NAISSANCE DE JÉSUS-CHRIST
Septième et dernier âge du monde.
Nous voilà enfin arrivés à ces temps, tant dé- Ans de j. c. sirés par nos pères, de la venue du Messie. Ce ^
nom veut dire le Christ ou l'Oint du Seigneur ; et Jésus-Christ le mérite comme pontife, comme roi, et comme prophète. On ne convient pas de l'année précise où il vint au monde , et on convientque sa vraie naissance devance de quelques années notre ère vulgaire, que nous suivrons pourtant avec tous les autres , pour une plus grande commodité. Sans disputer davantage sur l'année de la naissance de Notre-Seigneur , il suffit que nous sachions qu'elle est arrivée environ l'an 4000 du monde. Les uns la mettent un peu auparavant, les autres un peu après, et les autres précisément en cette année : diversité qui provient autant de l'incertitude des années du monde que de celle de la naissance de Notre-Seigneur. Quoi qu'il en soit, ce fut environ ce temps , mille ans après la dédicace du temple, et l'an 754 de Rome, que Jésus-Christ, fils de Dieu dans Téternité, fils d'Abraham et de David dans le temps , naquit d'une vierge. Cette époque est la plus considérable de toutes, non-seulement par l'importance d'un si grand événement, mais encore parce que c'est celle d'où il y a plusieurs siècles que les chrétiens commencent à compter leurs années. Elle a encore ceci de remarquable, qu'elle concourt à peu près avec le temps où
de j. c. Rome retourne à l'état monarchique,, sous l'empire paisible d'Auguste.
Tous les arts fleurirent de son temps, et la poésie latine fut portée à sa dernière perfection par Virgile et par Horace, que ce prince n'excita pas seulement par ses bienfaits, mais encore en leur donnant un libre accès auprès de lui.
La naissance de Jésus-Christ fut suivie de près de la mort d'Hérode. Son royaume fut partagé 8 entre ses enfants, et le principal partage ne tarda pas à tomber entre les mains des Romains. Auguste acheva son règne avec beaucoup de gloire.
34 Tibère, qu'il avait adopté, lui succéda sans
contradiction, et l'empire fut reconnu pour héréditaire dans la maison des Césars. Rome eut beaucoup à souffrir de la cruelle politique de Tibère; le reste de l'empire fut assez tranquille. Germanicus, neveu de Tibère, apaisa les ar-
16 mées rebelles, refusa l'empire, battit le fier Arminius, poussa ses conquêtes jusqu'à l'Elbe;
17 et s'étant attiré, avec l'amour de tous les peu- 19 pies, la jalousie de son oncle, ce barbare le fit 28 mourir ou de chagrin ou par le poison. A la 30 quinzième année de Tibère, saint Jean-Baptiste
paraît ; Jésus-Christ se fait baptiser par ce divin précurseur; le Père éternel reconnaît son Fils bien-aimé par une voix qui vient d'en haut : le Saint-Esprit descend sur le Sauveur, sous la figure pacifique d'une colombe; toute la Trinité se manifeste. Là commence, avec la soixantedixième semaine de Daniel, la prédication de Jésus-Christ. Cette dernière semaine était la plus importante et la plus marquée. Daniel l'a-
Ans de J. C
vait séparée des autres ;, comme la semaine où l'alliance devait être confirmée^ et au milieu de laquelle les anciens sacrifices devaient perdre leur vertu ^ Nous la pouvons appeler la semaine des mystères. Jésus-Christ y établit sa mission et sa doctrine par des miracles innombrables, et ensuite par sa mort. Elle arriva la 33 quatrième année de son ministère, qui fut aussi la quatrième année de la dernière semaine de Daniel; et cette grande semaine se trouve, de cette sorte, justement coupée au milieu par cette mort.
Ainsi le compte des semaines est aisé à faire, ou plutôt il est tout fait. 11 n'y a qu'à ajouter à quatre cent cinquante-trois ans qui se trouveront depuis Tan 300 de Rome, et le vingtième d'Artaxerxe, jusqu'au commencement de l'ère vulgaire, les trente ans de cette ère qu'on voit aboutir à la quinzième année de Tibère , et au baptême de Notre-Seigneur; il se fera de ces deux sommes quatre cent quatre-vingt-trois ans : des sept ans qui restent encore pour en achever quatre cent quatre-vingt-dix, le quatrième, qui fait le milieu, est celui où Jésus-Christ est mort; et tout ce que Daniel a prophétisé est visiblement renfermé dans le terme qu'il s'est prescrit. On n'aurait pas même besoin de tant de justesse; et rien ne force à prendre dans cette extrême rigueur le milieu marqué par Daniel. Les plus difficiles se contenteraient de le trouver en quelque point que ce fut entre les deux extrémités : ce que je dis, afin que ceux qui
Dan., IX, 27.
BOSS. — niST. LMV.
Ans de J. C.
croiraient avoir des raisons pour mettre un peu plus haut ou un peu plus bas le commencement d'Artaxerxe ^ ou la mort de Notre-Seigneur^ ne se gênentpas dans leur calcul; et que ceux qui voudraient tenter d'embarrasser une chose claire , par des chicanes de chronologie , se défassent de leur inutile subtilité.
Voilà ce qu'il faut savoir pour ne se point embarrasser des auteurs profanes , et pour entendre autant qu'on en a besoin les antiquités judaïques. Les autres discussions de chronologie sont ici fort peu nécessaires. Qu'il faille mettre de quelques années plus tôt ou plus tard la naissance de Notre-Seigneur^ et ensuite prolonger sa vie un peu plus ou un peu moins , c'est une diversité qui provient autant des incertitudes des années du monde que de celles de Jésus-Christ. Et^ quoi qu'il en soit, un lecteur attentif aura déjà pu reconnaître qu'elle ne fait rien à la suite ni à l'accomplissement des conseils de Dieu. Il faut éviter les anachronismes qui brouillent l'ordre des affaires ; et laisser les savants disputer des autres.
Quant à ceux qui veulent absolument trouver dans les histoires profanes les merveilles de la vie de Jésus-Christ et de ses apôtres, auxquels le monde ne voulait pas croire, et qu'au contraire il entreprenait de combattre de toutes ses forces, comme une chose qui le condamnait, nous parlerons ailleurs de leur injustice. Nous verrons aussi qu'il se trouve dans les auteurs profanes plus de vérités qu'on ne croit, favorables au christianisme : et je donnerai seule-
SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. ll5
ment ici pour exemple Téclipse arrivée au cru- ^^^ ^^ ^- ^ cifiement de Notre-Seigneur \
Les ténèbres qui couvrirent toute la face de la terre en plein midi , et au moment que Jésus- Christ fut crucifié ^, sont prises pour une éclipse ordinaire par les auteurs païens , qui ont remarqué ce mémorable événement ^ Mais les premiers chrétiens , qui en ont parlé aux Romains comme d'un prodige marqué non-seulement par leurs auteurs^ mais encore par les registres publics * , ont fait voir que ni au temps de la pleine lune où Jésus-Christ était mort, ni dans toute l'année où cette éclipse est observée, il ne pouvait en être arrivé aucune qui ne fût surnaturelle. Nous avons les propres paroles de Phlégon, affranchi d'Adrien, citées dans un temps où son livre était entre les mains de tout le monde, aussi bien que les Histoires syriaques de Thallus, qui l'a suivi; et la quatrième année de la 202^ olympiade, marquée ,dans les Annales de Phlégon, est constamment^ celle de la mort de Notre-Seigneur.
Pour achever les mystères, Jésus-Christ sort du tombeau le troisième jour; il apparaît à ses disciples; il monte aux cieux en leur présence; il leur envoie le Saint-Esprit; l'Église se forme; la persécution commence; saint Etienne est lapidé; saint Paul est converti.
' Var. Page 114, ligne 8 : Voilà ce qu'il faut savoir... de Notre-Seigneur. Addit'wn nouvelle.
^ Matth., XXV, 45. — ^ Pbleg., xiii. Olymp. Thall. Hist. 3. — 4 Tertull., Apol., c. 21. Orig., cont. Gels., lib. ii, n. 33; tom. I, p. 414; et Tract., xxxv, in Matth., n. 134; tom. m, p. 923. Euseb. et Hieron., in Chron. Jul. Afric. ibid.
^ Var. Édition de 1681 : est celle, etc.
Ans de j. c. Un peu après, Tibère meurt. Caligula, son 3''' petit-neveu, son fils par adoption et son successeur, étonne Funivers par sa folie cruelle et
40 brutale : il se fait adorer, et ordonne que sa statue soit placée dans le temple de Jérusalem. Chéréas délivre le monde de ce monstre.
41 Claudius règne, malgré sa stupidité. Il est
48 déshonoré par Messaline , sa femme, qu'il re-
49 demande après l'avoir fait mourir. On le rema-
50 rie avec Agrippine, fdle de Germanicus.
Les apôtres tiennent le concile de Jérusalem * ; où saint Pierre parle le premier, comme il fait partout ailleurs. Les gentils convertis y sont affranchis des cérémonies de la loi. La sentence en est prononcée au nom du Saint-Esprit et de l'Église. Saint Paul et saint Barnabe portent le décret du concile aux Églises, et enseignent aux fidèles à s'y soumettre \ Telle fut la forme du premier concile.
Le slupide empereur déshérita son fils Bri-
54 tannicus, et adopta Néron, fils d'Agrippine. En récompense, elle empoisonna ce trop facile mari. Mais l'empire de son fils ne lui fut pas moins funeste à elle-même qu'à tout le reste de 58, 60, 62, la république. Corbulon fit tout l'honneur de ce règne par les victoires qu'il remporta sur les Parthes et sur les Arméniens.
65 Néron commença dans le même temps la
guerre contre les Juifs, et la persécution contre les chrétiens. C'est le premier empereur qui ait
67 persécuté l'Église. 11 fit mourir à Rome saint Pierre et saint Paul. Mais comme dans le même
' Act., XV. — ^ Act., XVI, 4.
temps il persécutait tout le genre humain, on ^""^ ^^ J- ^ se révolta contre lui de tous côtés : il apprit «s que le sénat Tavait condamné, et se tua lui- 69 même. Chaque armée fit un empereur : la querelle se décida auprès de Rome, et dans Rome même, par d'effroyables combats. Galba, Othon et Vitellius y périrent : l'empire affligé se reposa sous Vespasien. Mais les Juifs furent ré- 7o duits à l'extrémité : Jérusalem fut prise et brûlée. Tite, fils et successeur de Vespasien, donna 79 au monde une courte joie; et ses jours, qu'il croyait perdus quand ils n'étaient pas marqués de quelque bienfait, se précipitèrent trop vite. On vit revivre Néron en la personne de Domitien.
La persécution se renouvela. Saint Jean, sorti de l'huile bouillante , fut relégué dans l'Ile de 93 Patmos, où il écrivit son Apocalypse. Un peu après , il écrivit son Évangile , âgé de quatre- 9° vingt-dix ans , et joignit la qualité d'évangéliste à celle d'apôtre et de prophète.
Depuis ce temps les chrétiens furent toujours persécutés, tant sous les bons que sous les mauvais empereurs. Ces persécutions se faisaient, tantôt par les ordres des empereurs et par la haine particulière des magistrats, tantôt par le soulèvement des peuples, et tantôt par des décrets prononcés authentiquement dans le sénat sur les rescrits des princes , ou en leur présence. Alors la persécution était plus universelle et plus sanglante; et ainsi la haine des infidèles, toujours obstinée à perdre l'Église, s'excitait de temps en temps elle-même à de nouvelles fureurs. C'est par ces renouvelle-
Ans de j. c. i^ents de violence que les historiens ecclésiastiques comptent dix persécutions sous dix empereurs. Dans de si longues souffrances, les chrétiens ne firent jamais la moindre sédition. Parmi tous les fidèles, les évoques étaient toujours les plus attaqués. Parmi toutes les Églises, l'Église de Rome fut persécutée avec le plus de violence ; et les papes confirmèrent souvent^ par leur sang FÉvangile qu'ils annonçaient à toute la terre.
Domitien est tué : Tempire commence à res-
96 pirer sous Nerva. Son grand âge ne lui permet pas de rétablir les affaires; mais, pour faire
97 durer le repos public, il choisit Trajan pour
98 son successeur. L'empire , tranquille au dedans et triomphant au dehors, ne cesse d'admirer un si bon prince. Aussi avait-il pour maxime qu'il fallait que ses citoyens le trouvassent tel qu'il eût voulu trouver l'empereur, s'il eût été
102 simple citoyen. Ce prince dompta les Daces et Décébale, leur roi; étendit ses conquêtes en lOG Orient; donna un roi aux Parthes, et leur fit 115, 116 craindre la puissance romaine ; heureux que l'ivrognerie et ses infâmes amours , vices si déplorables dans un si grand prince , ne lui aient rien fait entreprendre contre la justice.
A des temps si avantageux pour la républi-
117 que, succédèrent ceux d'Adrien, mêlés de bien
120 et de mal. Ce prince maintint la discipline mi-
123 litaire, vécut lui-même militairement et avec
125 beaucoup de frugalité , soulagea les provinces ,
^ Var. Édition de 1681 : Et trente papes confirmèrent par leur sang , etc.
SUR L'HISTOIRi: UNIVERSELLE, Ii9
fit fleurir les arts et la Grèce , qui en était la ^"« '^^ ^- cmère. Les Barbares furent tenus en crainte par «26 ses armes et par son autorité. Il rebâtit Jérusa- i3o lem, à qui il donnason nom^ et c'est de laque lui vient le nom d'^lia; mais il en bannit les Juifs, toujours rebelles à l'empire . Ces opiniâtres trou- 135 vèrent en lui un impitoyable vengeur. Il déshonora par ses cruautés et par ses amours monstrueuses un règne si éclatant. Son infâme isi Antinous, dont il fit un dieu, couvre de honte toute sa vie. L'empereur sembla réparer ses fautes, et rétablir sa gloire effacée, en adoptant Antonin le Pieux, qui adopta Marc-Aurèle le iss Sage et le Philosophe.
En ces deux princes paraissent deux beaux 139, ic* caractères. Le père, toujours en paix, est toujours prêt dans le besoin à faire la guerre ; le fils est toujours en guerre, toujours prêt à donner la paix à ses ennemis et à l'empire. Son père Antonin lui avait appris qu'il valait mieux sauver un seul citoyen que de défaire mille ennemis. Les Parthes et les Marcomans éprouvé- 162 rent la valeur de Marc-Aurêle : les derniers 169 étaient des Germains que cet empereur achevait de dompter quand il mourut. Par la vertu iso des deux Antonin , ce nom devint les délices des Romains.
La gloire d'un si beau nom ne fut effacée ni par la mollesse de Lucius Verus, frère de Marc-Aurèle et son collègue dans l'empire, ni par les brutalités de Commode son fils et son successeur. Celui-ci, indigne d'avoir un tel père, en oublia les enseignements et les exemples. Le sénat et les peuples le détestèrent; ses
Ans dej. c. p^^g assldus courtisans et sa maîtresse le firent
192 mourir. Son successeur Pertinax^ vigoureux
193 défenseur de la discipline militaire^ se vit immolé à la fureur des soldats licencieux^ qui l'avaient un peu auparavant élevé malgré lui à la souveraine puissance.
L'empire, mis à l'encan par l'armée,, trouva un acheteur. Le jurisconsulte Didius Julianus hasarda ce hardi marché; il lui en coûta la vie.
198' Itc' Sévère, Africain, le fit mourir, vengea Pertinax, passa de l'Orient en Occident , triompha
207, 209 en Syrie , en Gaule et dans la Grande-Bretagne. Rapide conquérant , il égala César par ses victoires; mais il n'imita pas sa clémence. Il ne put 208 mettre la paix parmi ses enfants. Bassien ou
211, 212 Caracalla son fils aine, faux imitateur d'Alexandre, aussitôt après la mort de son père tua son frère Géta, empereur comme lui, dans le sein de Julie leur mère commune, passa sa vie dans la cruauté et dans le carnage , et s'attira à lui-même une mort tragique. Sévère lui avait gagné le cœur des soldats et des peuples, en lui donnant le nom d'Antonin; mais il n'en 218 sut pas soutenir la gloire. Le Syrien Héliogabale , ou plutôt Alagabale, son fils, ou du moins réputé pour tel, quoique le nom d'Antonin lui eût donné d'abord le cœur des soldats et la victoire sur Macrin, devint aussitôt après, par ses infamies, l'horreur du genre humain, 222 et se perdit lui-même. Alexandre Sévère, fils de Mamée, son parent et son successeur, vécut trop peu pour le bien du monde. Il se plaignait d'avoir plus de peine à contenir ses soldats qu'à vaincre ses ennemis. Sa mère, qui le gou-
vernait, fut cause de sa perte , comme elle l'a- ^°' ^^^' ^■ vait été de sa gloire . Sous lui Artaxerxe^ Persien , tua son maître Artaban , dernier roi des Par- 233 thes^ et rétablit Tempire des Perses en Orient. 23-.
En ces temps, l'Église encore naissante remplissait toute la terre ^; et non-seulement l'Orient où elle avait commencé, c'est-à-dire la Palestine, la Syrie, l'Egypte, l'Asie Mineure, et la Grèce, mais encore dans l'Occident, outre l'Italie, les diverses nations des Gaules, toutes les provinces d'Espagne, l'Afrique, la Germanie, la Grande-Bretagne dans les endroits impénétrables aux armes romaines ; et encore hors de l'empire^ F Arménie, la Perse, les Indes, les peuples les plus barbares , les Sarmates, les Daces, les Scythes, les Maures, les Gétuliens, et jusqu'aux îles les plus inconnues. Le sang de ses martyrs la rendait féconde. Sous Trajan, saint Ignace, évêque d'Antioche, fut exposé aux bêles farouches. Marc-Aurèle, malheureusement 107 prévenu des calomnies dont on chargeait le christianisme, fit mourir saint Justin le philosophe, et l'apologiste de la religion chrétienne. i63 Saint Polycarpe , évéque de Smyrne , disciple le: de saint Jean, à l'âge de quatre-vingts ans fut condamné au feu sous le même prince. Les n? saints martyrs de Lyon et de Vienne endurèrent des supplices inouïs, à l'exemple de saint Photin ^ , leur évêque , âgé de quatre-vingt-dix ans. L'Église gallicane remplit tout l'univers de sa gloire. Saint Irénée, disciple de saint 202 Polycarpe, et successeur de saint Photin, imita
' Tertull., adv. Jud., c. 7. Apolog., c. 37. — ^OuPothin.
de j. c. gQn prédécesseur , et mourut martyr sous Sévère , avec un grand nombre de fidèles de son église.
Quelquefois la persécution se ralentissait. Dans une extrême disette d'eau, que Marc-Au- 174 rèle souffrit en Germanie, une légion chrétienne obtint une pluie capable d'étancher la soif de son armée, et accompagnée de coups de foudre qui épouvantèrent ses ennemis. Le nom de Foudroyante fut donné ou confirmé à la légion par ce miracle. L'empereur en fut touché, et écrivit au sénat en faveur des chrétiens. A la fin, ses devins lui persuadèrent d'attribuer à ses dieux et à ses prières un miracle que les païens ne s'avisaient pas seulement de souhaiter.
D'autres causes suspendaient ou adoucissaient quelquefois la persécution pour un peu de temps : mais la superstition, vice que Marc- Aurèle ne put éviter, la haine publique , et les calomnies qu'on imposait aux chrétiens, prévalaient bientôt. La fureur des païens se rallumait, et tout l'empire ruisselait du sang des martyrs. La doctrine accompagnait les souffrances.
215 Sous Sévère, et un peu après, Tertullien,
prêtre de Carthage, éclaira l'Église par ses écrits, la défendit par une admirable Apologétique, et la quitta enfin aveuglé par une orgueilleuse sévérité , et séduit par les visions du faux prophète Montanus. A peu près dans le même temps , le saint prêtre Clément Alexandrin déterrâtes antiquités du paganisme, pour le confondre. Origène, fils du saint martyr Léonide, se rendit célèbre par toute l'Église dès
sa première jeunesse, et enseigna de grandes ^"'"^^ ■^•^• vérités, qu'il mêlait de beaucoup d'erreurs. Le philosophe Ammonius fit servir à la religion la philosophie platonicienne, et s'attira le respect même des païens.
Cependant les Valentiniens, les Gnostiques, et d'autres sectes impies, combattaient l'Évangile par de fausses traditions : saint Irénée leur oppose la tradition et l'autorité des églises apostoliques, surtout de celle de Rome, fondée par les apôtres saint Pierre et saint Paul, et la principale de toutes^ Tertullien fait la même chose*. L'Église n'est ébranlée ni par les hérésies, ni par les schismes, ni par la chute de ses docteurs les plus illustres. La sainteté de ses mœurs est si éclatante, qu'elle lui attire les louanges de ses ennemis.
Les affaires de l'empire se brouillaient d'une terrible manière. Après la mort d'Alexandre, 235 le tyran Maximin, qui l'avait tué, se rendit le maître, quoique de race gothique. Le sénat lui opposa quatre empereurs, qui périrent tous en moins de deux ans. Parmi eux étaient les deux Gordien père et fils, chéris du peuple romain. 236,237,233 Le jeune Gordien leur fils, quoique dans une extrême jeunesse il montrât une sagesse consommée, défendit à peine contre les Perses l'empire affaibli par tant de divisions. Il avait 242 repris sur eux beaucoup de places importantes. Mais Philippe, Arabe, tua un si bon prince ; et, ^^* de peur d'être accablé par deux empereurs.
' Ireii., adv. Ilaer., lib. lu, cap. 1 , 2, 3. — ' De Praesc. adv. ïlœr., c. 36.
las de J. C
124 Discouas
que le sénat élut l'un après l'autre , il fit une paix honteuse avec Sapor, roi de Perse. C'est le premier des Romains qui ait abandonné par traité quelques terres de l'empire. On dit qu'il embrassa la religion chrétienne dans un temps où tout à coup il parut meilleur ; et il est vrai qu'il fut favorable aux chrétiens. En haine de 249 cet empereur, Dèce, qui le tua, renouvela la persécution avec plus de violence que jamais ^ .
L'Église s'étendit de tous côtés, principalement dans les Gaules^; et l'empire perdit bientôt Dèce, qui le défendait vigoureusement. 251 Gallus et Volusien passèrent bien vite : Émilien 254 ne fit que paraître : la souveraine puissance fut donnée à Valérien , et ce vénérable vieillard y monta par toutes les dignités. Il ne fut cruel 257 qu'aux chrétiens . Sous lui, le pape saint Etienne, 25b et saint Cyprien, évêque de Carthage, malgré
256 toutes leurs disputes, qui n'avaient point rompu la communion, reçurent tous deux la même couronne. L'erreur de saint Cyprien , qui rejetait le baptême donné par les hérétiques, ne nuisit ni à lui ni à l'Église. La tradition du saint-siége se soutint, par sa propre force, contre les spécieux raisonnements et contre l'autorité d'un si grand homme, encore que d'autres grands hommes défendissent la même doctrine. Une autre dispute fit plus de mal.
257 Sabellius confondit ensemble les trois personnes divines, et ne connut en Dieu qu'une
' Euseb., Hist. eccL, lib. vi , c. 39. — ^ Greg. Tur., Hist Franc, lib. i, c. 28.
seule personne sous trois noms. Cette nouveauté '^°''*^* •'• ^• étonna rÉglise; et saint Denis, évèque d'Alexandrie , découvrit au pape saint Sixte II les erreurs de cet hérésiarque *. Ce saint pape suivit de près au martyre saint Etienne , son prédécesseur ; il eut la tête tranchée, et laissa un plus grand combat à soutenir à son diacre saint Laurent.
C'est alors qu'on voit commencer l'inondation des barbares. Les Bourguignons et d'autres 258,259,260 peuples germains, les Goths, autrefois appelés les Gètes, et d'autres peuples qui habitaient vers le Pont-Euxin et au delà du Danube, entrèrent dans l'Europe : l'Orient fut envahi par les Scythes asiatiques et par les Perses. Ceux-ci défirent Valérien, qu'ils prirent ensuite par une infidélité ; et, après lui avoir laissé achever sa vie dans un pénible esclavage, ils l'écorchèrent, pour faire servir sa peau déchirée de monument à leur victoire. Gallien, son fils et 261 son collègue, acheva de tout perdre par sa mollesse. Trente tyrans partagèrent Tempire.
Odenat, roi de Palmyre, ville ancienne, dont 264 Salomon est le fondateur, fut le plus illustre de tous : il sauva les provinces d'Orient des mains des barbares, et s'y fit reconnaître. Sa femme Zénobie marchait avec lui à la tête des armées, qu'elle commanda seule après sa mort, et se rendit célèbre par toute la terre pour avoir joint la chasteté avec la beauté, et le savoir avec la valeur. Claudius II, et Aurélien 268 après lui, rétaljlirent les affaires de l'empire. 270
' Euseb., Hist. eccl., lib. vu , c. 6.
de j. c. Pendant qu'ils abattaient les Goths avec les Germains par des victoires signalées^ Zénobie conservait à ses enfants les conquêtes de leur père. Cette princesse penchait au judaïsme. Pour l'attirer^ Paul de Samosate, évoque d'Antioche^, homme vain et inquiet, enseigna son opinion judaïque sur la personne de Jésus-Christ, qu'il ne faisait qu'un pur homme ^ Après une longue dissimulation d'une si nouvelle doctrine, il fut convaincu et condamné au concile d'An-
273 tioche. La reine Zénobie soutint la guerre con-
274 tre Aurélien, qui ne dédaigna pas de triompher d'une femme si célèbre. Parmi de perpétuels combats, il sut faire garder aux gens de guerre la discipline romaine, et montra qu'en suivant les anciens ordres et l'ancienne frugalité, on pouvait faire agir de grandes armées au dedans et au dehors , sans être à charge à l'empire.
Les Francs commençaient alors à se faire craindre ^ C'était une ligue dépeuples germains, qui habitaient le long du Rhin. Leur nom montre qu'ils étaient unis par l'amour de la liberté. Aurélien les avait battus étant particulier, et les tint en crainte étant empereur. Un tel prince se fit haïr par ses actions sangui-
275 naires. Sa colère trop redoutée lui causa la mort. Ceux qui se croyaient en péril le prévinrent, et son secrétaire menacé se mit à la tête de la conjuration. L'armée, qui le vit périr par la conspiration de tant de chefs, refusa d'élire
' Euseb., Hist. eccL, lib. vu , c. 27, et seq. Athan., de Synod., n. 26, 43; tom. i,p. 739, 757, etc. Theodor., Haer. Fab. lib. ii, c. 8. Niceph., lib. vi, c. 27. — ^ Hist. Aug. Aurel., c. 7. Flor., c. 2. Prob., cil, 12. Firm., etc., c. 13.
un empereur, de peur de mettre sur le trône ^"^ ^^^- ^^ un des assassins d'Aurélien ; et le sénat, rétabli dans son ancien droit, élut Tacite. Ce nouveau prince était vénérable par son âge et par sa vertu; mais il devint odieux par les violences d'un parent à qui il donna le commandement de l'armée, et périt avec lui, dans une sédition, le sixième mois de son règne. Ainsi son éleva- 276 tion ne fit que précipiter le cours de sa vie. Son frère Florien prétendit Tempire par droit de succession, comme le plus proche héritier. Ce droit ne fut pas reconnu ; Florien fut tué, et Probus forcé par les soldats à recevoir l'empire, encore qu'il les menaçât de les faire vivre dans Tordre.
Tout fléchit sous un si grand capitaine : les 277 Germains et les Francs , qui voulaient entrer 278 dans les Gaules, furent repoussés ; et en Orient, 280 aussi bien qu'en Occident, tous les barbares respectèrent les armes romaines. Un guerrier si redoutable aspirait à la paix, et fit espérer à l'empire de n'avoir plus besoin de gens de guerre. L'armée se vengea de cette parole, et 232 de la règle sévère que son empereur lui faisait garder. Un moment après, étonnée de la violence qu'elle exerça sur un si grand prince , elle honora sa mémoire, et lui donna pour successeur Carus, qui n'était pas moins zélé que lui pour la discipline. Ce vaillant prince 283 vengea son prédécesseur, et réprima les barbares, à qui la mort de Probus avait rendu le courage. Il alla en Orient combattre les Perses avec Numérien son second fils , et opposa aux ennemis, du côté du Nord, son fils aîné
Ans de J. C
Carinus^ qu'il fit césar. C'était la seconde dignité , et le plus proche degré pour parvenir à l'empire. Tout l'Orient trembla devant Carus : la Mésopotamie se soumit; les Perses divisés ne purent lui résister. Pendant que tout lui cédait^ le ciel l'arrêta par un coup de foudre. A force de le pleurer^ Numérien fut prêt à perdre les yeux. Que ne fait dans les cœurs l'envie de régner? Loin d'être touché de ses
284 maux^ son beau-père Aper le tua; mais Dioctétien vengea samort^ et parvint enfin à l'empire^ qu'il avait désiré avec tant d'ardeur.
285 Carinus se réveilla^ malgré sa mollesse, et battit Dioctétien ; mais en poursuivant les fuyards il fut tué par un des siens, dont il avait corrompu la femme. Ainsi l'empire fut défait du plus violent et du plus perdu de tous les hommes,
Dioctétien gouverna avec vigueur, mais avec une insupportable vanité. Pour résister à tant d'ennemis, qui s'élevaient de tous côtés au de-
286 dans et au dehors , il nomma Maximien empereur avec lui , et sut néanmoins se conserver l'autorité principale. Chaque empereur fit un
291 césar. Constantius Chlorus et Galérius furent élevés à ce haut rang. Les quatre princes soutinrent à peine le fardeau de tant de guerres. Dioctétien fuit Rome qu'il trouvait trop libre ,
297 et s'établit à Nicomédie, où ii se fit adorer, à la mode des Orientaux. Cependant les Perses, vaincus par Galérius, abandonnèrent aux Romains de grandes provinces et des royaumes entiers. Après de si grands succès, Galérius ne veut plus être sujet, et dédaigne le nom de césar. Il commence par intimider Maximien.
Une longue maladie avait fait baisser l'esprit ^"^ ^^ ^ ^ de Dioclétien, et Galérius, quoique son gendre, le força de quitter Tempire K 11 fallut que Maximien suivît son exemple.
Ainsi Tempire vint entre les mains de Constantius Chlorus et de Galérius ; et deux nouveaux ^04 césars, Sévère et Maximin, furent créés en leur place par les empereurs qui se déposaient. Les Gaules^ TEspagne et la Grande-Bretagne furent heureuses, mais trop peu de temps, sous Constantius Chlorus. Ennemi des exactions, et accusé par là de ruiner le fisc, il montra qu'il avait des trésors immenses dans la bonne volonté de ses sujets. Le reste de l'empire souffrait beaucoup sous tant d'empereurs et tant de césars: les officiers se multipliaient avec les princes; les dépenses et les exactions étaient infinies.
Le jeune Constantin, fils de Constantius Chlorus, se rendait illustre*: mais il se trouvait entre les mains de Galérius. Tous les jours cet empereur, jaloux de sa gloire, l'exposait à de nouveaux périls. Il lui fallait combattre les bêtes farouches par une espèce de jeu : mais Galérius n'était pas moins à craindre qu'elles. Constantin, échappé de ses mains, trouva son père expirant. En ce temps, Maxence, fils de Maxi- sot mien et gendre de Galérius, se fit empereur à Rome, malgré son beau-père; et les divisions intestines se joignirent aux autres maux de l'Etat. L'image de Constantin, qui venait de
» Euseb., Hist. eccl., lib. viii, cap. 13 ; Orat. Const. ad Sanct. cœt. 25 ; Lact., de Mort. Persec, c. 17, 18. — * Lact , ib., c. 24.
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succéder à son père, portée à Rome^ selon la coutume, y fut rejetée par les ordres deMaxence. La réception des images était la forme ordinaire de reconnaître les nouveaux princes. On se pré- 307 pare à la guerre de tous côtés. Le césar Sévère, que Galérius envoya contre Maxence, le fit trembler dans Rome^ Pour se donner de l'appui dans sa frayeur, il rappela son père Maximien. Le vieillard ambitieux quitta sa retraite, où il n'était qu'à regret, et tâcha en vain de retirer Dioctétien , son collèg-ue, du jardin qu'il cultivait à Salone. Au nom de Maximien , empereur pour la seconde fois , les soldats de Sévère le quittent. Le vieil empereur le fait tuer; et en même temps, pour s'appuyer contre Galérius, il donne à Constantin sa fille Fauste. Il fallait aussi de Fappui à Galérius après la mort de Sévère ; c'est ce qui le fit résoudre à nommer Licinius empereur^ : mais ce choix piqua Maximin, qui, en qualité de césar, se croyait plus proche du suprême honneur. Rien ne put lui persuader de se soumettre à Licinius, et il se rendit indépendant dans l'Orient. Il ne restait presque à Galérius que l'illyrie, où il s'était retiré après avoir été chassé d'Italie.
Le reste de l'Occident obéissait à Maximien, à son fils Maxence, et à son gendre Constantin; mais il ne voulait non plus, pour compagnons de l'empire, ses enfants que les étrangers. Il tâcha de chasser de Rome son fils Maxence, qui le chassa lui-même. Constantin, qui le reçut
» Lact., de Mort. Persec, c. 26, 27. — ^ Lact., ibid., C. 28, 29, 30, 31, 32.
Ans de J. C.
SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. I3i
dans les Gaules, ne le trouva pas moins perfide. Après divers attentats. Maximien fit un dernier complot , où il crut avoir engagé sa fille Fauste contre son mari. Elle le trompait; et Maximien, qui pensait avoir tué Constantin en tuantTeunuque qu'on avait mis dans son lit, fut contraint de se donner la mort à lui-même. Une nouvelle 312 guerre s'allume; et Maxence, sous prétexte de venger son père, se déclare contre Constantin, qui marche à Rome avec ses troupes ^ En même temps, il fait renverser les statues de Maximien ; celles de Dioclétien, qui y étaient jointes, eurent le même sort. Le repos de Dioclétien fut troublé de ce mépris ; et il mourut quelque temps après , autant de chagrin que de vieillesse.
En ces temps , Rome, toujours ennemie du christianisme, fit un dernier effort pour l'éteindre, et acheva de l'établir. Galérius, marqué par les historiens comme l'auteur de la dernière persécution ', deux ans devant qu'il eût obligé Dioclétien à quitter l'empire , le contraignit à 202 faire ce sanglant édit qui ordonnait de persécuter les chrétiens plus violemment que j amais . Maximien, qui les haïssait, et n'avait jamais cessé de les tourmenter, animait les magistrats et les bourreaux : mais sa violence , quelque extrême qu'elle fût, n'égalait point celle de Maximin et de Galérius. On inventait tous les jours de nouveaux supplices. La pudeur des vierges chrétiennes n'était pas moins attaquée
' Lact., de Mort. Persec, cap. 42, 43. — ' Euseb., Hist. ceci., Ub. viii , c. 16 ; De vita Constant., lib. I, c. 57 ; Lact., ib'.d., c. 9etseq.
Ans de j. c. q^^g [q^j, f^j Qj^ Feclierchait les livres sacréb avec des soins extraordinaires^ pour en abolir la mémoire; et les chrétiens n'osaient les avoir dans leurs maisons, ni presque les lire. Ainsi, après trois cents ans de persécution, la haine des persécuteurs devenait plus âpre. Les chrétiens les lassèrent par leur patience. Les peuples, touchés de leur sainte vie, se convertissaient en foule. Galérius désespéra de les
311 pouvoir vaincre. Frappé d'une maladie extraordinaire, il révoqua ses édits, et mourut de la mort d'Antiochus , avec une aussi fausse péni-
312 tence. Maximin continua la persécution : mais Constantin le Grand, prince sage et victorieux, embrassa publiquement le christianisme.