QUATRIÈME PARTIE
soit nettement déterminé. Or, cette condition est naturellement remplie par le culte féminin , qui peut ainsi devenir beaucoup plus salutaire que le culte divin. Sdns doute , la prière humaine doit finalement avoir surtout en vue l'Humanité , comme je l'indiquerai spécialement à la fin de ce discours. Mais ce but serait trop vague pour réaliser les heureux effets moraux d'une telle coutume , si on voulait d'abord la centraliser ainsi. Peut-être la tendresse féminine comporte-t-elle cette subite extension directe. Quoi qu'il en soit , le sexe actif n'y saurait prétendre, même chez la classe contemplative, mieux disposée à tout généraliser. C'est donc le culte féminin , d*abord privé , puis public , qui peut seul préparer l'homme au culte réel de l'Humanité
Nul n'est assez malheureux pour ne pas trouver, parmi les femmes , soit comme épouse , soit comme mère, un digne objet d'affection spéciale , qui puisse préserver son cœur de toute divagation dans son adoration privée du sexe aimant. La mort , qui semble devoir détruire ce culte individuel , peut , au contraire, le consolider en l'épurant davantage, quand il est bien institué. Ce n'est pas seulement dans l'existence collective que le positivisme fera nettement sentir la liaison du présent avec l'ensemble du passé, et même de l'avenir. En liant tous les individus et toutes les générations, sa doctrine familière permettra à chacun de mieux raviver ses plus chers souvenirs, dans un régime où la vie privée se rattachera profondément à la vie pubhque, jusque chez les moindres citoyens. Les esprits bien cultivés sont déjà habitués à vivre avec leurs éminents prédécesseurs du moyen âge, et même de l'antiquité, presque comme ils le feraient envers des amis absents. Pourquoi le cœur, beaucoup plus énergique, ne comporterait-il pas aussi cette idéale résurrection ? La vie publique nous otTre déjà de fréquents exemples de sympathies et d'antipathies dévoloppées, à un haut degré ^
chez d'immenses populations, à l'égard des principaux personnages historiques, surtout quand leur influence actuelle est appréciable. Rien n'empêche d'étendre aux destinations privées une telle aptitude affective, pour les relations senties par chacun. Notre culture morale s'est accomplie jusqu'ici sous un régime si peu convenable que nous ne pouvons aujourd'hui concevoir assez l'efficacité habituelle que comportera sa régénération positive, concentrant toujours, sur la vie humaine, les affections comme les pensées. Vivre avec les morts, constitue l'un des plus précieux privilèges de l'humanité , qui le développe davantage à mesure que ses idées s'étendent et que ses sentiments s'épurent. Le positivisme doit lui procurer un vaste essor , à la fois spontané et systématique , non-seulement pubhc , mais encore privé. Il l'étendra même à l'avenir , en nous faisant vivre aussi avec ceux qui ne sont pas nés ; ce qui n'était auparavant impossible que faute d'une vraie théorie historique, embrassant d'un seul regard l'ensemble des destinées humaines. Une foule d'exemples nous indique l'aptitude du cœur humain aux émotions dépourvues de tout fondement objectif, si ce n'est idéal. Les visions familières du polythéiste , les mystiques affections du monothéiste, signalent, dans le passé, une tendance naturelle que l'avenir doit utiliser en lui procurant une destination plus réelle et plus noble , d'après une saine philosophie générale. Ainsi, ceux-là mêmes qui seraient malheureusement dépourvus d'un digne objet d'affection personnelle, pourraient néanmoins instituer convenablement le culte privé de la femme, en chosisissant, chez nos prédécesseurs , un type adapté à leur propre nature. Les plus puissantes imaginations s'ouvriraient aussi le domaine de l'avenir, en y construisant un idéal encore plus parfait. Au fond , c'est ce que firent souvent nos chevaleresques aïeux , malgré leur naïve ignorance. Pourquoi l'habitude d'une saine théorie historique
n'augmenterait-elle pas , à cet égard , nos facultés naturelles ? Envers l'avenir, comme quant au passé, la doctrine positive étendra d'autant mieux cette heureuse aptitude qu'elle pourra la préserver de toute divagation énervante, en lui imposant des lois objectives propres à contenir la versatilité spontanée du cœur humain.
J'ai dû insister sur cette institution, tantôt réelle, tantôt idéale, du culte privé et individuel de la femme, parce que son culte public et collectif ne saurait autrement comporter une profonde efficacité morale. La réunion des hommes fortifie et développe beaucoup leurs sentiments propres, mais sans pouvoir les inspirer. Si donc chacun n'éprouvait isolément une tendre vénération habituelle pour celles qui président à nos principales affections, une multitude ainsi composée se bornerait à répéter, dans les temples de l'Humanité, de vaines formules en l'honneur des femmes. Mais ceux qui, tous les jours , leur adressent sincèrement de secrets hommages, pourront, par leur concours solennel, exalter souvent leurs nobles sentiments respectifsjusqu'au plus salutaire enthousiasme. Dans ma dernière lettre à mon éternelle compagne, je lui disais spontanément : (( Au miUeu des plus graves tourments qui puissent résulter » de l'affection , je n'ai pas cessé de sentir que l'essentiel pour » le bonheur c'est d'avoir toujours le cœur dignement remph.» Après notre fatale séparation, une expérience journalière a mieux confirmé cette appréciation , d'ailleurs si conforme à la vraie théorie de la nature humaine. C'est par de telles habitudes individuelles qu'on peut convenablement préparer de sincères pratiques collectives.
L'aptitude caractéristique du positivisme est encore plus irrécusable pour ce culte public de la femme que pour le culte privé. Car, la prépondérance systématique du point de vue social permet seule de rendre un tel hommage à la destination
258 DISCOURS SDR l'ensemble du positivisme.
fondamentale du sexe aimant. Dans les grandes réunions du moyen âge , les chevaliers manifestaient à la fois leurs divers sentiments individuels , mais sans jamais s'élever au-dessus d'un simple prolongement collectif du culte privé. Quoique ce culte doive rester le préambule de l'autre, celui-ci consistera surtout à témoigner directement la reconnaissance du peuple pour l'office social du sexe affectif, comme organe spontané du principe fondamental do l'unité humaine et premier élément du pouvoir modérateur. Or, une telle appréciation était impossible , au moyen âge , faute d'une véritable théorie sociale , embrassant l'ensemble des rapports humains. Elle y eût même été inconciliable avec la doctrine dominante, où Dieu usurpait la place de l'Humanité.
Cette glorification convient tellement au positivisme, qu'il peut l'étendre jusqu'aux anomalies. Sans doute, le culte public de la femme, comme son culte privé, doit se rapporter surtout à la vocation alTective qui la caractérise. Mais il faut aussi savoir honorer dignement les natures exceptionnelles qui auront rendu de vrais services à l'humanité, soit dans les carrières spéculatives, soit même par une activité pratique encore plus étrangère au type féminin. Le caractère absolu de l'esprit théologique lui interdisait une telle flexibilité , qui eût gravement compromis ses principales prescriptions sociales. Aussi le catholicisme fut-il contraint ;, malgré ses regrets d'abord sincères, de laisser sans consécration d'augustes mémoires féminines, dont le culte eût, en effet, été alors encore plus nuisible à la morale qu'utile à la politique. Rien ne caractérise mieux cette impuissance nécessaire que l'admirable histoire de l'héroïque vierge qui sauva la France au quinzième siècle. Une canonisation si mérilée fut noblement soHicitée par notre éminent Louis XI, et dignement accordée par l'autorité pontificale. Cependant elle n'a jamais déterminé aucune consécration