Q6 DISCOURS
« ture vous avait fait naitre, pour être entés dans Tolivier « franc contre l'ordre naturel, combien plus facilement c( les branches naturelles de l'olivier même seront-elles (( entées sur leur propre tronc? » Ici l'apôtre s'élève audessus de tout ce qu'il vient de dire, et, entrant dans les profondeurs des conseils de Dieu , il poursuit ainsi son discours* : « Je ne veux pas, mes frères, que vous igno- « riez ce mystère, afin que vous appreniez à ne présu- « mer pas de vous-mêmes. C'est qu'une partie des Juifs c( est tombée dans l'aveuglement, afin que la multitude « des Gentils entrât cependant dans l'Église, et qu'ainsi « tout Israël fut sauvé, selon qu'il est écrit ^ : Il sortira « de Sion un libérateur qui bannira Fimpiété de Jacob ; c( et voici l'alliance que je ferai avec eux lorsque j'aurai « effacé leurs péchés. ))
Ce passage d'Isaïe , que saint Paul cite ici selon les Septante, comme il avait accoutumé, à cause que leur version était connue par toute la terre, est encore plus fort dans l'original, et pris dans toute sa suite. Car le prophète y prédit avant toutes choses la conversion des Gentils par ces paroles : « Ceux d'Occident craindront « le nom du Seigneur, et ceux d'Orient verront sa gloire. » Ensuite, sous la figure d'un fleuve rapide poussé par un vent impétueux, Isaïe voit de loin les persécutions qui feront croître l'Église. Enfin le Saint-Esprit lui apprend ce que deviendront les Juifs, et lui déclare « que le (( Sauveur viendra à Sion, et s'approchera de ceux de c( Jacob, qui alors se convertiront de leurs péchés : et « voici, dit le Seigneur, l'alliance que je ferai avec eux. « Mon esprit qui est en toi, ô prophète, et les paroles « que j'ai mises en ta bouche, demeureront éternelle- « ment non-seulement dans ta bouche, mais encore dans
• Rom., XI, 25 et seq. — ^ Is., lix, 20.
SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. :i07
« la bouche de tes enfants, et des enfants de tes enfants ', « maintenant et à jamais, dit le Seigneur \ »
11 nous fait donc voir clairement qu'après la conversion des Gentils, le Sauveur que Sion avait méconnu, et que les enfants de Jacob avaient rejeté, se tournera vers eux, effacera leurs péchés, et leur rendra l'intelligence des prophéties qu ils auront perdue durant un long temps, pour passer successivement et de main en main dans toute la postérité, et n'être plus oubliée^ jusques à la fm du monde, et autant de temps qu'il plaira à Dieu le faire durer après ce merveilleux événement.
Ainsi les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour ne s'égarer jamais; mais ils ne reviendront qu'après que rOrient et rOccident, c'est-à-dire tout Tunivers, auront été remplis de la crainte et de la connaissance de Dieu.
Le Saint-Esprit fait voir à saint Paul que ce bienheureux retour des Juifs sera l'effet de l'amour que Dieu a eu pour leurs pères. C'est pourquoi il achève ainsi son raisonnement : Quant à V Évangile, dit-il-^, que nous vous prêchons maintenant, les Juifs sont ennemis pour l'amour de vous : si Dieu les a réprouvés, c'a été, ô Gentils, pour vous appeler; mais quant à V élection par laquelle ils étaient choisis dès le temps de l'alliance jurée avec Abraham, « ils lui demeurent toujours chers, « à cause de leurs pères ; car les dons et la vocation de (( Dieu sont sans repentance. Et comme vous ne croyiez « point autrefois , et que vous avez maintenant obtenu « miséricorde à cause de l'incrédulité des Juifs, » Dieu
' Var. ÉcUiionde 1681 : La bouche de tes enfants maintenant, etc. ^ Is., LIX, 20, 21.
^ Var. Édition de 1681 : N'être plus oubliée, lc reste n'y est jms. ' Rom., XI, 28, etc.
ayant voulu vous choisir pour les remplacer ; « ainsi « les Juifs n'ont point cru que Dieu vous ait voulu faire (f miséricorde^ afin qu'un jour ils la reçoivent : car Dieu « a tout renfermé dans l'incrédulité , pour faire misé- « ricorde à tous, » et afin que tous connussent le besoin qu'ils ont de sa grâce. (( 0 profondeur des trésors de la « sagesse et de la science de Dieu ! que ses jugements « sont incompréhensibles , et que ses voies sont impéc( nétrables ! Car qui a connu les desseins de Dieu, ou « qui est entré dans ses conseils ? Qui lui a donné le pre- « mier, pour en tirer récompense, puisque c'est de lui, « et par lui, et en lui, que sont toutes choses? La gloire c( lui en soit rendue durant tous les siècles ! »
Voilà ce que dit saint Paul sur l'élection des Juifs , sur leur chute, sur leur retour, et enfin sur la conversion des Gentils, qui sont appelés pour tenir leur place, et pour les ramener à la fin des siècles à la bénédiction promise à leurs pères , c'esl-à-dire au Christ qu'ils ont renié. Ce grand apôtre nous fait voir la grâce qui passe de peuple en peuple pour tenir tous les peuples dans la crainte de la perdre ; et nous en montre la force invincible, en ce qu'après avoir converti les idolâtres , elle se réserve pour dernier ouvrage de convaincre l'endurcissement et la perfidie judaïque.
Par ce profond conseil de Dieu , les Juifs subsistent encore au milieu des nations , où ils sont dispersés et captifs : mais ils subsistent avec le caractère de leur réprobation, déchus visiblement par leur infidélité des promesses faites à leurs pères , bannis de la terre promise , n'ayant même aucune terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple.
Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu'ils ont eu crucifié Jésus-Christ , et après avoir employé à
persécuter ses disciples le temps qui leur avait été laissé pour se reconnaître. Mais pendant que Fancien peuple est réprouvé pour son infidélité, le nouveau peuple s'augmente tous les jours parmi les Gentils : l'alliance faite autrefois avec Abraham s'étend, selon la promesse, à tous les peuples du monde qui avaient oublié Dieu : l'Église chrétienne appelle à lui tous les hommes ; et , tranquille durant plusieurs siècles, parmi des persécutions inouïes, elle leur montre à ne point attendre leur félicité sur la terre.
C'était là , Monseigneur, le plus digne fruit de la connaissance de Dieu , et l'effet de cette grande bénédiction que le monde devait attendre par Jésus-Christ. Elle allait se répandant tous les jours de famille en famille, et de peuple en peuple : les hommes ouvraient les yeux de plus en plus, pour connaître l'aveuglement où l'idolâtrie les avait plongés; et malgré toute la puissance romaine , on voyait les chrétiens, sans révolte, sans faire aucun trouble, et seulement en souffrant toutes sortes d'inhumanités, changer la face du monde , et s'étendre par tout l'univers.
La promptitude inouïe avec laquelle se fît ce grand changement est un miracle visible. Jésus-Christ avait prédit que son Évangile serait bientôt prêché par toute la terre; cette merveille devait arriver incontinent après sa mort; et il avait dit qu'après qu'on Vaurait élevé de terre, c'est-à-dire qu'on l'aurait attaché à la croix, il attirerait à lui toutes choses^. Ses apôtres n'avaient pas encore achevé leur course , et saint Paul disait déjà aux Ilomains que leur foi était annoncée dans tout le monde^. Il disait aux Colossiens que l'Évangile était ouï « de « toute créature qui était sous le ciel ; qu'il était prêché,
' Joan., VIII, 28 ; xii, 32. — ' Hom., i, 8
« qu'il fructifiait; qu'il croissait par tout l'univers'. » Une tradition constante nous apprend que saint Thomas le porta aux Indes*, et les autres en d'autres pays éloignés. Mais on n'a pas besoin des histoires pour confirmer cette vérité ; l'effet parle, et on voit assez avec combien de raison saint Paul applique aux apôtres ce passage du Psalmiste^ : cf Leur voix s'est fait entendre par toute la « terre, et leur parole a été portée jusqu'aux extrémités « du monde. » Sous leurs disciples , il n'y avait presque plus de pays si reculé et si inconnu, où l'Évangile n'eût pénétré. Cent ans après Jésus-Christ, saint Justin comptait déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et jusqu'à ces peuples vagabonds qui erraient deçà et delà sur des chariots, sans avoir de demeure fixe * . Ce n'était point une vaine exagération ; c'était un fait constant et notoire, qu'il avançait en présence des empereurs, et à la face de tout l'univers. Saint Irénée vient un peu après, et on voit croître le dénombrement qui se faisait des Églises. Leur concorde était admirable ; ce qu'on croyait dans les Gaules, dans les Espagnes, dans la Germanie, on le croyait dans l'Egypte et dans l'Orient; et comme «il n'y avait qu'un même soleil dans (c tout l'univers , on voyait dans toute l'Église, depuis a une extrémité du monde à l'autre, la même lumière « delà vérité ^ »
Si peu qu'on avance, on est étonné des progrès qu'on voit. Au milieu du troisième siècle, Tertullien et Origène font voir dans l'Église des peuples entiers qu'un peu devant on n'y mettait pas^. Ceux qu'Origène exceptait.
» Ce'., I, 5, 6, 23. — ^ Greg. Naz., Orat. xxv, nunc xxxiii, n. 11, t. :, p. 611. — ^ Ps. xviii, 6; Rom., x, 18. — 4 Just., Apol. ii, nunc i, n. 53, p. 74, 75; et Dial. cum Tryph., n. 117, p. 211. — ^ Iren., adv. llaer., lib. i, cap. 2, 3, nunc 10; p. 48 et seq. — ^ ïertuU., adv. .)ud.,
SUR L'HISTOIRE UNIVERSELLE. 3!l
qui étaient les plus éloignés du monde connu, y sont mis un peu après par Arnobe^ Que pouvait avoir vu le monde, pour se rendre si promptement à .lésus-Christ? S'il a vu des miracles , Dieu s'est mêlé visiblement dans cet ouvrage ; et s'il se pouvait faire qu'il n'en eût pas vu , ne serait-ce pas un nouveau miracle , plus grand et plus incroyable que ceux quonne veut pas croire, d'avoir converti le monde sans miracle^ d'avoir fait entrer tant d'ignorants dans des mystères si hauts, d'avoir inspiré citant de savants une humble soumission, et d'avoir persuadé tant de choses incroyables à des incrédules* ?
Mais le miracle des miracles, si je puis parler de la sorte, c'est qu'avec la foi des mystères, les vertus les plus éminentes et les pratiques les plus pénibles se sont répandues par toute la terre. Les disciples de Jésus- Christ l'ont suivi dans les voies les plus difficiles. Souffrir tout pour la vérité, a été parmi ses enfants un exercice ordinaire; et, pour imiter leur Sauveur, ils ont couru aux tourments avecplus d'ardeur queles autresn'ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples ni des riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres , ni des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses , ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges, ni des pasteurs charitables qui se sont faits tout à tous, toujours prêts à donner à leur troupeau non-seulement leurs veilles et leurs travaux, mais encore^ leurs propres vies. Que dirai-je de la pénitence et de la mortification? Les juges n'exercent pas plus sévèrement la justice sur les criminels , que les pécheurs pénitents l'ont
cap., 7 ; Apolog., c. 37 ; Orig., Tr. xxviii in Matt, tom. m, p. 858, ed Bencd. Hom. iv in Ezech., ibid., p. 37 o.
* Arnob., adv. Gentes, lib. n. — ^ Aug., de Civit. Dei, lib. xxi, cap VII ; lib. XXII, cap. v ; t. vu, col. C26, 658 et seq.
^ Var. Édition de 1681 : Mais leurs propres vies.
exercée sur eux-mêmes. Bien plus^ les innocents ont puni en eux avec une rigueur incroyable cette pente prodigieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean- Baptiste, qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune parmi les fidèles; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs; et il y a eu tant de solitaires, que des solitaires plus parfaits ont été contraints de cherciier des solitudes plus profondes; tant on a fui le monde, tant la vie contemplative a été goûtée.
Tels étaient les fruits précieux que devait produire l'Évangile. L'Église n'est pas moins riche en exemples qu'en préceptes, et sa doctrine a paru sainte, en produisant une infinité de saints. Dieu, qui sait que les plus fortes vertus naissent parmi les souffrances, l'a fondée par le martyre, et l'a tenue durant trois cents ans dans cet état, sans qu'elle eût un seul moment pour se reposer. Après qu'il eut fait voir, par une si longue expérience , qu'il n'avait pas besoin du secours humain ni des puissances de la terre pour établir son Église, il y appela enfin les empereurs, et fit du grand Constantin un protecteur déclaré du christianisme. Depuis ce temps les rois ont accouru de toutes parts à l'Église; et tout ce qui était écrit dans les prophéties, touchant sa gloire future, s'est accompli aux yeux de toute la terre.
Que si elle a été invincible contre les efforts du dehors, elle ne l'est pas moins contre les divisions intestines. Ces hérésies, tant prédites par Jésus-Christ et par ses apôtres, sont arrivées, et la foi persécutée par les empereurs souffrait en même temps des hérétiques une persécution plus dangereuse. Mais cette persécution n'a jamais été plus violente que dans le temps où l'on vit cesser celle des païens. L'enfer fit alors ses plus grands efforts pour détruire par elle-même cette Église que les
attaques de ses ennemis déclarés avaient affermie. A peine commençait-elle à respirer par la paix que lui donna Constantin, et voilà qu'Arius, ce malheureux prêtre, lui suscite de plus grands troubles qu'elle n'en avait jamais soufferts. Constance, fils de Constantin, séduit parles ariens dont il autorise le dogme, tourmente les catholiques par toute la terre ; nouveau persécuteur du christianisme, et d'autant plus redoutable que, sous le nom de Jésus-Christ, il fait la guerre à Jésus-Christ même. Pour comble de malheurs, TEglise ainsi divisée tombe entre les mains de Julien l'Apostat, qui met tout en œuvre pour détruire le christianisme , et n'en trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions dont il était déchiré. Après lui vient un Valens, autant attaché aux ariens que Constance, mais plus violent. D'autres empereurs protègent d'autres hérésies avec une pareille fureur. L'Église apprend, par tant d'expériences, qu'elle n'a pas moins à souffrir sous les empereurs chrétiens qu'elle avait souffert sous les empereurs infidèles; et qu'elle doit verser du sang pour défendre non-seulement tout le corps de sa doctrine, mais encore chaque article particulier. En effet, il n'y en a aucun qu'elle n'ait vu attaqué par ses enfants. Mille sectes et mille hérésies sorties de son sein se sont élevées contre elle. Mais si elle les a vues s'élever, selon les prédictions de Jésus-Christ, elle les a vues tomber toutes, selon ses promesses, quoique souvent soutenues par les empereurs et par les rois. Ses véritables enfants ont été, comme dit saint Paul, reconnus par cette épreuve; la vérité n'a fait que se fortifier quand elle a été contestée, et l'Église est demeurée inébranlable.