CINQUIÈME PARTIE
pendant plusieurs siècles, dans la seule vue d'embellir les voix masculines. Ainsi dégénéré, l'art, si propre à développer les instincts sympathiques, peut directement susciter le plus abject égoïsme, en provoquant une entière indifférence sociale, chez ceux qui ont mis leur principal bonheur à goûter des sons ou des formes. Tel est l'intime danger, encore plus moral que mental, inhérent à la prépondérance privée^ et surtout publique , des inclinations esthétiques , même quand elles sont réelles. Mais il faut aussi reconnaître que celte violation de l'ordre fondamental conduit bientôt à l'inévitable triomphe des médiocrités, chez lesquelles un long exercice développe aisément l'habileté d'exécution.
C'est ainsi que nous sommes graduellement tombés sous la honteuse domination , non moins funeste à l'art qu'à la philosophie et à la morale, des influences évidemment vouées à la subalternité sociale. Une déplorable aptitude à exprimer ce qu'on ne sent ni ne croit, procure aujourd'hui un ascendant éphémère à des talents aussi incapables de toute création esthétique que de toute conception scientifique. Cette anomalie politique, principal caractère de notre situation révolutionnaire, doit devenir moralement désastreuse quand ces triomphes immérités n'échoient pas, suivant une rare exception , à des âmes assez élevées pour en contenir souvent la vicieuse impulsion. D'après leur plus grande généralité, qui leur permet une plus haute ambition , les poètes sont davantage exposés à ces dangers que les artistes proprement dits. Mais la culture des arts spéciaux reproduit ee mal sous une autre forme, encore plus dégradante, par l'avidité pécuniaire qui souille aujourd'hui tant de talents. C'est là surtout que l'absence de toute règle laisse naïvement surgir une vanité puérile qui désormais applique le même titre habituel aux vrais créateurs esthétiques et aux simples organes des productions d'autrui.
Tels sont les résultais nécessaires de l'égarement graduel des ambitions poétiques pendant la longue transition moderne. Je devais ici caractériser sans hésitation des aberrations qui empêchent aujourd'hui toute saine appréciation de la nature et de la destination de l'art. Mais ce sévère préambule ne saurait choquer les âmes vraiment esthétiques, déjà personnellement disposées à sentir combien le régime actuel contrarie toute vocation réelle Malgré des déclamations intéressées, le véritable essor de l'art exige au moins autant la compression des médiocrités que l'encouragement des supériorités. Le vrai goût n'existe jamais sans dégoût. Par cela même que l'art doit surtout développer en nous l'instinct familier de la perfection , ses sincères appréciateurs sont vivement choqués de toute faible production. L'heureux privilège des chefs-d'œuvres esthétiques de susciter une admiration que les siècles n'amortissent pas, nous épargne le prétendu besoin d'entretenir le goût avec des nouveautés qui l'altèrent. Si j'ose ici invoquer mes propres impressions, je puis déclarer que, depuis dix ans, par raison autant que par inclination , je réduis mes lectures habituelles aux grands poètes occidentaux, sans éprouver la moindre curiosité envers les produits journaliers d'une déplorable fécondité.
Après cette rectification préalable, il faut caractériser directement l'aptitude esthétique du positivisme, en indiquant d'abord comment il construit naturellement la vraie théorie générale de l'art, bornée jusqu'ici à d'heureux aperçus partiels. Cette systématisation esthétique résulte à la fois du principe subjectif, du dogme objectif, et du but actif, assignés à la nouvelle philosophie dans les deux premières parties de ce discours.
L'art consiste toujours en une représentation idéale de ce qui est, destinée à cultiver notre instinct de la perfection. Son domaine est donc aussi étendu que celui de la science. Tous deux
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embrassent, à leur manière, l'ensemble des réalités, que l'une apprécie , et l'autre embellit. Leurs contemplations respectives suivent le même cours naturel, suivant ma loi encyclopédique, en s'élevant des spéculations les plus simples et les plus extérieures aux plus compliquées et plus humaines. Ainsi , cette échelle fondamentale du vrai , que nous avons reconnue, dans Ja seconde partie, constituer aussi celle du bon , coïncide encore avec celle du beau , de manière à établir la plus intime harmonie entre les trois grandes créations de l'humanité, la philosophie, la politique, et la poésie. C'est, en effet, le spectacle inorganique , surtout céleste , qui nous manifeste les premiers caractères de la beauté , l'ordre et la grandeur, là mieux saisissables qu'envers des phénomènes plus complexes et moins réguliers. Les degrés supérieurs du beau ne pourraient être vraiment appréciés par des âmes insensibles à ce degré initial. Mais , si la philosophie n'envisage l'étude inorganique que comme un indispensable préambule pour s'élever à sa destination humaine, la poésie doit encore davantage procéder ainsi. Sa tendance est même plus prononcée , à cet égard , que celle de la politique, qui, bornée d'abord au perfectionnement matériel, s'arrête longtemps au perfectionnement physique ,^ et ensuite intellectuel , avant de monter directement à son but principal, le perfectionnement moral. La poésie parcourt plus rapidement les trois degrés préUminaires, et s'élève avec moins d'effort à la contemplation des beautés morales. Ainsi, le sentiment constitue naturellement son domaine essentiel. Elle y trouve ses moyens autant que son but. Parmi tous les phénomènes humains, les affections sont les plus modifiables, et dès lors les mieux idéalisables , comme les plus perfectibles, en vertu de leur complication supérieure, qui détermine une plus grande imperfection, suivant la loi positiviste. Or l'expression , même très-imparfailc , doit beaucoup réagir sur des fonctions
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qui, par leur nature, tendent à s'épancher au dehors. Si son efficacité est reconnue envers les pensées, pourrait-elle ne pas développer davantage les sentiments, mieux disposés à la manifestation? Toute culture esthétique, même bornée à la pure imitation, peut donc devenir un utile exercice moral, quand elle stimule dignement nos sympathies et nos antipathies. Mais celte aptitude doit être beaucoup plus complète, si la représentation, au lieu d'une stricte fidélité, se trouve convenablement idéalisée. Alors l'art s'élève à sa mission caractéristique, la construction des types les mieux animés , dont la contemplation familière peut tant perfectionner nos sentiments et même nos pensées. L'exagération de ces images est une condition nécessaire de leur destination , puisqu'elles doivent dépasser la réalité afin de nous pousser à l'améliorer. Déjà trèsefficaces pour la vie privée, ces émotions artificielles deviennent beaucoup plus puissantes envers la vie publique, soit d'après l'importance supérieure de leurs objets, soil par l'excitation mutuelle résultée du concours des impressions personnelles.
C'est ainsi que le positivisme explique et consolide l'appréciation universelle, en assignant à la poésie sa position systématique entre la philosophie et la politique, comme émanée de l'une et préparant l'autre.
Le sentiment lui-même, suprême principe de toute notre existence , se subordonne au dogme objectif que construit la philosophie sur l'ordre extérieur qui domine l'humanité, d'après les explications fondamentales exposées au début de ce discours. A plus forte raison l'imagination doit-elle s'y soumettre. Il faut bien que l'ideahté soit toujours subordonnée à la réalité, sous peine d'impuissance autant que d'aberration. En se proposant d'améliorer l'ordre naturel, la politique se trouve d'abord obhgée de le connaître. Mais la poésie ne peut davantage s en dispenser, quoiqu'elle se borne à imaginer les
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améliorations sans jamais prétendre à les réaliser. Ses fictions doivent , sans doute , aller au delà des possibilités que la politique a seules en vue; pourtant elles procèdent d'une même source nécessaire, l'appréciation de ce qui est. Nos perfectionnements artificiels ne peuvent jamais consister qu'à modifier sagement l'ordre naturel, qu'il faut avant tout respecter sans cesse. Mais nos embellissements imaginaires, quoique plus étendus, ne sont pas moins assujettis à cette loi fondamentale, que la philosophie positive impose également à la poésie et à la politique. Cette nécessité ne cessa jamais de régler notre imagination, même aux âges les plus poétiques, où seulement on se formait d'autres notions qu'aujourd'hui de la réalité extérieure. L'évolution individuelle reproduit chaque jour cette marche inévitable, en nous montrant l'enfant toujours disposé à subordonner son idéal à ses conceptions successives du réel.
Mais si , d'un côté, la poésie dépend de la philosophie, pour la construction de ses types, d'une autre part, elle influe sur la pohtique, quant à leur destination. Dans toute opération humaine, l'exécution suppose l'imagination^ comme celle-ci la contemplation. L'homme ne peut jamais construire hors de lui que ce qu'il a d'abord conçu en lui. Ce type intérieur, indispensable même aux moindres travaux mécaniques ou géométriques, est toujours supérieur à la réalité qu'il précède et prépare. Or , pour tous ceux qui ne confondent pas la poésie avec la versification , il n'est pas douteux qu'une telle invention ne constitue l'idéalité esthétique, appréciée dans son olïice le plus élémentaire et le plus universel. Directement étendue aux phénomènes sociaux, auxquels l'art (t la science sont surtout destinés, cette fonction y est souvent méconnue et à peine ébauchée , faute d'une vraie systématisation. Quand elle y sera convenablement ordonnée, elle y consistera à régulariser les utopies, en les subordonnant à l'ordre réel, tel que le passé
l'indique à l'avenir. Car, les utopies sont, pour l'art social proprement dit, ce que les types géométriques, mécaniques, etc. , sont envers les arts correspondants. Reconnus indispensables dans les moindres constructions , comment les éviterait-on à l'égard des plus difficiles? Aussi, malgré l'état empirique de l'art politique, toute grande mutation y est précédée, d'un ou deux siècles, d'une utopie analogue, inspirée au génie esthétique de l'humanité par un instinct confus de sa situation et de ses besoins. Loin de proscrire les utopies, le positivisme tend à les incorporer au régime normal, en facilitant à la fois leur essor et leur influence, d'après leur constante subordination à l'ensemble des lois réelles, comme en tout autre cas esthétique. Mais cette consécration systématique dissipera aussi les principaux dangers d'une telle poésie politique, qui n'est maintenant perturbatrice que faute d'une source vraiment philosophique , dont l'absence doit nous disposer à l'indulgence envers ces naïves divagations.
Toute cette théorie positiviste peut se résumer spontanément d'après 1 heureuse équivoque inhérente à la dénomination usuelle de l'ensemble des fonctions esthétiques. En le qualifiant ô'art par excellence , l'instinct populaire d'où émanent nos langues , et qui est beaucoup plus éclairé que ne le suppose l'orgueil cultivé, a vaguement pressenti la vraie position encyclopédique de la poésie entre la philosophie et la politique, mais plus près de celle-ci que de l'autre. Quoique les arts techniques se proposent de réaliser des perfectionnements que les arts esthétiques se bornent à imaginer, cependant la poésie accomplit déjà une amélioration indirecte, mais capitale, en modifiant nos sentiments. Si on n'en sépare pas l'éloquence , qui n'en est, au fond, qu'une première ébauche, trop souvent avortée, elle exerce spécialement l'action la plus difficile et la plus décisive, pour exciter ou calmer nos passions, non pas à