‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 89 sur 103 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

et de popularité , l'art par excellence est aussi supérieur à tout autre, quant à leur commune fonction caractéristique, l'idéalisation. C'est celui de tous qui idéalise le plus , en même temps qu'il imite le moins. A ces divers titres , l'art poétique a toujours dominé les autres arts , et sa prééminence ne fera que ressortir davantage, à mesure que les prédilections esthétiques s'attacheront surtout à l'idéalisation , sans accorder trop d'im= portance à l'expression. Les arts spéciaux ne le surpassent , en effet , que sous ce dernier aspect , en rendant avec plus d'énergie les sujets qui leur conviennent, mais qu'ils empruntent presque toujours à la poésie.

Ce premier terme esthétique peut faciliter le classement des autres, qui se rangent spontanément selon leur affinité propre envers lui. Il faut d'abord les distinguer d'après le sens auquel ils s'adressent , et l'ordre artistique se trouvera ainsi conforme à celui que les biologistes ont consacré , depuis Gall , entre les sens spéciaux , d'après leur sociabilité décroissante. Nous n'avons que deux l^sens qui soient vraiment esthétiques , l'ouïe et la vue , seuls susceptibles de nous élever à l'idéalisation. Quoique l'odorat soit d'une nature assez synthétique , il se trouve trop faible chez l'homme pour y comporter des effets d'art. Nos deux sens esthétiques correspondent aux deux modes de notre langage naturel , tantôt vocal, tantôt mimique. Le premier sens ne fournit que l'art musical , tandis que le second, moins esthétique pourtant , comprend les trois arts relatifs aux formes. Ceux-ci sont plus techniques que l'autre , et leur domaine est moins étendu , en même temps qu'ils s'éloignent davantage de la source poétique , avec laquelle la musique reste longtemps confondue. On peut aussi distinguer le premier art comme s'adressant à un sens dont la fonction est involontaire , ce qui contribue beaucoup à rendre les émotions plus spontanées et plus profondes, (juoique moins déterminées.

que quand on ne peut être affecté malgré soi. Enfin cette différence correspond encore à celle entre le temps et l'espace , principaux champs respectifs de l'art des tons et des arts de la forme , puisque l'un exprime surtout la succession et les autres la coexistence. Sous tous ces aspects , la musique constitue certainement le premier des arts spéciaux , et le second terme de notre série esthétique. Quoique une pédanterie intéressée y exagère beaucoup les besoins techniques , il exige moins que les trois autres un apprentissage particulier, soit pour goûter, soit même pour produire. Aussi est-il , à tous égards , plus populaire et plus social.

Quant aux trois arts qui s'adressent , par les formes simultanées , au sens dont l'office est surtout volontaire , le même principe hiérarchique assigne le premier rang à la peinture , et le dernier à l'architecture, en plaçant entre elles la sculpture. La peinture développe seule tous les moyens d'expression visuelle , en joignant la puissance du coloris à celle du dessin. Son domaine, soit privé , soit public, est plus étendu que celui des deux derniers arts. Elle se rapproche davantage de la poésie , à laquelle on l'a tant comparée. Quoique l'habileté technique y soit plus indispensable et plus difficile que dans la musique , elle y comprime moins l'essor esthétique qu'envers la sculpture et l'architecture. Aussi ces deux derniers arts sontils ceux qui idéalisent le moins , en imitant davantage. Enfin , l'architecture est encore moins esthétique que la sculpture. Les procédés techniques y deviennent prépondérants , et la plupart de ses productions doivent être plutôt regardées comme industrielles que comme artistiques. Presque bornée à la beauté matérielle , elle n'exprime la beauté morale que par des artifices souvent équivoques. Mais la permanence et l'énergie de ses impressions propres la maintiendront toujours au rang des beaux-arts, surtout envers les grandes constructions publiques,

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