‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 2)Chapitre 424 sur 583 · CHAPITRE XXXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXI

Suite de l'Église catholique, et sa victoire manifeste snr toutes les

sectes.

Quelle consolation aux enfants de Dieul mais quelle conviction de la vérité, quand ils voient que d'Innocent XI, qui remplit aujourd'hui* si dignement le premier siège de l'Église, on remonte sans interruption jusqu'à saint Pierre, établi par Jésus-Christ prince des apôtres; d'où, en reprenant les pontifes qui ont servi ' sous la loi, on va jusqu'à Aaron et jusqu'à Moïse; de là jusqu'aux patriarches, et jusqu'à l'origine du monde M Quelle suite, quelle tradition, quel enchaînement merveilleux M Si notre esprit naturellement incertain, et devenu par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements, a besoin, dans les questions où il y va du salut, d'être fixé et déterminé par quelque autorité certaine, quelle plus grande autorité que celle de l'Église catholique, qui réunit en elle-même toute l'autorité des siècles passés, et les anciennes traditions du genre humain jusqu'à sa première origine?

1. Agréger. Sur la valeur de ce mot V. p. 26i, n. 5, et p. 317, n. 4.

2. En 1681, époque de la première édition de cet ouvrage (note des éditeurs de Versailles).

3. Qui cnt servi. Servir, service, a.\ec ou sans complément qui les détermine, se disaient au propre, on Ta vu par de uorabicui exemples, du culte, du vrai cuite.

4. A la manière dont ce chapitre commence, on sent que cette seconde partie touche à sa Cn. Pour la première fois, depuis qu'il a commencé sa laborieuse course, Bossuct se repose, et, rejetant ses regards en arrière, il se récrie d'admiration et de joie, au spectacle, qui, du point où il est parvenu, se déroule sous SCS yeux. Ce dernier chapitre

est moins un dernier combat pour la foi, qu'un hymne de triomphe en l'hoaneur de cette Eglise toujours une, qui

• remplit les siècles, • et « aux pieds de laquelle viennent tomber • toutes les sectes rivales ou rebelles.

5. QcBL e^cuaixeme:<t I C'est ce que Bossuet appelle ailleurs une divine tissure. Après avoir cité, dans un sermon pour la prise de voile d'une nouvell; catholique, ces paroles de, TertuUien:

« Nous enseignons ce que l'Eglise a reçu des apôtres, les apôtres de Jésus-Christ, Jésus-Christ de son Père : • Quod Ecclesiaab apostolis, apostotia Christo, Christus a Deo tradidit ; il s'écrie, comme ici :

* O la belle chaîne, ô la sainte concorde, 6 la divine tissure, que nos nouveaux docteurs ont rompue 1 >

Ainsi la société que Jésus-Christ, attendu durant tous les siècles passés, a enfin fondée sur la pierre, el où saint Pierre et ses successeurs doivent présider par ses ordres, se justifie elle-même par sa propre suite, et porte dans son éternelle durée le caractère de la main de Dieu K

C'est aussi cette succession que nulle hérésie, nulle secte, nulle autre société que la seule Éghse de Dieu, n'a pu se donner. Les fausses religions ont pu imiter l'Église en beaucoup de choses, et surtout elles l'imitent en disant, comme elle, que c'est Dieu qui les a fondées; mais ce discours en leur bouche n'est qu'un discours en l'air*. Car si Dieu a créé le genre humain; si, le créant à son image, il n'a jamais dédaigné de lui enseigner le moyen de le servir et de lui plaire, toute secte qui ne montre pas sa succession depuis l'origine du monde n'est pas de Dieu.

Ici tombent aux pieds de l'Église toutes les sociétés et toutes les sectes que les hommes ont établies au dedans ou au dehors du christianisme. Par exemple, le faux prophète des Arabes a bien pu se dire envoyé de Dieu, et, après avoir trompé des peuples souverainement ignorants, il a pu profiter des divisions de son voisinage, pour y étendre par les armes une religion toute sensuelle ; mais il n'a ni osé supposer qu'il ait été attendu, ni enfin il n'a pu donner, ou à sa personne ou à sa religion, aucune liaison réelle ni apparente avec les siècles passés. L'expédient qu'il a trouvé pour s'en exempter est nouveau. De peur qu'on ne voulût rechercher dans les Écritures des chrétiens des témoignages de sa mission, semblables à ceux que Jésus-Christ trouvait dans les Écritures des Juifs, il a dit que les chrétiens et les Juifs avaient falsifié tous leurs livres. Ses sectateurs ignorants l'en ont cru sur sa parole, six cents ans après Jésus-Christ; et il s'est annoncé

1. « L'histoire de l'Église doit être proprement appelée l'histoire de la Vérité. » Pascal, Pensées, éd. Havet, t. II, p. 102.

S. 1 13COUB3 Eji l'aiu. Bossuet affec-

tionne cette locution familière. « Ce n'est point un fait qu'on avance en l'air. » P. 39I. — « Moïse ne parle puiiu en l'air : il particularise et circonstancié toutes choses. B V. 2! 9.

lui-même, non-seulement sans aucun témoignage précédent, mais encore sans que ni lui ni les siens aient osé ou supposer ou promettre aucun miracle sensible qui ait pu autoriser sa mission *. De même, les hérésiarques qui ont fondé des sectes nouvelles parmi les chrétiens, ont bien pu rendre la foi plus facile, et en même temps moins soumise, en niant les mystères qui passent les sens. Ils ont bien pu éblouir les hommes par leur éloquence et par une apparence de piété, les remuer par leurs passions, les engager * par leurs intérêts, les attirer par la nouveauté et par le libertinage, soit par celui de l'esprit, soit même par celui des sens'; en un mot, ils ont pu facilement, ou se tromper, ou tromper les autres, car il n'y a rien de plus humain * : mais outre qu'ils n'ont pas pu même se vanter d'avoir fait aucun miracle en public, ni réduire leur religion à des faits positifs dont leurs sectateurs fussent témoins, il y a toujours un fait malheureux pour eux, que jamais ils n'ont pu couvrir ' : c'est celui de leur nouveauté. Il paraîtra toujours aux yeux de tout l'univers qu'eux et la secte qu'ils ont établie se sera détachée de ce grand corps et de cette Église ancienne que Jésus-Christ a fondée, où saint Pierre et ses successeurs tenaient la première place, dans laquelle toutes les sectes les ont trouvés établis. Le moment de la séparation sera toujours si constant ®, que les héré-

1. Cf. ce qui a été dit de Mahomet dans la XI= Ét-oque, p. iSk

2. Lbs exgageb. Les entraîner. C'est un sens que recevait alors très-fréquemment ce verbe. « Je suis engagé à un long et périlleux voyage : c'est le voyage de la vie. » S. sur la loi de Dieu. — «La grâce est assez puissante pour vaincre les inclinations les plus engageantes. » S. sur l'efficacité de la pénitence. » Etc. V. plus haut, p. 99, n. 1.

3. Par lb libertinage... On voit trèsbien ici quelle était la valeur de ce mot au xvii» siècle. U signifiait, avant tout, la licence, l'abus et comme la débauche de la liberté. On l'appliquait ensuite en particulier, suit à rincrédulité, soit à l inconduite, plus souvent à la première qu'à la seconde. Cf. p. 397 et 422.

■î. KiEN DE PLUS uuMAiN. Ricn qui soit plus de l'homme. C'est la célèbre maxime, Errare humanum est, appliquée ici tout à coup, avec un rare à-propos, d'un ton pénétré, dans lequel on sent plus de mélancolie que d'amertume.

0. CoDVRiR. Cacher, voiler. Sens déjà rencontré p. 188; très-fréquent dans les écrits de Bossuet. — « J.-C, en prenant nos faiblesses, pouvait ou les couvrir, oa les relever par la pompe, etc.» lef s. sur la Nativité. — » Que voyons^ nous en ce Dieu incarné ? Sa gloii'e se tempère, sa majesté se couvre, sa grandeur s'abaisse. » Ibid. — « Quelle santé nous couvrait la mort que la reine portait dans le seinl » O. F. de Marie- Thérèse.

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