‹ Discours sur l'ensemble du positivisme;Chapitre 96 sur 103 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

a exigé tout le temps qui nous sépare de l'état théocratique. L'art dut se détacher du tronc commun avant la science, en vertu de son essor plus rapide et de son caractère plus indépendant. Au siècle d'Homère, le sacerdoce avait déjà cessé d'être esthétique, mais il restait encore scientifique, jusqu'à l'avènement des philosophes proprement dits , bientôt suivis des purs savants. C'est ainsi que le régime de la spécialité, qui n'est normal que pour l'industrie , a dû s'étendre d'abord à l'art, et ensuite à la science. Mais, après avoir seul permis l'essor décisif des divers éléments spéculatifs échappés à une théocratie oppressive, ce régime préliminaire constitue maintenant, par sa vicieuse prolongation, le principal obstacle à l'ordre final vers lequel tendaient toutes ces préparations partielles. Leur intime combinaison suivant un nouveau principe devient désormais la condition fondamentale d'une vraie régénération.

En appréciant les fonctions essentielles du pouvoir modérateur, soit pour l'éducation, soit pour la consultation, on reconnaît aisément qu'elles exigent un mélange habituel des dispositions esthétiques avec les aptitudes scientifiques. Si le public doit participer à ces deux caractères, pourraient- ils être séparés chez ses vrais directeurs spirituels? On continuera pourtant à les nommer philosophes plutôt que poètes, parce que leurs attributions ordinaires sont plus scientifiques qu'esthétiques : mais ils devront autant sentir l'art que la science. Celle-ci exige des leçons systématiques , tandis qu'une culture spontanée suffit à l'autre , sauf pour la partie technique des arts spéciaux. D'un autre côté , les hautes fonctions esthétiques ne comportent pas d'organes permanents , puisque leur principale efficacité suppose l'excellence des compositions , qui , une fois produites, conservent une éternelle aptitude à fournir partout des moyens d'idéaliser et de formuler nos sentiments privés ou publics. Il

suffit qu'une éducation convenable ait également préparé les interprètes et les auditeurs à goûter la perfection et à repousser la médiocrité. Tous les rangs sociaux peuvent dès lors, comme on l'a vu souvent , fournir de dignes organes exceptionnels aux nouveaux besoins réels de manifestation affective. Mais cet office doit naturellement convenir surtout à la classe philosophique , qui, lorsque son vrai caractère définitif aura prévalu , sera autant sympathique que systématique.

11 n'existe , au fond , aucune incompatibilité organique entre le génie esthétique et le génie scientifique , qui ne se distinguent réellement que par la diversité de leurs combinaisons, concrètes et idéales chez l'un , abstraites et réelles chez l'autre. Tous deux emploient le régime analytique pour leurs élaborations préliminaires , et poursuivent également une synthèse définitive. Les vaines théories qui les supposent inconciliables n'offrent que la vicieuse consécration d'un état passager, suivant la tendance absolue de toute métaphysique. S'ils paraissent, en effet, n'avoir jamais les mêmes organes, c'est seulement parce que leurs offices caractéristiques ne sauraient être simultanés. Toute situation sociale qui nécessite de grands efforts philosophiques se trouve nécessairement impropre au véritable essor poétique, puisqu'elle exige une nouvelle élaboration dans les opinions fondamentales , dont la fixité est , au contraire , indispensable à l'art. C'est pourquoi l'ensemble du passé montre les révolutions de la poésie succédant à celles de la philosophie, sans jamais coexister avec elles. En étudiant les types intellectuels qui n'ont pu trouver un milieu convenable , on reconnaît aisément que les mêmes esprits auraient cultivé avec un égal succès la philosophie ou la poésie selon l'époque de leur apparition. Diderot eût été, sans doute, un grand poëte , en un temps plus esthétique, comme Gœthe un éminent philosophe sous une autre impulsion publique. Tous les savants qui ont

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