‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 93 sur 103 · CINQUIÈME PARTI K · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTI K

la base objective de la sagesse humaine, afin de fournir un indispensable fondement à l'art et à l'industrie, qui doivent surtout attirer notre sollicitude continue. Substituant partout le relatif à l'absolu, en rapportant tout à l'humanité, elle bornera l'étude du vrai à ce qu'exige le développement du bon et du beau. Au delà de cette destination , la culture scientifique sera représentée comme détournant, par d'oiseuses contemplations, du principal but de notre existence, individuelle ou collective. La subordination nécessaire de l'idéalité à la réalité n'empêchera pas l'art d'exercer sur la science une heureuse réaction systématique, qu'interdisait jusqu'ici l'empire de l'absolu. Envers les moindres phénomènes, quand on a atteint le degré de vérité qui suffit à tous nos besoins, il reste toujours une certaine liberté théorique , dont nous userons alors sans scrupule pour embellir nos conceptions scientifiques, afin d'augmenter leur utilité. Mais cette réaction du beau sur le vrai convient surtout aux plus éminentes études, directement relatives à l'humanité. La précision y étant à la fois moins possible et moins importante , les convenances esthétiques y devront modifier davantage les conceptions scientifiques , dans Félaboration fondamentale des principaux types historiques. Une existence vouée au perfectionnement universel accordera une prédilection naturelle au genre de culture intellectuelle le plus propre à développer en nous l'instinct habituel de la perfection. Cette disposition générale du positivisme en faveur de nos facultés mentales les plus énergiques et les mieux liées au principe affectif, se manifestera spécialement dans l'ensemble de l'éducation nouvelle. D'après les indications de la troisième partie , le lecteur sait déjà que cette éducation sera plus esthétique que scientifique, comme l'exige la vraie théorie de l'évolution humaine. La science n'y interviendra que pour systématiser définitivement ce que l'art aura spontanément ébauché,

sous la présidence directe du sentiment. Puisque l'essor esthétique de l'humanité a précédé son développement scientifique, il en doit être de môme dans l'éducation individuelle, dont la marche positiviste consiste à reproduire l'initiation collective. Cette tendance à faire d'abord prévaloir l'instruction poétique constitue aujourd'hui le seul principe raisonnable que renferme notre absurde régime classique. On sait d'ailleurs combien reste illusoire une telle prétention, dans un cours d'études qui n'aboutit, d'ordinaire, qu'à développer une vicieuse appréciation, et même un profond dégoût, de tous les beaux-arts. Pour caractériser son inanité esthétique, il suffirait de rappeler que, pendant un siècle , une admiration officielle y érigea en dieu des pédants français celui de nos habiles versificateurs qui fut peut-être le plus étranger à tout vrai sentiment poétique. Réalisant ce qui fut jusqu'ici mal tenté, Tinslruction positiviste familiarisera, dès l'enfance, le moindre prolétaire de chaque sexe avec toutes les beautés de la véritable poésie, non-seulement nationale, mais aussi occidentale. L'essor esthétique ne peut être sincère et efficace qu'en s'appliquant d'abord aux productions qui retracent notre propre mode de sociabilité. J'ai d'ailleurs indiqué comment le jeune positiviste sera ensuite conduit à compléter son initiation poétique en contemplant l'idéalisation originale de la vie antique. Son éducation ne se bornera point à l'art fondamental, et s'étendra aussi aux arts spéciaux qui, soit par les tons, soit par les formes , expriment avec plus d'énergie ses principales créations. C'est ainsi que la contemplation et la méditation esthétiques, outre leur propre charme, seront destinées, dans l'ensemble des études positives, à préparer la contemplation et la méditation scientifiques. Pour l'individu, comme envers l'espèce, la combinaison des images doit servir de base à celle des signes, qui tous furent d'abord des images alTaiblies. Suivant l'aptitude

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de l'art à reproduire tout ce qui peut nous intéresser, la partie spontanée de l'éducation positiviste rendra naturellement familières les principales notions que devra systématiser sa partie scientifique. Cette préparation naturelle sera surtout sensible envers les études historiques, qui ne seront ainsi abordées que par des intelligences déjà familiarisées avec la représentation poétique des diverses phases sociales et de leurs promoteurs essentiels.

D'après sa participation fondamentale à l'éducation positive, l'art n'aura pas moins de part à l'indispensable complément qu'elle nécessite , pour ramener les individus et les classes aux sentiments et aux principes que l'activité pratique tend toujours à altérer. Dans toutes les solennités, privées ou publiques, relatives à cet important office, le positivisme emploiera davantage les impressions esthétiques que les explications scientifiques. Cette prépondérance devra même y être encore plus prononcée qu'envers l'éducation proprement dite. En effet, la base universelle de la sagesse humaine étant alors systématisée, il suffira d'y faire appel , et le sacerdoce philosophique s'occupera moins de la conception que de l'exposition , dont la nature est surtout esthétique.

L'empirisme révolutionnaire a déjà suscité un vague pressentiment de cette fonction sociale de l'art moderne, comme principal régulateur des fêtes publiques. Mais l'inanité notoire de toutes les tentatives entreprises à ce sujet depuis le début de la révolution est très-propre à confirmer à la philosophie le privilège exclusif d'un office que la politique ne saurait remphr. Toute fête devant consister dans la manifestation solennelle de sentiments réels , la spontanéité constitue toujours sa condition préliminaire. Le pouvoir qui commande y est donc incompétent , et celui qui conseille n'y doit même intervenir qu'à titre d'organe systématique des dispositions préexistantes. De-

puis la décadence du catholicisme, nous n'avons plus de véritables fêtes, et elles ne pourront renaître que sous le libre ascendant du positivisme. Jusque-là le pouvoir temporel continuera vainement d'ordonner des simulacres sans dignité, au milieu d'un tumultueux concours, où les spectateurs tiennent lieu de spectacle. Ses empiriques prétentions deviennent même souvent tyranniques, quand il impose des formules arbitraires à des sentiments qui n'existent pas. Nulle opération sociale ne tombe plus évidemment sous l'unique compétence du pouvoir spirituel, seul apte à régulariser les tendances d'où elle résulte. Or, son office devient alors essentiellement esthétique. Car, toute fête réelle, même privée, et surtout publique, constitue, au fond, une œuvre d'art, en tant que destinée à l'idéalisation, vocale ou mimique, des sentiments correspondants. Aucune fonction ne saurait être aussi esthétique, puisque la manifestation exige, d'ordinaire, l'intime combinaison des quatre arts spéciaux, sous la présidence de l'art fondamental. C'est pourquoi la routine temporelle a toujours été conduite à subordonner, sous ce rapport, sa suprématie officielle à de libres consultations artistiques, même en invoquant de simples peintres ou sculpteurs, faute de véritables poètes.

Pour constater, à cet égard, l'aptitude esthétique du positivisme, il suffirait de rappeler le culte de la Femme, indiqué dans la quatrième partie, et le culte de l'Humanité, qui sera spécialement annoncé par ma conclusion générale. Tous deux constitueront, en effet, les principales sources des fêtes positivistes, tant privées que publiques. Aucune indication directe n'est donc nécessaire ici sur un sujet déjà ébauché et que je compléterai bientôt, dans les limites propres à ce discours, simple prélude d'un traité spécial.

En assignant à l'art un office fondamental qui consolidera sa dignité sociale, le régime positif doit aussi lui procurer de

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