute incertitude.

En effet, les différences naturelles des deux sexes , heureu-

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sèment complétées par leurs diversités sociales , rendent chacun d'eux indispensable au perfectionnement moral de l'autre. Chez l'homme , dominent évidemment les qualités propres à la vie active, avtc l'aptilude spéculative qui en est inséparable. Au contraire , la femme est surtout vouée à la vie affeclivc. L'une est supérieure en tendresse, comme l'autre pour tous i€s genres de force. Nulle intimité ne peut se comparer à celle de deux êtres aussi disposés à se servir et à s'améliorer mutuellement, à l'abri de toute rivalité habituelle. La source pleinement volontaire de leur union la fortifie par un nouveï attrait , quand les choix sont heureusement faits et dignement acceptés. Telle est donc, dans la théorie positive , la principale destination du mariage : compléter et consolider l'éducation du cœur, en développant les plus pures et les plus vives de toutes les sympathies humaines.

Sans doute, le sentiment conjugal émane d'abord , surtout chez l'homme, d'un instinct sexuel qui est purement égoïste, et sans lequel, pourtant, l'affection mutuelle aurait, d^ordinaire, trop peu d'énergie. iMais le cœur plus aimant de la femme a beaucoup moins besoin, en général, de cette gros^ sière excitation. Dès lors, sa pureté supérieure réagit heureusement pour ennoblir l'attachement masculin. La tendresse est, en elle-même, si douce à éprouver, que, quand elle a commencé sous une impulsion quelconque, elle tend à persister par son propre charme, après la cessation de la stimulation initiale. Alors l'union conjugale devient le meilleur type de la véritable amitié, qu'embellit une incomparable possession mutuelle. Car, l'amitié ne peut être complète que d'un sexe à l'autre , parce que là seulement elle se trouve exempte de toute concurrence actuelle ou possible. Aucune autre liaison volontaire ne comporte une pareille plénitude de confiance et d'abandon. Telle est donc la seule source où nous puissions goûter

enlièrementle vrai bonheur humain , consistant surtout à vivre pour autrui.

Mais, outre sa propre valeur, cette sainte union prend une nouvelle importance sociale , comme première base indispensable de l'amour universel, but définitif de notre éducation morale. J'ai indiqué, dans la seconde partie, combien est fausse et dangereuse l'opposition que tant de prétendus socialistes voient aujourd'hui entre ces deux termes extrêmes de l'évolution du cœur humain. Celui qui ne put s'attacher profondément à l'être qu'il avait choisi pour la plus intime association, paraîtra toujours fort suspect dans le dévouement qu'il étale envers une foule inconnue. Notre cœur ne peut s'affranchir dignement de sa personnalité primitive , que par la seule intimité qui soit complète et durable, à raison même de sa destination exclusive. Quand il a fait ce pas décisif, il s'élève graduellement à une sincère universalité d'affection habituelle, propre à modifier activement la conduite , quoique avec une énergie décroissante à mesure que le lien s'étend. L'instinct public sent déjà cette solidarité nécessaire , clairement indiquée par la vraie théorie de la nature humaine, qui la mettra définitivement à l'abri de toute atteinte métaphysique. Plus l'empire moral de la femme deviendra systématique, d'après l'impulsion positiviste, mieux on appréciera la profonde sagesse de l'usage vulgaire qui chercha toujours dans la vie privée les meilleures garanties de la vie publique. L'un des signes les moins équivoques de l'universelle décomposition morale inhérente à notre anarchie mentale, ressort de la honteuse législation, non abrogée encore, suivant laquelle, il y a vingt ans, toute vie privée fut murée en France, par des psycologues qui, sans doute, avaient besoin d'un tel mur.

Il suffit d'avoir saisi la principale destination du lien conjugal pour comprendre aussitôt ses conditions nécessaires, où l'in-

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