QUATRIÈME PARTIE
tervention sociale ne tend, en général, qu'à consolider et à perfectionner Tordre naturel.
D'abord, celte union fondamentale ne peut atteindre son but essentiel qu'en étant à la fois exclusive et indissoluble. Ces deux caractères lui sont tellement propres que les liaisons illégales tendent elles-mêmes à les manifester. L'absence actuelle de tous principes moraux et sociaux permet seule de comprendre qu'on ait osé ériger doctoralement l'inconstance et la frivolitédes affections en garanties essentielles du bonheur humain. Aucune intimité ne peut être profonde sans concentration et sans perpétuité; caria seule idée du changement y provoque. Entre deux êtres aussi divers que l'homme et la femme , est-ce trop de notre courte vie pour se bien connaître et s'aimer dignement ? Pourtant, les cœurs sont, d'ordinaire, si versatiles que la société doit intervenir afin d'éviter des irrésolutions ou des variations dont le libre cours tendrait à faire dégénérer l'existence hu-^^ mainc en une déplorable suite d'essais, sans issue comme sans dignité. L'instinct sexuel ne peut devenir un puissant moyen de perfectionnement que sous une constante et sévère discipline, dont la nécessité serait assez confirmée en contemplant, hors de la grande république occidentale , les nombreuses populations qui n'ont pu encore l'instituer suffisamment. Vainement a-t-on prétendu réduire à une simple condition de climat le choix entre la polygamie et la monogamie. Celte frivole hypothèse est aussi contraire à l'observation universelle qu'à la saine théorie de l'humanité. Perfectionnant toujours l'institution du mariage, ainsi que toute autre, partout notre espèce part de la plus complète polygamie et tend à la plus parfaite monogamie. Au nord, comme au sud, on retrouve l'état polygame, en remontant assez le cours des âges sociaux : au midi , comme au nord, 1 état monogame prévaut à mesure que la sociabilité se développe; l'orient lui-même y touche
aujourd'hui, chez ses populations les plus occidentalisées.
La monogamie occidentale constitue donc une des plus précieuses institutions que nous devions au moyen âge. Elle a peiit-être plus contribué qu'aucune autre à l'éclatante supériorité sociale de la grande famille moderne. Quoique le divorce l'ait gravement altérée chez les populations protestantes, cette aberration temporaire y est beaucoup contenue par les saintes répugnances du sentiment féminin et de l'instinct prolétaire, qui bornent ses ravages aux classes privilégiées. La recrudescence empirique de la métaphysique officielle peut aujourd'hui susciter quelques craintes sérieuses sur l'extension française d'un tel fléau. Mais la saine philosophie arrive à temps pour contenir essentiellement ces tendances éphémères et factices, radicalement contraires à l'ensemble des mœurs modernes. Cette lutte peut être dirigée de manière à hâter l'avènement de la saine théorie conjugale. Le positivisme a d'autant plus lieu d'y compter que son esprit, toujours sagement relatif, lui permet d'accorder, sans aucune inconséquence énervante, des concessions exceptionnelles, qu'interdisait le caractère nécessairement absolu de toute doctrine théologique. Une telle philosophie peut seule concilier l'indispensable généralité des diverses règles morales avec les exceptions motivées qu'exigent toutes les prescriptions pratiques.
Mais, loin de rien céder ainsi aux tendances anarchiques, elle perfectionnera l'unité fondamentale du mariage humain , en faisant consacrer par nos mœurs, quoique sans aucune vaine injonction légale , le devoir du veuvage éternel, complément final de la vraie monogamie. L'instinct vulgaire a toujours honoré , même chez l'homme , cette scrupuleuse concentration du cœur. Nulle doctrine n'a pourtant été assez pure jusqu'ici, ou assez énergique, pour oser l'imposer. D'après l'ascendant supérieur que procure une pleine systématisation, toujours
disposée à motiver ses décisions sur l'ensemble des lois réelles, le positivisme prescrira aisément à toutes les âmes délicates une obligation complémentaire qui découle du même principe que la règle fondamentale. Car , si le mariage positiviste est surtout destiné à perfectionner le cœur humain, le veuvage devient une suite naturelle de l'unité du lien. L'oubli de toute moralité systématique empêche aujourd'hui de sentir la grandeur morale inhérente à cette constance posthume , que tant de femmes ont jadis pratiquée dignement. Mais une profonde connaissance de notre vraie nature représente une telle consécration comme une précieuse source de perfectionnement, aisément réalisable , même dans la jeunesse , chez tous les hommes noblement organisés. En effet, le veuvage volontaire offre, à l'esprit et au corps autant qu'au cœur, tous les avantages essentiels de la chasteté , sans exposer aux graves dangers moraux du célibat. Cette éternelle adoration d'une mémoire que la mort rend plus touchante et plus fixe permet à toute grande âme, surtout philosophique, de se mieux vouer au service actif de l'Humanité, en y utilisant la précieuse réaction publique d'une digne affection privée. Ainsi, le vrai bonheur individuel concourt avec le bien commun pour prescrire un tel devoir à tous ceux qui apprécient sainement l'un et l'autre.
Cette sainte prolongation du plus parfait des liens, outre l'intime satisfaction qu'elle procure toujours, trouvera d'ailleurs une récompense naturelle dans une extension encore supérieure. Si la liaison survécut à l'un , pourquoi la gratitude publique ne la garantirait-elle pas aussi après l'autre , en enveloppant d'un même cercueil ces cœurs que la mort ne put disjoindre? Cette solennelle éternisation d'un digne mariage pourrait quelquefois être décernée d'avance , quand les vrais organes du sentiment public la jugeraient assez méritée. Elle exciterait alors à de nouveaux services celui qui y verrait le
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gage assuré de la pleine identification finale des deux mémoires. Le passé nous otTre déjà quelques exemples spontanés d'une lelîe solidarité, comme entre Dante et Béatrice, ou Laure et Pétrarque. Mais ces cas exceptionnels ne peuvent donner une juste idée de cette nouvelle institution, qui semblerait ainsi bornée à d'éminentes anomalies. En liant partout la vie privée à la vie publique, au delà de toute possibilité antérieure, la régénération finale permettra d'appliquer la même récompense à tous les cœurs qui l'auront méritée, entre les limites locales de leur propre appréciation.
Voilà comment la tendresse positiviste trouvera naturellement de précieuses consolations, sans regretter des chimères qui désormais dégradent autant le cœur que l'esprit. La supériorité morale du nouveau régime se manifeste, même à cet égard, en ce qu'il ne console qu'en fortifiant le lien. Car , les consolations chrétiennes si vantées disposent à d'autres unions, qui altèrent la principale efficacité du mariage, et qui même suscitent un ambiguïté d'affection peu compatible avec la vague utopie Ihéologique. Jusqu'au positivisme , aucune doctrine n'avait dogmatiquement prescrit le veuvage, ni institué la communauté de cercueil , comme double complément extrême de la monogamie humaine. C'est en perfectionnant ainsi notre grandeur morale que la nouvelle philosophie doit toujours répondre à des préventions stupides ou à d'infâmes calomnies.
Le positivisme rend donc la théorie du mariage indépendante de toute destination physique, en représentant ce lien fondamental comme la principale source du perfectionnement moral, et, par suite , comme la base essentielle du vrai bonheur humain, tant public que privé. Cette épuration systématique a d'autant plus de prix, que, sans supposer aucune exaltation exceptionnelle, elle résulte seulement d'une élude approfondie de l'humanité. Toute l'efficacité personnelle et sociale du mariage