CINQUIÈME PARTIE
nouveaux moyens généraux, surtout en lui livrant l'ensemble du domaine historique, à peine abordé jusqu'ici.
Obligée, sous l'impulsion classique, de remonter aux types antiques, faute d'inspirations contemporaines, la poésie moderne fut déjà conduite à idéaliser les phases antérieures de l'humanité. Tel fut le principal caractère de notre grand Corneille, consacrant l'ensemble de ses drames à l'admirable peinture des divers âges romains. La prépondérance croissante de l'esprit historique a produit, de nos jours, dans les compositions épiques, une suite analogue de tentatives moins parfaites envers les temps postérieurs, par les éminents chefs-d'œuvre de Walter Scott et de Manzoni. Mais ces manifestations partielles ne pouvaient constituer que les indices spontanés de la nouvelle carrière que le positivisme doit offrir au génie esthétique, en lui ouvrant l'accès familier du passé, et même de l'avenir. Ce domaine immense ne pouvait être livré à la poésie que quand la philosophie en aurait d'abord embrassé l'ensemble. Or, l'esprit absolu de la théologie et de la métaphysique empêchait jusqu'ici de comprendre les diverses phases sociales, surtout assez pour les idéaliser dignement. Au contraire, le positivisme, toujours relatif, est principalement caractérisé par une théorie historique qui rendra familière l'intime contemplation de tous les modes propres à l'existence humaine. Un monothéiste sincère ne saurait bien comprendre et peindre avec succès les mœurs polythéiques ou fétichiques. Le poëte positiviste, habitué à la filiation de tous les états antérieurs, peut s'identifier avec un âge quelconque, au point de réveiller nos sympathies pour une phase dont chacun de nous doit retrouver en luimême l'équivalent spontané. C'est ainsi que nous pouvons maintenir, envers l'antiquité, les croyances du paganisme, sans affaibhr leur admirable efficacité esthétique par les inévitables scrupules qu'une telle obligation inspirait aux chrétiens. L'art
nouveau se trouvera donc appelé à faire dignement revivre tous les âges antérieurs, dont quelques-uns seulement sont déjà assez idéalisés , surtout par Homère et Corneille. Il comptera d'autant mieux sur l'efficacité esthétique d'une telle source que le même régime qui la lui ouvrira disposera aussi le public à la goûter. Cette suite presque inépuisable d'heureuses créations , épiques ou dramatiques, se liera profondément, d'une part, à l'ensemble de l'éducation positive, d'une autre part, au culte systématique de l'Humanité;, pour faciliter l'appréciation et seconder la glorification de toutes les phases sociales.
Il faut, enfin, reconnaître que le régime final, en procurant à l'art des moyens plus étendus^ lui fournira aussi de meilleurs organes, en faisant cesser une vicieuse spécialisation, directement contraire à la tendance synthétique qui caractérise toujours le véritable génie poétique.
Le positivisme développera nécessairement toutes les vraies vocations esthétiques, par le système d'éducation générale qui, institué pour les prolétaires, convient également aux autres classes quelconques. Comme nous ne pouvons idéaliser et peindre que ce qui nous est devenu familier, la poésie a toujours reposé sur quelque philosophie, capable d'imprimer une direction fixe à l'ensemble de nos pensées et de nos sentiments. Aussi tous les vrais poètes ont-ils profondément participé^ depuis Homère jusqu'à Corneille, à la plus forte éducation générale que comportât leur époque. Il faut que le génie esthétique ait tout conçu avant de tout représenter. Même aujourd'hui , quand notre anarchie fait partout prévaloir une spécialité empirique , les prétendus poètes qui se croient dispensés d'initiation philosophique ne font réellement qu'emprunter cette base indispensable à des systèmes arriérés , théologiques ou métaphysiques. Leur vaine éducation spéciale, bornée à cultiver le seul «aient de formuler, est aussi nuisible à leur esprit qu'à leur