‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 2)Chapitre 6 sur 583 · SA DIVISION ES TROIS PARTIES · texte numérisé non relu

SA DIVISION ES TROIS PARTIES

Quand l'histoire serait inutile aux autres hommes, il faudrait la faire lire aux princes. Il n'y a pas de meilleur moyen de leur découvrir ce que peuvent les passions et les intérêts, les temps et les conjonctures, les bons et les mauvais conseils *. Les histoires ne sont composées que des actions qui les occupent ', et tout semble y être fait pour leur usage. Si l'expérience leur est nécessaire pour acquérir cette prudence qui fait bien régner, il n'est rien de plus utile à leur instruction que de joindre

1. Discotns. Ce nom. qui convient si bien à la forme de l'ouvrage, était d'autant plus juste, que, dans les éditions publiées du vivant de Bossuet^ le texte tout entier se déroulait, pour ainsi dire, uno tenore. Le lecteur n'était averti de la division en chapitres que par des signes abrégés, placés à la marge du livre, et sur lesquels son attention n'était appelée par aucun alinéa plus marqué.

2. C.-à-d., les bons et les mauvais desseins. Conseil se rencontre, avec ce

sens, à presque toutes les pages de c« livre. Ce mot gardait dans la langue du temps la signification que consilium a si souvent en latin.

3. On a trouvé, depuis Bossuet, que l'histoire était trop exclusivement composée de ces actions qui occupent les princes, et on a cherché à y faire entrer plus complètement les divers éléments de la vie des peuples. Il est vrai, d'ailleurs, que ces actions qui intéressent directement les souverains, y tiea> dront toujours une très-grande plaça»

aux exemples des siècles passés les expériences qu'ils font tous les jours. Au lieu qu'ordinairement ils n'apprennent qu'aux dépens de leurs sujets et de leur propre gloire à juger des affaires dangereuses qui leur arrivent; par le secours de l'histoire, ils forment leur jugement, sans rien hasarder, sur les événements passés K Lorsqu'ils voient jusqu'aux vices les plus cachés des princes, malgré les fausses louanges qu'on leur donne pendant leur vie, exposés aux yeux de tous les hommes, ils ont honte de la vaine joie que leur cause la flatterie, et ils connaissent que la vraie gloire ne peut s'accorder qu'avec le mérite ^

D'ailleurs il serait honteux, je ne dis pas à un prince, mais en général à tout honnête homme ', d'ignorer le genre humain * et les changements mémorables que la suite des temps a faits dans le monde. Si l'on n'apprend de l'histoire à distinguer les temps, on représentera les hommes sous la loi de nature ^ ou sous la loi écrite, tels qu'ils sont sous la loi évangélique ; on parlera des Perses vaincus sous Alexandre, comme on parle des Perses victorieux sous Gyrus ; on fera la Grèce aussi libre du temps de Philippe que du temps de Thémistocle ou de Miltiade ; le peuple romain aussi fier sous les empereurs que sous les consuls ; l'Église aussi tranquille sous Dioclétien que sous Constantin ; et la France agitée de guerres civiles du temps de Charles IX et de Henri III,

1. Sdh les Événements passés. En considérant les événements passés. Selon la pensée de Bossuet, ces événements sont la matière sur laquelle les princes exercent sans péril leur jugement, pour le former.

2. Rapprocher de ces solides réflexions sur l'utilité de l'histoire pour les princes, que l'on peut mettre au nombre des oracles du bon sens, le passage de l'O. F. de Henriette d'Angleterre qui commence par ces mots :

■ C'était le dessein d'avancer dans cette étude de la sagesse qui la tenait si attachée à la lecture de l'histoire, etc. »

3. On connaît le sens particulier que le iTO* siècle attachait à ce mot. V honnête homme n'était pas l'bjmme honnête.

mais l'homme de condition honnête, de mœurs polies, d'esprit éclairé.

4. D'ignorer.... En effet, demeurer étranger à la connaissance de l'histoire, c'est se réduire à ne connaître que des individus. Celui qui, confiné dans le présent, n'a pas suivi, à travers les vicissitudes des âges, le développement de la famille humaine, peut connaître des hommes : il ignore le genre humain.

5. Mot consacré pour désigner, dans l'histoire sainte, les temps antérieurs à Moïse, I ceux, dit plus loin Bo~3uet, où les hommes n'avaient pour se gouverner que la raison naturelle et les traditious deleuis ancêtres. > Début de la IV* Époque.

aussi puissante que du temps de Louis XIV, oîi, réunie sous un si grand roi, seule elle triomphe de toute l'Europe.

C'est, Monseigneur, pour éviter ces inconvénients, que vous avez lu tant d'histoires anciennes et modernes. Il a fallu, avant toutes choses, vous faire lire, dans l'Écriture, l'histoire du peuple de Dieu, qui fait le fondement de la religion. On ne vous a pas laissé ignorer l'histoire grecque ni la romaine ; et, ce qui vous était plus important, on vous a montré avec soin l'histoire de ce grand royaume que vous êtes obligé de rendre heureux ^ Mais, de peur que ces histoires et celles que vous avez encore à apprendre ne se confondent dans votre esprit, il n'y a rien de plus nécessaire que de vous représenter distinctement, mais en raccourci, toute la suite des siècles.

Cette manière d'histoire universelle est, à l'égard des histoires de chaque pays et de chaque peuple, ce qu'est une carte générale à l'égard des cartes particulières. Dans les cartes particulières vous voyez tout le détail d'un royaume, ou d'une province en elle-même : dans les cartes universelles vous apprenez à situer * ces parties du monde dans leur tout ; vous voyez ce que Paris ou l'Ile-de-France est dans le royaume, ce que le royaume est dans l'Europe, et ce que l'Europe est dans l'univers.

Ainsi les histoires particulières représentent la suite des choses qui sont arrivées à un peuple dans tout leur détail : mais, afin de tout entendre, il faut savoir le rapport que chaque histoire peut avoir avec les autres; ce

1. Que vous êtes obligé de rendre HEUREUX. Ce n'est pas seulement l'effort, eu ce sens, que Bossuet impose comme une obligation à son royal élève, c'est, en quelque sorte, le succès même. On ue pouTait faire entendre au jeune prince par une expression plus vive et plus forte combien ce devoir est pressant.

2. Situer. Ce verbe, qu'on ne trouve plus gvère employé qu'au participe passé, était alors d un usage moins res-

treint. Notez aussi qu'on l'appliquait aux personnes comme aux choses. Bossuet écrira plus loin : t Ou a peine à situer dans 1 histoire grecque les rois du nomd'Assuérus.» yw Époque. Et dans l'Explication de l'Apocalypse : • Le?

prophètes voient J.-C. tantôt dans sa passion..., tantôt dans sa gloire : le Saint-Esprit, qui les pousse, les situe comme xl veut, et il faut nous mettre avec eux dans cette même situation pour les comprendre. > C. xvii.

niscouRS

qui se fait par un abrégé où l'on voie' comme d'un coup d'œil tout l'ordre des temps.

Un tel abrégé, Monseigneur, vous propose * un grand spectacle. Vous voyez tous les siècles précédents se développer, pour ainsi dire, en peu d'heures devant vous : vous voyez comme les empires se succèdent les uns aux autres, et comme la religion, dans ses différents états, se soutient également ' depuis le commencement du monde jusqu'à notre temps.

C'est la suite de ces deux choses, je veux dire celle de la religion et celle des empires, que vous devez imprimer dans votre mémoire; et, comme la religion et le gouvernement politique sont les deux points sur lesquels roulent les choses humaines, voir ce qui regarde ces choses renfermé dans un abrégé, et en découvrir par ce moyen tout l'ordre et toute la suite, c'est comprendre * dans sa pensée tout ce qu'il y a de grand parmi les hommes, et tenir, pour ainsi dire, le fil de toutes les affaires de l'univers ^.

Gomme donc, en considérant une carte universelle, vous sortez du pays où vous êtes né, et du lieu qui vous renferme, pour parcourir toute la terre habitable, que vous embrassez par la pensée avec toutes ses mers et tous ses pays; ainsi, en considérant l'abrégé chronologique, vous sortez des bornes étroites de votre âge, et vous vous étendez ® dans tous les siècles.

Mais de même que, pour aider sa mémoire dans la

1. Oo l'on voie. Le subjonctif, pour marquer la condition à laquelle cet abrégé permettra de saisir le rapport de chaque histoire avec les autres :

tour latin d'origine, et très-français.

Ubiquis videat.

2. Vous PROPOSE. Met devant vous, place en avant, sous vos yeux : proponit.

3. Egalement. Sans intermittence, sans défaillance. Répond au sens, non de œqualiter, mais de œquabiliter, œquabili motu.

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