De gubernatione Dei
î. Pauii Orosii Bistoriœ.
3. V. Saint-René Taillandier, De summa Pravidenlia res humains admitiiftrante qxàd tenserint prioris Ecclesiœ scriptores. Thèse latine de doctorat, t ji3.
que et moraliste au même titre que Polybe et Montesquieu ; alors le droit d'examen et de critique, celui de vérifier, et, au besoin, de contredire, est rendu tout entier au commentaire qui le suit pas à pas, et il y aurait, à négliger l'usage de ce droit, excès de réserve, ou môme oubli d'un devoir. Les libres études que, depuis deux siècles, la critique historique n'a pas cessé de poursuivre sur l'antiquité, ont infirmé bien des traditions, décrédité bien des jugements, résolu quelques problèmes, et multiplié les doutes. J'ai d'autant moins hésité à relever, dans la première et la dernière pftrtie de l'Histoire Universelle, les assertions ou les appréciations auxquelles la science moderne, éclairée par de positives recherches, refuse de souscrire, qu'une pareille révision, quelque sévérité qu'on y apporte, n'ôte rien, en réalité, à l'œuvre de Bossuet de sa haute valeur historique, et ne saurait faire déchoir l'auteur des Époques et des Empires du rang qu'il occupe parmi les maîtres du genre.
Que la chronologie adoptée dans les Epoques n'offre pas, pour les premiers âges, le môme degré de vraisemblance que celle qu'ont popularisée les savants auteurs de l'Art de vérifier les dates • ; que les récits de Diodore sur l'ancienne Egypte, que les indications de la chronique de Paros sur les origines et les premiers déplacements des populations grecques aient été acceptées par Bossuet avec celte complaisance qu'inspirait alors trop aisément l'antiquité nous parlant d'elle-même; que, dans certaines parties d'histoire romaine, il ait cru trop facilement au témoignage deTite-Live, et reproduit sans examen ses patriotiques légendes, entraîné par une involontaire complicité d'admiration pour le peuple-roi; il faut le regretter sans doute, et c'est l'honneur de la critique moderne d'avoir mis l'historien en garde contre ce respect trop confiant des traditions qui s'imposait au génie de nos pères. Mais d.jit-on triompher de cet avantage sans mesure ni justice? Pour avoir prêté à ces rectifications, Bossuet n'aura-t-il plus ici d'autre gloire à prétendre que celle d'habile et majestueux écrivain? Quoi qu'on ait pu dire, le récit des Époques est et restera le chef-d'œuvre d'une espèce d'histoire dont l'utilité n'est pas contestable et
1. Bossuet, du reste, n'attachait qu'une importance médiocre à cette partie de la chronologie qu'il appelle la chronologie contentieuse ; tout en proposant le système qu'il a cru devoir suivre, il laisse au lecteur toute liberté d'en choisir un autre (V. 6n de la yiU Époque), n'excluant que celui qui donnerait au genre U*«main d'autres aînés que les Juifs.
i dont la difficulté n'est pas médiocre, je veux dire, de l'abrégé historique:
Tirer de cette multitude de faits qui encombrent les archives de l'espèce humaine, un petit nombre d'événements mémorables, ceux qu'il est le moins permis d'ignorer ou d'oublier; les dérouler sans confusion, en bon ordre, quoiqu'au pas de course; réserver pour cette espèce d'ouvrage ce que le langage a de plus clair, mais aussi ce qu'il a de plus précis et de plus agile; d'autres que Dossuef, sans doute, ont pu le faire : mais qui a su, comme lui, év iter, dans cette forme d'histoire courte et nue, la sécheresse qui en est l'écueil; conserver aux événements et aux personnages, dans cet inventaire succinct, quelque chose de la vie qui les anima et du cnractève qui les distingue; enfin rester penseur et peintre dans ce rôle modeste d'abrénateur qui semble exclure l'un et l'autre?
Trop souvent, en ce genre, l'écrivain qui ne veut pas s'en tenir au mérite d'un Epitome bien fait, se tourmente pour animer son récit et le colorer, et ne se garde de la sécheresse ou de l'insignifiance que pour tomber dans l'affectation et le clinquant. Des gens de beaucoup d'esprit et d'imagination, les Velleius Paterculus, les Florus, émaillent leur narration laconique de traits qui ne font pas corps avec elle, et semblent plus occupés de distraire, d'étonner ou d'amuser le lecteur, que d'ajouter à la fidélité, à la vérité du récit par les ornements dont ils l'embellissent '.
Bossuet, sans effort, sans apprêt, sans interrompre sa marche ni la ralentir, marque son récit de l'empreinte la plus vive et la plus durable. Dans cette revue, à perdre haleine, de fondations et de chutes d'empires, de guerres, d'invasions, de traités, que de touches rapides, mais expressives, que de coups de crayon ou de pinceau, donnés en courant, mais ineffaçables, que de vues et de pensées, impliquées dansle récit même, ou s'en détachant à peine, mais qui entrent impérieusement dans l'esprit du lecteur ! Certaines parties de ce manuel incomparable en disent plus, dans leur forte brièveté, que les
1. On Tante beaucoup l'Abrégé chronologique du président Hénault, autant pour les Judicieuses réflexions qu'on y trouve, que pour l'exactitude des recherches. Mais, dans cet ouvrage, les réflexions ne sont pas liées au récit, et le récit lui-même n'est guère autre chose qu'une suite de notes. Le tout offre moins une composition historique, que les tablettes instructives et curieuses d'un penseur érudiU
tableaux développés de telle longue et savante histoire. Le récit le plus animé, le plus entraînant, le plus beau qui ail été fait du drame sublime de la seconde guerre punique, est celui qui, tracé en deux pages, termine la huitième Époque. Ne cherchez pas ailleurs de médaillons plus fidèles et plus ressemblants de Scipion, d'Alexandre, de Théodose, de Grégoire le Grand, de Charlemagne, que les esquisses où il fixe en quelques lignes les traits de ces grandes figures. Souvent, au plus épais des noms, des faits, des dates, un mot, un seul mot, jeté en passant, éclaire une situation d'un jour imprévu, met en saillie un caractère, ou dévoile, avec le plus énergique sentiment de la réalité, parfois avec une liberté singulière, les mœurs d'un temps ou d'une société. Le meurtre de Virginie ne peut rester longtemps impuni : le sang de cette seconde Lucrèce a réveillé les Romains. Le coup qui débarrasse le patriciat romain du premier des Gracques, quoique frappé par une seule main, n'est pas l'attentat d'un seul homme : tout le sénat le tue par la main de Scipion Nasica. Au jour d'Actium, l'Egypte et rOrient combattent en vain pour l'imprudent triumvir : tout fléchit : il fuit lui-même, abandonné de tous ses amis et même de SA Cléopâtre pour laquelle il s'était perdu. L'Empire, mis à l'encan par les meurtriers de Pertinax, trouve un acheteur: un Didius Julianus hasarde ce hardi marché! Probus est forcé par l'acclamation des légions d'accepter la pourpre, e7icore qu'il les MENACE rfe les faire vivre dans l'ordre. L'Agrippine du Bas- Empire, l'impératrice Irène, s'élève à la toute- puissance qu'elle convoite, par un moyen décisif: elle a mis dans ses intérêts les moines, avec le clergé de Bi/zance. Le triste Avitus, précipité du trône sur un signe de Ricimer, doit la vie à un caprice du Barbare, et se sauve par un évèché ! etc.
Bossuet lui-même s'est rendu justice, lorsqu'après avoir annoncé, défini, au début des Empires, le sujet nouveau qu'il va traiter, il ajoute: « J'ai tâché de vous préparer à ces importantes considérations dans la première partie de ce Discours : vous y avez pu observer le génie des peuples et celui des grands hommes qui les ont conduits. » Il croyait donc, et avec raison, avoir mis fout autre chose qu'une table chronologique bien faite en tête de son oeuvre. La chronologie de Bossuet est déjà de l'histoire, et quelle histoire! Chateaubriand songeait à cette première partie aussi bien qu'à la dernière, lorsque, dans une sorte d'ivresse poétique d'admiration, il s'écriait: « Quelle revue il fait de la terre! Il est en cent
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lieux à la fois. Patriarche sous le palmier de Tophel, etc. » '.
Que dire maintenant de cette étude approfondie de l'esprit et des mœurs des grands peuples anciens par laquelle se termine le Discours? On a pu convaincre l'auteur, sur quelques points, de trop de déférence envers des historiens plus respectables par leur antiquité que parleurs lumières. On a pu apporter après lui de nouveaux documents au détail des institutions et des coutumes, entrer plus avant dans le mécanisme des gouvernements, décrire plus savamment, chez ces nations prépondérantes, les talents qu'elles ont possédés pour la paLx et pour la guerre, enfin, comme le dit supérieurement M. Nisard, faire mieux connaître le détail d'exécution de leur grandeur *, ou analyser plus patiemment les diverses causes d'affaiblissement et de ruine sous lesquelles elles ont fléchi. Personne n'a su, comme Bossuet, pénétrer au fond de leur génie, en démêler les instincts, les ressources, les aptitudes, non-seulement l'expliquer, ce génie, mais le retracer, le représenter au vif, à l'aide des circonstances les plus expressives et des traits de mœurs les plus caractéristiques que puisse fournir leur histoire. Aucun historien de ces peuples, par conséquent, n'a mieux vu et mieux dit la raison de leur haute fortune et de leurs destinées extraordinaires.
Tout le travail d'informations positives ou de savantes conjectures, qui, depuis Bossuet, a renouvelé, dit-on, l'histoire des civilisations égyptienne, grecque, romaine, n'a fait en réalité que multiplier les preuves à l'appui de ces grandes vues, qu'il a le premier saisies el fixées dans son langage immortel.
Montesquieu lui-même n'a pas fait autre chose pour Rome, dans le livre où il a voulu, lui aussi, rendre compte des progrès et du déclin de sa puissance. Avec toute sa sagacité et tout son savoir, l'auteur des Considérations ne fait que vérifier de plus en plus et confirmer le travail de Bossuet : il ne le recommence pas. Il nous explique en maître l'armement des légions, la police des camps, l'économie des conquêtes, les traditions de la diplomatie, les contre-coups des divisions intérieures, etc. Il renonce, et pour cause, à peindre le fond d'un Bomain ' : il laisse à Bossuet l'honneur de nous montrer ces instincts et ces habitudes d'activité, d'esprit pratique, de