‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 91 sur 103 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

et moraux des croyances chrétiennes. Mais la sociabilité correspondante était beaucoup plus esthétique que celle de l'antiquité. Quoique la vie publique fût restée militaire, elle avait acquis une haute moralité, très-favorable à la poésie, en devenant surtout défensive. La juste émancipation des femmes permettait enfin de développer toutes les émotions domestiques. Un nouveau sentiment de dignité personnelle, pleinement compatible avec le dévouement social, rendait possible rentière idéalisation de l'existence individuelle. Aussi , l'admirable institution de la chevalerie occidentale , qui résumait ces trois attributs, suscita-t-elle partout un libre essor esthétique, mieux accueilli qu'en aucun temps antérieur. Mais cette impulsion générale, source trop méconnue de l'art moderne, ne put assez persister, parce que le moyen âge ne dut constituer, à tous égards, qu'une immense transition. Quand la langue et la société furent tellement formées que l'aptitude esthétique de ce régime aboutit à des productions durables, la situation catholico-féodale se trouvait déjà radicalement altérée par la prépondérance croissante du mouvement négatif. L'art dut ainsi idéaliser des croyances et des mœurs dont le déclin senti interdisait au poëteet au public les intimes convictions qu'exige toute grande impression esthétique.

A cette impulsion décroissante, la longue période révolutionnaire qui nous sépare du moyen âge associa bientôt l'excitation indirecte résultée d'une active décomposition à laquelle participaient de plus en plus toutes les influences mentales ou sociales. Quoiqu'une destination négative ne convienne jamais à l'art , il éprouvait un tel besoin de se soustraire au joug chrétien que, dès son début, il seconda beaucoup l'émancipation moderne. L'admirable composition de Dante caractérise nettement ce concours exceptionnel de deux impulsions contradictoires. Cette situation anti esthétique , où tout se trans-

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formait, et mArae se dénaturait, avant d'avoir pu être idéalisé^ obligea l'art de s'ouvrir une issue factice, en cherchant, dans les souvenirs du type antique, ces mœurs fixes et prononcées qu'il ne pouvait trouver autour de lui. Le régime classique fournit ainsi, pendant quelques siècles, le seul expédient qui pût diriger l'essor des beaux-arts, sans lui permettre cependant l'originalité et la popularité qui le caractérisaient au moyen âge. Les éminents chefs-d'œuvre qu'a laissés surgir une direction aussi défavorable constituent la meilleure vérification de la spontanéité de nos fonctions esthétiques. Depuis que cet artifice est partout épuisé, l'entière consommation du mouvement négatif n'a permis à l'art qu'une grande opération passagère, l'idéalisation du doute lui-même. Cette extrême attribution, qui ne comporte aucune culture prolongée, fut surtout destinée, dans les admirables chants de Byron et de Gœthe, à étendre au milieu protestant la pleine émancipation émanée philosophiquement du centre occidental.

L'ensemble du passé montre donc que l'essor esthétique résulte davantage des tendances spontanées de l'humanité que d'aucune impulsion systématique. Jamais les conditions mentales de cette impulsion n'ont pu jusqu'ici être remphes en même temps que ses conditions sociales. Elles nous manquent aujourd'hui à la fois. Cependant rien n'annonce le prétendu déclin de nos facultés esthétiques. Non-seulement l'art a toujours grandi malgré tous ces obstacles , mais il s'est incorporé de plus en plus à l'existence universelle. Borné, chez les anciens, à un public exceptionnel, il y était tellement extérieur à l'ordre fondamental que ses jouissances ne figuraient pas même dans les utopies sur la vie future. Le moyen âge fit partout surgir une naïve disposition à cultiver ces doux instincts comme l'une de nos plus précieuses consolations. Cet exercice fut alors érigé en principale occupation de la vie ce-

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