Tite-Live, Epitome, lib. XVIII, B
3. Augmenta le trésor jnihlic . La conquête de la Macédoine fut, en effet, pour les Romains une guerre fructueuse. Les trésors de Persée, les revenus de la province furent tels qu'à partir de cette époque les citoyens furent dispensés de tout impôt, au moins direct.
4. Mourut pauvre. Il faut s'entendre : en fait de richesse, tout est relatif, et les chiffres ne disent absolument rien, si on ne les rapproche de la quantité de valeur utile à laquelle ils correspondent. En fait, le « pauvre » Lucius ^Emilius Paulus possédait 60 talents [■= 37S 000 fr.). Or, d'après les calculs de Mommseu, au temps de la première guerre punique, vers 259, les six modii de blé (lit. 52, 53) coûtaient à Rome 44 c. Pour le même prix, on pouvait se procurer 24 kilog. de viande, ou 19 lit. 10 de vin, ou 58 kilog. 94 de figues sèches, 2t le reste à l'avenant. On voit ce qu'il faut penser de la pauvreté de Paul Emile.
5. Cic, De Off., lih. II, c. XXII, n, 16, B. — L. Mummius Achaicus, consul en 146, battit Diteus et la ligue achéenne, prit Corinthe d'assaut et la livra au pillage. La plus grande partie des objets précieux, vases, statues, bronzes, tableaux, etc., furent transportés à Rome.
méprisées * : la modération et Tinnocence ' des généraux romains faisait ' l'admiration des peuples vaincus.
Cependant, dans ce grand amour * de la pauvreté, les Romains n'épargnaient rien pour la grandeur et pour la beauté de leur ville. Dès leurs commencements, les ouvrages publics furent tels que Rome n'en rougit pas, depuis même qu'elle se vit maîtresse du monde. Le Gapitole ^, bâti par Tarquin le Superbe, et le temple qu'il éleva à Jupiter dans cette
1. Les richesses étaient méprisées. Tout au moins, cela cesse absolument d'être vrai à partir du moment où les Romains eurent mis le pied en .Macédoine et surtout en Asie. L'esprit mercantile et spéculateur s'empare de tous. Polybe en témoigne, et il était bien placé pour le savoir, il n'y avait pas à Rome un seul homme riche qui, publiquement ou en secret et sous des prête-noms, ne fût pas intéressé dans les sociétés fermières de l'État; à plus forte raison avaient-ils toujours une forte part de leurs capitaux placés dans les compagnies commerçantes.
2. L'innocence. Comme le latin innocentia et le grec àê/.iê£ta, dont il est la traduction littérale, ce mot exprime une vertu toute négative, celle qui consiste à s'abstenir de toute injustice envers les alliés. C'est dans ce sens que Salluste fait dire à Marins [Jitg., 83) : « Invident (optimales) honori meo : ergo invideant lahori, innocentix. periculis etiam mets. »
3. Faisait, au singulier, malgré les deux sujets. Voy. sup.^ page 19, note 2.
4. Dans ce grand atyiour. Tour conservé du latin : In tanto paupertatis amore. Les prépositions dans et en étaient alors d'un usage plus étendu et plus varié qu'aujourd'hui.
5. Le capito/e. Capitolium (racine : caput), de même que ay.pa en grec, c'est le sommet du mont, la hauteur, la citadelle. Celui de Rome, mons CapitoUnus. se composait de deux hauteurs séparées par une dépression assez sensible, Vintermont. L'ensemble avait 500 mètres de développement. Sur le mamelon nord était le temple de Jupiter Capitolin; celui du sud portait la citadelle proprement dite, arx (de arcere, repousser). Le temple était bien sur le mont Capitolin, mais non pas dans la forteresse, comme le croit Bossuet.
forteresse, étaient dignes dès lors de la majesté du plus grand des dieux, et de la gloire future * du peuple romain. Tout le reste répondait à cette grandeur. Les principaux temples, les marchés, les bains, les places publiques, les grands chemins, les aqueducs, les cloaques - mêmes et les égouts de la ville avaient une magnificence qui paraîtrait incroyable, si elle n'était attestée par tous les historiens ^^ et confirmée par les restes que nous en voyons. Que dirai-je de la pompe * des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu'on donnait au peuple ^ ? En un mot, tout ce qui servait
1. La ffloire future. Tite-Live avait déjà fait celte remarque (I, 38) : « Aream ad œdem in Capitolio Jovis, quam voverat bello Safjino, jam prœsagieyite animo futuram olim amplitiidinem loci, occupât fundamenlis. » Tacite après lui \Hist., 111, 72) : « Voverat Tarquinius Priscus rex bello Sabino, jeceratque fundamenta spe magis futurs magnitudinis, quam quo modicx adhuc populi romani res sufficereJit. » MonteS(4uieu dit à ce propos [Grand, et décad., ch. I) : « On commençait déjà à bâtir pour la ville éternelle. »
2. Les cloaques. Du latin cloaca : ce sont les égouts de Rome, en sorte qu'on ne voit pas très bien pourquoi Bossiiet ajoute : et les égouts de la ville. Au lieu de et, ou serait plus juste. De tous ces cloaques, le plus grand, cloaca maxima, dont les restes se voient encore aujourd'hui, fut construit par Tarquin l'Ancien, pour drainer les eaux stagnantes du Yelabre et des bas quartiers de Rome. Voy. Tite-Live, I, o6; V, o3.
o. Tite-Live, lib. I, c. un, lv; lib. VI, c. iv: Dion. Halic, Ant. rom., lib. III, c. xx, xxi; lib. IV, c. xm; Tac, Hist., lib, III, c. Lxxii; Plin.,///^<. natur., lib. XXXVI, c. xv. B. — Bossuet ici exagère un peu. Les grands travaux qu'il énumère dans ce passage sont loin d'appartenir à la période royale.
4. La pompe. Du latin pompa : c'est le mot propre et technique pour désigner le cortège triomphal, le défilé des vainqueurs, des vaincus, du butin, et du général en chef, triumphalor.
o, Qv!on donnait aie peuple. Les jeux publics, courses de chars, combats de gladiateurs soit entre eux, soit contre des
au public, tout ce qui pouvait donner aux peuples ' une grande idée de leur commune patrie, se faisait avec profusion, autant que le temps ^ le pouvait permettre. L'épargne régnait seulement dans les maisons particulières ^ Celui qui augmentait ses revenus, et rendait ses terres plus fertiles par son industrie et par son travail *, qui était le meilleur économe % et prenait le plus sur lui-même % s'estimait le plus libre, le plus puissant et le plus heureux.
Il n'y a rien de plus éloigné d'une telle vie que la mollesse. Tout tendait plutôt à l'autre excès, je veux dire à la dureté. Aussi les mœurs des Romains
lions et des panthères, naiimacliies, représentations théâtrales, atteignirent plus tard, vers la fin de la république et sous l'empire, un haut degré de magnificence. Mais ce qu'en dit ici Bossuet ùe s'applique nullement aux cinq premiers siècles de Rome.
1. Aux peuples. Les peuples vaincu? et contraints à passer, à des conditions déterminées, sous Vimperium du peuple romain. Bossuet voit très justement ici que le peuple romain s'enrichissait sans cesse d'éléments nouveaux, qu'il s'assimilait peu à peu, puis absorbait avec le temps. Tous les peuples de rilalie accomplirent lentement cette évolution. Pour les autres, l'assimilation fut plus rapide, mais bien moins complète.
2. Le temps. En latin, tempus : non seulement l'époque, mais les circonstances, l'état de la république.
3. Dans les maisons particulières. Cf. Sali., Cat., 9 : « Li suppliciis deorum magnifici, clomi parci. » Et Hor., Odes, 11, 13 :
Privatus illis census erat brevis, Commune magnum
4. Par son industrie et par son travail. Cette alliance de mots se trouve déjà un peu plus haut, page 165.
o. Econome. Dans le sens du grec otxovôiJioî, d'où il dérive : administrateur.
6. Prenait le plus sur lui-même. Qui tirait le plus de ses facultés physiques, intellectuelles et morales.
avaient-elles naturellement quelque chose, non seulement de rude et de rigide % mais encore de sauvage et de farouche. Mais ils n'oublièrent rien pour se réduire eux-mêmes sous de bonnes lois * ; et le peuple le plus jaloux de sa liberté que l'univers ait jamais vu, se trouva en même temps le plus soumis à ses magistrats et à la puissance légitime '.
La milice * d'un tel peuple ne pouvait manquer d'être admirable, puisqu'on y trouvait, avec des courages fermes et des corps vigoureux, une si prompte et si exacte obéissance.
Les lois de cette milice étaient dures, mais nécessaires ^. La victoire était ^ périlleuse, et souvent
i. Rude... rigide. Le premier adjectif s'applique surtout à la surface : sens du latin asper ; le second, à l'inllexibilité intérieure.
2. Se réduire... sous de bonnes lois. L'expression se réduire est très exacte : amener par contrainte, et continue la métaphore avec les épithètes rude, rigide, sauvage, farouche, par lesquelles Bossuet vient de caractériser le naturel romain. Quant au fond de la pensée, elle n'est pas moins juste : le véritable souverain, à Rome, c'était la loi; du moins il en fut longtemps ainsi .
3. La puissance légitime. C'est-à-dire issue delà loi, fondée et réglée sur la loi : imperium legitimum.
4. La milice. Non seulement l'armée, mais le système militaire tout entier : res militaris, hommes, choses, art, inslilutions, discipline.
b. Dures, mais nécessaires . Impossible, en effet, de faire de bonne besogne à la guerre sans une discipline de fer. Aussi, tandis qu'à Rome, et en temps de paix, la personne du citoyen romain était inviolable/le général avait, en campagne, droit de vie et de mort sur ces mêmes citoyens devenus soldats.
6. Était. Pouvait être, serait plus juste. La victoire n'était pas nécessairement périlleuse ; elle pouvait simplement le devenir; et elle le devint dans certains cas, d'ailleurs exceptionnels, parce que le vainqueur avait vaincu contre les règles.
mortelle à ceux qui la gagnaient contre les ordres \ Il y allait de la vie, non seulement à fuir, à quitter ses armes, à abandonner son rang, mais encore à se remuer % pour ainsi dire, et à branler ' tant soit peu, sans le commandement du général. Qui mettait les armes bas devant l'ennemi, qui aimait mieux se laisser prendre que de mourir * glorieusement pour sa patrie, était jugé indigne de toute assistance. Pour l'ordinaire, on ne comptait plus ^ les prison-
1. Contre les ordres. Allusion au cas de L. Manlius Torquatus, qui, dans la guerre contre les Latins, en 340, fit trancher la tête à son propre fils, pour avoir combattu contre sa défense. Voy. Tite-Live, VIII, 1.
2. Fuir.. , se remuer. Admirable gradation descendante, où tous les termes sont en progrès sensible et décroissant.
3. A brariler. Verbe fréquent au xvn" siècle, avec le sens de mouvoir (actif) ou (neutre) de se mouvoir. C'est une forme dérivée de brandir, par l'intermédiaire d'un hrandeler, contracté en branler.
4. Se laisser prendre que de mourir. Le fait est arrivé bien des fois, au cours de l'histoire romaine. Mais toujours on tint rigueur à ceux qui avaient ainsi forfait à l'honneur militaire. Dans le désastre de Cannes, 8 000 soldats préférèrent ainsi traiter avec le Carthaginois : le sénat refusa de payer la rançon et aima mieux émanciper et armer un nombre égal d'esclaves.
5. On ne comptait plus. Les prisonniers de guerre étaient ce qu'on appelait à Rome deminuti capite, abalienati jure civium romanorum. Ils perdaient, momentanément, l'usage du droit de cité, et le recouvraient, par exemple, s'ils réussissaient à s'échapper, en vertu d'une fiction légale, le jus postlimiuii, droit de retour, ou par le fait du retour. Tel était le sentiment de Régulus, lorsque (Hor., III, v, 42-50) :
Fertur pudicx conjugis osculum Parvosque natos, ut capilis minor,
Ab se removisse, et virilem Torvus humi posuisse vultuin ; Doncc lahantes consilio Patres Firmaret auclor numquam alias dato,
Interque mserentes amicos Eyregins properaret exul.
niers parmi les citoyens, et on les laissait aux ennemis comme des membres retranchés de la répul)lique. Vous avez vu, dans Florus et dans Cicéron, l'histoire de Régulus, qui persuada au sénat, aux dépens de sa propre vie, d'abandonner les prisonniers aux Carthaginois ' . Dans la guerre d' Annibal ^, et après la perte de la bataille de Cannes, c'est-àdire dans le temps où Rome, épuisée par tant de pertes, manquait le plus de soldats, le sénat aima mieux armer, contre sa coutume, huit mille esclaves, que de racheter huit mille Romains qui ne lui auraient pas plus coûté que la nouvelle milice qu'il fallut lever ^ Mais, dans la nécessité des affaires % on établit plus que jamais comme une loi inviolable, qu'un soldat romain devait ou vaincre ou mourir.
Par ^ cette maxime, les armées romaines, quoique défaites et rompues, combattaient et se ralliaient ^
1. Cic, De Off., lib. III, c. xxiii, n. 110; Floru?, lib. II, c. ii. B. — Nous avons dit plus haut (page 1C8, note 1) que la légende tenait une assez large part dans l'histoire de Régulus. Bossuet accepte comme parole d'évangile tout ce que les Romains ont brodé sur ce sujet. La critique historique, au xvnc siècle, avait encore de grands progrès à faire.
2. La guerre cVAnnihal. La seconde des trois guerres puniques (219-202).
3. Polib., lib. VI, c. lvi; Tit.-Liv., lib. XXII, c. lvu^ lviu ; Cic, De Offic, lib. III, c. xxvi, n. 114. B.
4. Dans la nécessité des affaires. Expression toute latine : in rerwn necessitate . Circonstance difficile, exigeante: besoin pressant.
5. Par. Par lelTct de, en latin per, et avec un sens bien plus énergique que n'en possède généralement aujourd'hui la préposition par,
6. Quoique défaites... se ralliaient. Telle était la force de cohésion, la solidité collective et solidaire de la ligne romaine, que, même dans la défaite, surtout quand l'ennemi était le Barbare, les unités tactiques, centuries, manipule?.
jusqu'il la dernière extrémité ; et, comme remanjue Salluste ', il se trouve parmi les Romains plus de gens punis pour avoir combattu sans en avoir ordre que pour avoir lâché le pied et quitté leur poste : de sorte que le courage avait plus besoin d'être réprimé que la lâcheté n'avait besoin d'être excitée ^. Ils joignirent à la valeur l'esprit et l'invention '. Outre qu'ils étaient par eux-mêmes appliqués * et ingénieux, ils savaient profiter admirablement de tout ce qu'ils voyaient dans les autres peuples de commode ^ pour les campements, pour les ordres de
cohortes, reculaient avec un bon ordre relatif, se ralliaient •et reprenaient très souvent le dessus. Ainsi l'armée de Yarus, quoique surprise et forcée dans sou premier camp, réussit à pronoucer son mouvement de retraite, et faillit échapper à la destruction {Tac, Ann., I, 61). De même, durant la guerre des Bataves, les Romains, surpris et forcés dans leur camp retranché, se rallient à la voix de Cerialis, recommencent la bataille, regagnent la victoire, prennent et détruisent le camp ennemi (Tac, Hist., IV, 67, 68). L'histoire romaine abonde en semblables exemples.
1. Sali., De bello Catil., n. 9. B. — Salluste dit : « In hello ssepiiis vindicatum est in eos qui contra imperium in hostem pugnaverant, qui tardius, revocati, prœlio excesserant, quam qui signa relinquere, aut j)ulsi loco cedere ausi erant. » Mais il faut penser que c'est là une faufaronnade méridionale bien plus que l'expression de la vérité.
2. Excitée. Sens du latin excitare : îaire sortir du sommeil, •de la paresse, relancer quelqu'un.
3. L'esprit et l'invention. Le second mot détermine et précise le sens du premier. Il s'agit de la faculté de juger sainement les hommes et les choses et de découvrir par soimême, dans un cas donné, le meilleur parti à prendre. Cette faculté est faite surtout de bon sens, d'imagination pratique.
4. Appliqués. Sens du latin intenti : toujours l'œil ouvert et l'esprit tendu.
0. Commode. Voy. sup., page 32, note I. — Pour le fond, le fait est que les Romains ont bien plus emprunté aux autres qu'ils n'ont trouvé par eux-mêmes. Leurs institutions reli-
bataille, pour le genre même des armes, en un mot pour faciliter tant l'attaque que la défense. Vous avez vu, dans Salluste et dans les autres auteurs, ce que les Romains ont appris de leurs voisins et de leurs ennemis mêmes. Qui ne sait qu'ils ont appris des Carthaginois l'invention des galères, par lesquelles ils les ont battus *, et enfin qu'ils ont tiré de toutes les nations qu'ils ont connues de quoi les surmonter toutes?
En effet, il est certain, de leur aveu propre, que les Gaulois les surpassaient en force de corps, et ne leur cédaient pas en courage. Polybe nous fait voir qu'en une rencontre décisive, les Gaulois, d'ailleurs plus forts en nombre, montrèrent plus de hardiesse que les Romains, quelque déterminés qu'ils fussent * ; et nous voyons toutefois, en cette même rencontre, ces Romains, inférieurs en tout le reste, l'emporter sur les Gaulois, parce qu'ils savaient choisir de
gieuses, leurs rites, les insignes de leurs magistrats leur viennent d'Étrurie. Seulement, en imitant, ils perfectionnaient. L'épée courte des Espagnols fit merveille entre leurs mains. Pyrrhus leur apprit l'art des campements; les Carthaginois, la construction des navires de guerre.
1. Ils les ont battus. C'était en 260, la quatrième année de la première guerre punique. Les Romains manqnaient de marine de guerre. Une galerie carthaginoise, échouée sur les côtes d'Italie, servit de modèle : on se mit à l'œuvre dans tous les ports des villes maritimes, et en deux mois 150 galères furent prêtes et équipées, avec lesquelles le consul C. Duilius battit complètement les Carthaginois à Myles, près de la côte de Sicile.
2. Polib., lib. II, c. xxxni et seq. B. — 11 s'agit d'une bataille acharnée où les Gaulois, ayant à faire face à deux armées à la fois, firent front des deux côtés, et combattirent nus. Les Gaulois dont il est question dans ce paragraphe sont les Cisalpins, Insubres, Boïes, Cenomans, Gésates, Sénons, Lingons, établis dans la vallée du Pô.
meilleures armes, se ranger dans un meilleur ordre, et mieux profiter du temps ' dans la mêlée. C'est ce que vous pourrez voir quelque jour plus exactement dans Polybe ; et vous avez souvent remarqué vous-même, dans les Commentaires de César, que les Romains, commandés par ce grand homme, ont subjugué les Gaulois, plus encore par les adresses de l'art militaire que par leur valeur.
Les Macédoniens, si jaloux de conserver l'ancien ordre de leur milice formée par Philippe et par Alexandre, croyaient leur phalange ' invincible et ne pouvaient se persuader * que l'esprit humain fût capable de trouver quelque chose de plus ferme. Cependant le même Polybe et Tite-Live, après lui %
1. Du temps. Occasion favorable; tempus, en latin; xat'po;, en grec.
2. Adresses. Pluriel à peu près tombé en désuétude aujour d'hui, sauf dans certaines locutions. On l'employait courammeut au xvn* siècle. Cf. Pascal, Prov., XI : « C'est encore une des plus subtiles adresses de votre politique. » Et Rac, Phèd., IV, 6 :
Et puisse Ion supplice à jamais effrayer
Tous ceux qui, comme toi. par de lâches adresses
Des princes malheureux nourrissent les faiblesses.
3. La phalange. Ordre de bataille national chez les Macédoniens. La base en était l'ordre profond, qui formait une masse compacte, sans égale pour la solidité. Telle que Philippe la perfectionna, elle se composait d'abord de 4 096 hommes rangés sur 16 de profondeur, ce qui donnait 236 files et 16 rangs. Plus tard, il la doubla, puis la quadrupla, ce qui la portait à 16 384 hommes (1 024 par rang). Les phalangites étaient armés de sarisses, ou lances, dont la longueur croissait suivant le rang qu'occupait le soldat, de façon à présenter à l'ennemi luie forêt de pointes.
4. A'e pouvaient se persuader. Pour les Grecs, dit Polybe (XVIII, lo), la défaite des Macédoniens fut quelque chose d'invraisemblable.
5. Polib., lib. XVII, in Excerpt., cap. xxtv et seq. ; Tit.-Liv., lib. XIX, c. XIX ; lib. XXXI, c. xxxix et seq. B.
ont démontré qu'à considérer seulement la nature des armées romaines et de celles des Macédoniens, les dernières ne pouvaient manquer d'être battues à la longue, parce que la phalange macédonienne, qui n'était qu'un gros bataillon carré, fort épais de toutes parts, ne pouvait se mouvoir que tout d'une pièce, au lieu que l'armée romaine, distinguée * en petits corps, était plus prompte et plus disposée à toute sorte de mouvements.
Les Romains ont donc trouvé, ou ils ont bientôt appris l'art de diviser les armées en plusieurs bataillons * et escadrons, et de former les corps de réserve, dont le mouvement est si propre à pousser ou à soutenir ^ ce qui s'ébranle de part et d'autre. Faites marcher contre des troupes ainsi disposées la phalange macédonienne : cette grosse et lourde machine * sera terrible, à la vérité, à une armée