‹ Discours sur l'établissement et le plan d'une bibliothèque nosocomiale et de fastes épidémiquesChapitre 4 sur 6 · III · texte numérisé non relu

III

Si on porte son attention sur la difficulté de mettre une exactitude convenable dans l’appréciation des faits , d’opérer leur rapprochement avec la justesse désirable , d’en tirer les conséquences avec la sagacité si nécessaire, et enfin d’apporter dans les applications pratiques la prudence si indispensable , on verra se multiplier les causes d’erreur , et sur-tout, si l’on réfléchit à la constitution de l’esprit humain.

L’homme rentrant en lui - même, y trouve une puissance d’autant plus grande , qu’il est secondé

par tme îmagînalîon plus brillante : tout cède à ses efforts, tout s’arrange ^au gré de ses dé» sirs ; il créerait au besoin un monde tout entier. Mais sitôf que, sortant de lui- même ^ il apporte à une exploration rigoureuse des sens fréquemment infidèles et prompts à se fatiguer ; sitôt qu’il applique à des méditations soutenues une attention toujours difficile a fixer , et qui souvent se préoccupe, il sent péniblement son insuffisance pour conquérir des faits parfaitement exacts, et pour arriver à des résultats complètement salisfaisans. Alors sa paresse naturelle l’arrête ; il se dégoûte, et quitte souvent les roules certaines de l’observation pour s’égarer dans les régions fantastiques des hypothèses, a moins qu’un goût invariable pour la recherche du vrai, un jugement sain, une patience infatigable et un courage a toute épreuve, ne le rendent toujours indépendant des écarts de son imagination , et ne le placent constamment au-dessus des difficultés du travail , et parfois même de ses intérêts. Les bornes de l’esprit humain ne lui per-» mettent pas, au premier abord, de saisir à-la^fois tous les objets cachés dans les profondeurs des sciences ; il lui faut , dans sa marche ordinaire , un temps plus ou moins long, dont le génie et l’enthousiasme cherchent également à s’affranchir, mais avec des résultats bien différens. En effet, dans son

étendue illimitée, chaque science est coniparahlé'à une vaste mais sombre galerie , dans laquelle sont exposés les plus précieux tableaux , qui apparaissent et brillent incontinent à la clarté du génie, mais ne se montrent que successivement aux yeux des ôb' servateurs , dont les travaux soulèvent le voile du demi-jour qui les dérobe à la vue des hommes inattentifs , qui ne portent qu"un regard distrait dans le vestibule du palais des arts.

Là le génie dans sa puissance regarde , distingue, apprécie , juge, rapproche, sépare, coordonne et maîtrise en souverain tous les objets dont il embrasse Tensemble, et saisit , sans les confondre, leurs rapports et leurs différences. Là aussi Tenthousiasme , dans sa faiblesse présomptueuse, croit voir où il ne regarde point , distinguer où il n'apprécie rien , juger où il ne compare pas, rapprocher où il confond , séparer où il désunit , coordonner où il bouleverse, et maîtriser enfin lorsqu’il est luimême subjugué par quelque idée dominante et rétrécie , dont le prisme trompeur lui dérobe l’ensemble des objets, et brouille pour lui leurs rapports et leurs différences.

C’est dans les obscurités des sciences qu^on voit le génie triomphant des difficultés , éclairer et devancer les siècles , rallier à son flambeau les hommes sensés , et les associer à ses succès et à sîi

gloire. L’entliousiasme téméraire s’élance pareille^^ ment à travers les obstacles y et , déçu lui-même par la lumière trompeuse de la torche qu'il agite j, il égare eu même temps la foule insensée qui se précipite sur ses traces, et lui fait partager ses chutes et son déshonneur.

S’il entrait dans mon plan d’analyser ici l’hîstoire des hypothèses qui ont tour-à-tour défiguré la médecine depuis les temps anciens jusqu’aux temps modernes, je ferais voir que tous les systèmes partent de quelques faits particuliers dont l’enthousiasme abuse j et il est ordinaire qu’après avoir donné dans un extrême , l’esprit humain se jette dans un extrême opposé : c’est ainsi que le solidisme absolu et insoutenable engendra , par son excès , l’humorisme exclusif, autre excès aussi peu raisonnable qu’on a vu se reproduire dans la suite sous diverses couleurs.

Dans les derniers siècles , les théories des Animistes, fondées sur quelques faits mal interprétés, et bientôt reconnus inexacts et insuffisans, donnèrent naissance aux hypothèses mécaniques , chimiques , hydrauliques , spasmodiques , sympa-* thiques et autres , et se sont toutes évanouies devant les progrès de la physiologie. Dans le dernier siècle , les opinions de Brown restèrent ensevelies dans son Opuscule jusqu’au^ moment où elles ea

furent exhumées par M. Joseph Frank , savant profond , qui a donné ensuite le noble exemple d’une rétractation publique qui lui a mérité l’estime générale. Peut-être quelque jour fera-t on sortir aussi de l’oubli les Théories sympathiques de Darwin avec des modifications. Il manque en effet encore un système où l’on refuse à certains organes la faculté des maladies idiopathiques, pour l’accorder à d’autres d’une manière arbitraire et exclusive. Au reste, <f’après la marche de l’esprit humain, il ne serait pas impossible que nous fussions condamnés à voir les généralisateurs brownistes remplacés par des localisateurs assez intrépides pour braver les leçons du passé, et l’évidencc/des faits les plus nombreux et les plus authentiques.

Tous les systèmes hypothétiques ont péri avec une promptitude croissante en proportion des progrès des sciences d’observation , et au milieu de la ruine générale de ces frêles édifices de l’imagination , je ne vois d’inébranlable que l’antique doctrine de l’oracle de Cos. Si contre toute attente il arrivait qu’une erreur , germant dans quelques têtes irréfléchies , vînt à infecter des hommes sensés , et même à prévaloir en apparence, la vérité dans son exil trouverait un refuge assuré dans le bon esprit du corps des médecins de Paris, d’où, après les jours comptés pour le règne des illusions, on la ver-

yait SQrtir triomphante et reprendre dans la science son empire bienfaisant et légitime.

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