‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 2)Chapitre 66 sur 583 · Des victoires qui le ruinaient · texte numérisé non relu

Des victoires qui le ruinaient

Forte et très-juste antithèse. Comme on félicitait Pyrrhus de sa victoire d'Asculum, celui-ci, sachant très-bien ce qu'elle lui coûtait, répondit : « Si nous en remportons encore une pareille, nous sommes perdus sans ressource. » Plut., Yie de Pyrrhus, c. xivii.

S. Lbs étonnèrent. Doit s'entendre d'un saisissement voisin de la frayeur, ou d'uu trouble qui paralyse les forces et le courage. Sens fréquent au xvip siècle. Bossuet, commençant à prêcher devant Louis XIV, disait : « Sire, votre présence qui devrait m'étonner dans ce discours, me rassure et m'encourage. » S. sur la justice. — « Mon Dieu, dit-il ailleurs, pourquoi vois-je devant moi ce visage dont vous étonnez les réprouvés? • 1" S. pour le vendredi saint. Le mot était évidemment alors tout près du sens de attonitus. Un demisiècle plus tard, Montesquieu disait encore : t La Grèce avait été bien étonnée par le premier Philippe, Alexandre, Autipaler, mais non passubjuguée.i Grand, et décad., c. v.

mains que Pyrrhus pouvait être vaincu. Le roi et le consul semblaient se disputer la gloire de la générosité, plus encore que celle des armes : Pyrrhus rendit au consul tous les prisonniers sans rançon, disant qu'il fallait faire la guerre avec le fer, et non point avec l'argent; et Fabrice renvoya au roi son perfide médecin, qui était venu lui offrir d'empoisonner son maître (278). En CCS temps, la religion et la nation judaïque commence à éclater * parmi les Grecs. Ce peuple, bien traité par les rois de Syrie, vivait tranquillement selon ses lois. Antiochus surnommé le Dieu, petit-flls de Séleucus, les répandit dans l'Asie Mineure, d'où ils s'étendirent dans la Grèce, et jouirent partout des mêmes droits et de la même hberté que les autres citoyens *. Ptolomée, fils de Lagus, les avait déjà établis en Egypte. Sous son fils Ptolémée Philadelphe (277), leurs Écritures furent tournées en grec, et on vit paraître cette célèbre version appelée la version des Septante. C'étaient de savants vieillards qu'Éléazar, souverain pontife, envoya au roi, qui les demandait. Quelques-uns veulent qu'ils n'aient traduit que les cinq livres de la loi. Le reste des livres sacrés pourrait, dans la suite, avoir été mis en grec pour l'usage des Juifs répandus dans l'Egypte et dans la Grèce ^ où ils oublièrent nonseulement leur ancienne langue, qui était l'hébreu, mais encore le chaldéen, que la captivité leur avait appris. Ils se firent un grec mêlé d'hébraïsmes, qu'on appelle le langage hellénistique : les Septante et tout le Nouveau Testament est écrit * en ce langage. Durant cette dis-

1. A kclateh parmi les Grecs. Écla- l 2. Joseph., Ant., lib. XII, c. 3 ter, ici, ce n'est pas jeter de l'éclat, ! 3. Joseph., An^, lib. I, Proœm.,eHib. mais paraître au grand jour, se ma- XII, c. 2. B.

nifester, par une espèce de sortie, d'é- i 4. Est ÉcniT. Construction grammatiruption, d'explosion [prodire, erumpere cale familière à l'auteur et qui, même in lufem). Bossuet a dit de même du aujourd'hui, ne peut être regardée christianisme •; « Dans ce temps la foi [ comme incorrecte. L'emploi du singus'êtendait et éclatait Ters le Nord. » i lier répond à la pensée plutôt qu'aux (XI» Ep.) mots. Les Septaiite et le N.-Testament

font un tout, qui est écrit... De même.

Il rast que mon secret éclate à Totre ta». un peu plus haut : i La religion et la

RiciBi, Miih., III, 1, nation judaïque commence à éclater... i

persion des Juifs, leur temple fut célèbre par toute la terre, et tous les rois d'Orient y présentaient leurs offrandes.

L'Occident était attentif à la guerre des Romains et de Pyrrhus. Enfin ce roi fut défait par le consul Gurius (275), et repassa en Épire. Il n'y demeura pas longtemps en repos, et voulut se récompenser sur ^ la Macédoine des mauvais succès d'Italie. Antigonus Gonatas fut renfermé dans Thessalonique (274), et contraint d'abandonner à Pyrrhus tout le reste du royaume. Il reprit cœur pendant que Pyrrhus, inquiet^ et ambitieux, faisait la guerre aux Lacédémoniens et aux Argiens. Les deux rois ennemis furent introduits dans Argos en môme temps par deux cabales ' contraires, et par deux portes différentes. Il se donna dans la ville un grand combat : une mère, qui vit son fils poursuivi par Pyrrhus qu'il avait blessé, écrasa ce prince d'un coup de pierre (272). Antigonus, défait d'un tel ennemi, rentra dans la Macédoine, qui, après quelques changements, demeura paisible à sa famille. La ligue des Achéens l'empêcha de s'accroître. C'était le dernier rempart de la liberté de la Grèce, et (;e fut elle qui en produisit les derniers héros avec Aratus et Philopœmen.

Les Tarentins, que Pyrrhus entretenait d'espérance *,

— « La conversion des peuples et l'éta- ' 3. Cabales. Le sens de ce mot est

blissement de l'Église n'est point dû aujourd'hui plus restreint. On l'appli-

aux raisonnements, etc. » Fénélon, III» que surtout à certaines menées : on ne

Dial. sur l'éloquence. le dirait plus d'une faction qui va jus-

I.Se récompenser Sun... Se dédom- qu'à ouvrir à l'ennemi les portes d'une

mager. C'est le sens premier du mot ville. On dit, Une cabale de cour. La

récompenser (compensare, repensaré). cabale des journalistes. Une cabote de

En etl'et, le salaire, le prix qu'on reçoit, théâtre.

dédommage d'abord de la peine qu'on 4. Entretenait d'espérance. Cela se di-

a prise, la compense. sait, et peut très bien se dire encore de

2. Inquiet. G.-à-d., incapable de de- celui qui n'a rien à donner ou ne veut

meurcr en repos, et de persévérer long- rien donner d'effectif, et qui amuse les

temps dans le même dessein. Boilcau a gens avec des espérances,des promesses,

dit de même, au sens dnlatiainquielus : (^ette expression se retrouve .-li Heurs ap-

. . pliquée par Bossuet aux Romains trrm-

l homra . ,c,-bas, toujours Inquiet ^i cène, [,1,^^(5 âit^^nt Alaric et essayant par di-

E^t, dan3 le repos même, au travail condamne. ' * •»< 1 1» • l j *^ j

' Ep. XI. ■ ^^'^^ traités de 1 empêcher de prendre

Rome. « On l'entretenait encore d'espé- Jnquietetaynbilieux. Cc&dc\i\moisTénms rances, pendant que la puissance rodonncnt une idée trcs-fidéle du carac- maine tombait en morceaux. » Expl, tèiede Pyrrhus. Y. Plutarque, c. xxxiii. ' de l'Apoc, c. xni.

appelèrent les Carthaginois après sa mort. Ce secours leur fut inutile : ils furent battus avec les Brutiens et les Samnites leurs alliés. Ceux-ci, après soixante-douze ans de guerre continuelle, furent forcés à subir le joug des Romains. Tarente les suivit de près; les peuples voisins ne tinrent pas : ainsi tous les anciens peuples d'Italie furent subjugués. Les Gaulois, souvent battus, n'osaient remuer. Après quatre cent quatre-vingts ans de guerre, les Romains se virent les maîtres en Italie, et commencèrent à regarder ' les affaires du dehors ^ : ils entrèrent en jalousie contre les Carthaginois, trop puissants dans leur voisinage par les conquêtes qu'ils faisaient dans la Sicile, d'où ils venaient d'entreprendre sur eux et sur l'Italie, en secourant les Tarenlins.

La république de Carthage tenait les deux côtes de la mer Méditerranée. Outre celle d'Afrique, qu'elle possédait presque tout entière, elle s'était étendue du côté d'Espagne par le détroit. Maîtresse de la mer et du commerce, elle avait envahi les îles de Corse et de Sardaigue. La Sicile avait peine à se défendre ; et l'Italie était menacée de trop près pour ne pas craindre (^2G4). De là les guerres puniques ^, malgré les traités, mal observés de part et d'autre. La première apprit aux Romains à combattre sur la mer. Ils furent maîtres d'abord dans un art qu'ils ne connaissaient pas * ; et le consul Duilius, qui donna la première bataille navale, la gagna (260). Régulus soutint cette gloire, et aborda en Afrique, où il eut à combattre ce prodigieux serpent, contre lequel il fallut employer toute son armée ^ Tout

1 . Moment solennel de la fortune ro- des causes essentielles de ces guerres. maiue, marqué chez notre historien D'un coup d'œil, l'auteur nous fait Toir avec plus de simplicité que dans Flo- l'état de cette partie du monde et la sirus, mais d'une manière non moins ei- tuation respective des deui empires, presse ni moins frappante (Uomita sub- I 4. Maîtres o'ADonD... Si fortement aciaque Italia, popuîus roniauus prope marqué qu'il soit, le contraste n'a rien q'.iiiigeutcsimum auuum aguns. .., jour de forcé. Bossuct, qui vient de lire Poorlti terrarum esse cœpit. L. II, c. i.) lybe, sait ce qu'il dit, et célèbre le Sur l'emploi qui est fait ici du mot triomphant début de Rome sur mer regnnler, V. p. 72, n. 6. ! par une antithèse magnifique et rigou-

ii. Polyb., lib. I, c. 12; lib. Il, c.i.B. reusenient exacte.

3. Explication précise et lumineuse | 5. On s'étonne de rencontrer un tel

cède : Carthage, réduite à l'extrémité, ne se sauve que par le secours de Xantippe, Lacédémonien. Le général romain est battu et pris (255) ; mais sa prison le rend plus illustre que ses victoires. Renvoyé sur sa parole, pour ménager l'échange des prisonniers, il vient soutenir dans le sénat la loi qui ôtait toute espérance à ceux qui se laissaient prendre \ et retourne à une mort assurée *. Deux épouvantables naufrages contraignirent les Romains d'abandonner de nouveau l'empire de la mer aux Carthaginois. La victoire demeura longtemps douteuse entre les deux peuples, et les Romains furent prêts à céder ^ : mais ils réparèrent leur flotte. Une seule bataille décida, et le consul Lutatius acheva la guerre (241). Carthage fut obligée à payer tribut, et à quitter, avec la Sicile, toutes les îles qui étaient entre la Sicile et l'Italie. Les Romains gagnèrent cette île tout entière, à la réserve de ce qu'y tenait Hiéron, roi de Syracuse, leur allié *.

Après la guerre achevée ®, les Carthaginois pensèrent périr par le soulèvement de leur armée. Ils l'avaient composée, selon leur coutume, de troupes étrangères, qui se révoltèrent pour leur paye. Leur cruelle domination fit joindre à ces troupes mutinées presque toutes les villes de leur empire; et Carthage, étroitement assiégée, était perdue, sans Amilcar surnommé Barcas. Lui seul avait soutenu la dernière guerre. Ses citoyens lui durent encore la victoire qu'ils remportèrent sur les re-

souvcnir au milieu de ce rapide et sévère récit de la première guerre punique. Est-ce parce que cette étrange histoire, rencontrée dans Tite-Live, Florus, avait frappé le jeune Dauphin, et qu'elle pouvait servir à fixer d'autres faits clans sa mémoire, que Bossuet la rappelle en cet endroit ?

1. C'est ce qu'Horace appelle trèsbien, consilium nunquam a'ias datum.

Odes, ni, 5.

L'action héroïque que rappellent

véridique et complet, n'eu parle pas.

Mais le silence d'un seul doit-il prévaloir contre le témoignage unanime de tous les autres ? Régulus, ce héros de trempe toute romaine, fait partie intégrante de l'histoire de son pays, et ne peut plus en être détaché.

3. Prêts a ckdbr. Nous dirions près de céder. Prêt à eut longtemps les deux sens {disvosé à, et, sur le point de). Plus loin, X' Epoque : t Numérien fut prêt à perdre les yeux.

ces paroles simples et grandes, ne se- 4. Polyb., lib. 1, c. 62, 63; lib. II, rait-elle, comme l'ont soupçonné des c. t. B.

critiques modernes, qu'un récit légen- 5. Après tiGosRRB achevée. Construcdaire? Polybe, il est vrai, l'historien | tion toute latine. Poji6e/to» co«/"ec<um.

belles (238) : il leur en coûta la Sardaigne, que la révolte de leur garnison ouvrit aux Romains K De peur de s'embarrasser avec eux dans une nouvelle querelle, Cartilage céda malgré elle une île si importante, et augmenta son tribut. Elle songeait à rétablir en Espagne son empire ébranlé par la révolte : Amilcar passa dans cette province avec son fils Annibal, âgé de neuf ans, et y mourut dans une bataille (229). Durant neuf ans qu'il y fit la guerre, avec autant d'adresse que de valeur, son fils se formait sous un si grand capitaine, et tout ensemble il concevait * une haine implacable contre les Romains. Son allié * Asdrubal fut donné pour successeur à son père. Il gouverna sa province avec beaucoup de prudence, et y bâtit Garthage la Neuve, qui tenait TEspagne en sujétion.

Les Romains étaient occupés dans la guerre contre Teuta, reine d'Illyrie, qui exerçait impunément la piraterie sur toute la côte. Enflée du butin * qu'elle faisait sur les Grecs et sur les Épirotes, elle méprisa les Romains, et tua leur ambassadeur. Elle fut bientôt accablée (229) : les Romains ne lui laissèrent qu'une petite parlie de l'Illyrie, et gagnèrent l'île de Corfou, que cette reine avait usurpée. Ils se firent alors respecter en Grèce par une solennelle ambassade, et ce fut la première fois qu'on y connut leur puissance. Les grands progrès d'Asdrubal leur donnaient de la jalousie; mais les Gaulois d'Italie les empêchaient de pourvoir aux affaires de l'Espagne ^ Il y avait quarante-cinq ans qu'ils demeuraient

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