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l'élaboration esthétique. Toutefois, sans méconnaître la prééminence de ce second élément, il ne faut jamais oublier la nécessité du premier, à défaut duquel on ne saurait comprendre la vraie source de l'art , ni même sa propre nature.
Ainsi caractérisée surtout par la création idéale, l'élaboration esthétique se complète par une troisième fonction , qui n'était pas indispensable au premier élément, mais qui le devient au second, où manque Veœpression proprement dite, faute de laquelle la manifestation resterait impossible. Voilà comment le langage, d'après les sons ouïes formes, constitue naturellement la dernière opération esthétique, qui n'est pas toujours proportionnée à la précédente. Quand elle demeure trop imparfaite, le poëte peut composer de sublimes créations sans que sa supériorité soit assez appréciable, parce que la communication est incomplète. Au contraire, un grand talent de style peut procurer une prééminence illégitime , mais alors passagère, comme celle que Racine usurpa trop longtemps sur Corneille.
Tant que l'art se borne à l'imitation initiale, il n'éprouve pas le besoin d'un langage spécial, dont elle tient lieu. Mais quand la représentation a été idéalisée, en exaltant quelques traits et écartant ou modifiant beaucoup d'autres, le tableau n'est plus directement intelligible que pour son créateur, qui ne peut le manifester au dehors que d'après un travail complémentaire, uniquement relatif à l'expression. Dans cette opération finale, sans laquelle l'art avorte ou du moins échoue, le poète conforme ses signes à son type intérieur, comme il les adaptait d'abord à la nature extérieure. C'est seulement ainsi qu'on peut admettre le principe de Grétry , étendu ensuite aux autres arts spéciaux , que le chant dérive de la parole , par l'intermédiaire de la déclamation On pourrait l'appliquer aussi à l'art le plus général, en regardant l'élocution oratoire comme liant la ver-
sification à la prose. Mais l'esprit historique qui caractérise la nouvelle philosophie oblige à rectifier ces aperçus, en concevant plutôt la relation en sens inverse, du moins envers les âges où se forment à la fois les arts et les langues.
Nos facultés quelconques d'expression sont toujours d'origine esthétique, puisque nous n'exprimons qu'après avoir fortement éprouvé. Aussi concernent-elles davantage, surtout au début, les sentiments que les pensées , vu l'énergie supérieure des premiers, principaux stimulants de toute manifestation. Même dans nos langues les plus élaborées, où l'intelligence a tant en» piété sur l'affection , sous l'impulsion des besoins publics , on peut encore constater chaque jour cette source nécessaire , en appréciant la partie musicale du moindre discours. Qu'on examine soigneusement les intonations mêlées à la plus sèche exposition mathématique, on ne tardera pas à sentir qu'elles viennent du cœur et non de l'esprit, au point qu'on y peut discerner le caractère moral de l'orateur le moins spontané. La biologie expUque aisément cette loi, en rappelant que la réaction musculaire, vocale ou mimique, d'où résulte l'expression, est surtout commandée par la partie affective du cerveau , sa partie spéculative étant trop inerte pour provoquer des contractions qui ne lui semblent pas indispensables. C'est pourquoi la sociologie conçoit le fond de chaque langue comme recueillant ce qu'il y a de spontané et d'universel dans l'évolution esthétique de l'humanité , pour satisfaire aux besoins communs de manifestation. Des arts spéciaux exploitent d'abord ce domaine public, et ensuite l'agrandissent. Mais l'opération ne change pas de nature, soit qu'elle émane de l'instinct populaire ou d'un organe particulier. Le résultat dépend toujours davantage du sentiment que de la raison , même aujourd'hui , dans la plupart des cas, malgré la moderne insurrection de l'esprit contre le cœur. Ainsi, la parole dérive du chant, et l'ccrilure du dessin ,
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parce que nous exprimons d'abord ce qui nous affecte le plus. Nos besoins sociaux ont ensuite augmenté l'usage, et même l'extension, de cette partie du chant ou du dessin qui concerne la vie active et le degré correspondant de vie spéculative, sujets essentiels des communications habituelles. Alors l'intention aflective qui avait d'abord inspiré le signe s'efface graduellement sous cette destination pratique, qui rend l'expression plus rapide et moins prononcée. On finit ainsi par attribuer son origine à une convention arbitraire, dont l'universalité spontanée serait pourtant inexplicable. Telle est, en aperçu, la théorie sociologique du langage humain , regardé comme lié à l'ensemble des fonctions esthétiques, avec lequel il coïncide chez les autres animaux, dont aucun n'embellit assez son chant ou sa mimique pour s'élever à l'art proprement dit.
Afin que la philosophie de l'art soit ici caractérisée sous tous ses aspects statiques , il suffit maintenant d'indiquer la hiérarchie esthétique. Intermédiaire encyclopédique entre la hiérar- (îhie théorique et la hiérarchie pratique , elle repose aussi sur le même principe fondamental de généralité décroissante , que j'ai depuis longtemps érigé en régulateur universel de toutes les classifications positives. Déjà nous avons reconnu qu'il fournit une échelle du beau essentiellement équivalente à celle qui , d'abord établie pour le vrai, s'était ensuite étendue au bon. Nous devons encore l'appliquer à ranger les divers beaux-arts suivant un ordre , à la fois de conception et de succession , analogue à celui qui convient au système scientifique et au système industriel , d'après mon grand traité philosophique.
Cette classification procède , en effet , selon la généralité décroissante et l'énergie croissante de nos divers moyens d'expression , qui en même temps deviennent de plus en plus techniques» La série esthétique qui , dans son terme supérieur, se liait directement à la série théorique , viendra ainsi , par son exlré-
mité inférieure , se rattacher immédiatement à la série pratique , conformément à la vraie position intellectuelle de l'art , entre la science et l'industrie. En devenant moins général et plus technique , l'art , quoique toujours relatif à Thomme , se rapporte moins directement à nos plus éminents attributs , et tend davantage vers la nature inorganique , de manière à exprimer de préférence la simple beauté matérielle.
Pour constituer une hiérarchie esthétique qui remplisse loutes ces conditions de classement , il faut placer à sa tête . comme servant de base à tous les autres , l'art le plus général et le moins technique , la poésie proprement dite. Quoique ses impressions propres soient les moins énergiques , son domaine est , évidemment , le plus étendu , puisqu'il embrasse toute notre existence , personnelle , domestique , et sociale, (.'omme les arts spéciaux , il retrace nos actes , et surtout nos sentiments, de préférence à nos pensées : mais pourtant il peut seul s'exercer aussi envers nos conceptions les plus abstraites , sans se borner à les mieux formuler, et en se proposant de les embellir. Il est , au fond , plus populaire qu aucun autre , d'abord en vertu de cette aptitude plus complète , et ensuite par la nature de ses moyens d'expression , immédiatement puisés dans le langage usuel , ce qui le rend aussitôt intelligible à tous. La versification est , sans doute , indispensable à toute vraie poésie : mais elle ne constitue nullement un art spécial. Malgré sa forme distincte, la langue poétique n'est jamais qu'un simple perfectionnement de l'idiome vulgaire , dont elle ne diffère que par de meilleures formules. Sa partie technique se réduit à la prosodie , que chacun peut aisément apprendre en quelques jours d'exercice. Cette connexité avec le langage universel est tellement intime que jamais le génie poétique n'a pu parler avec succès une langue morte ou étrangère. Outre qu'il comporte plus de généralité, de spontanéité,