‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 114 sur 153 · Des bornes à ses conquêtes. Éloge outré et excessif, même · texte numérisé non relu

Des bornes à ses conquêtes. Éloge outré et excessif, même

194 DISCOURS SLK l'iiistoire universelle

La conduite du sénat romain, si forte contre les ennemis, n'était pas moins admirable dans la conduite 1 du dedans. Ces sages sénateurs avaient quelquefois pour le peuple une juste condescendance; comme lorsque, dans une extrême nécessité, non seulement ils se taxèrent eux-mêmes plus haut ^ que les autres, ce qui leur était ordinaire, mais encore qu'ils déchargèrent le menu peuple de tout impôt, ajoutant « que les pauvres payaient un assez

à la cour de Louis XIV, même adressé au dauphin. A celte date (1681), Louis XIV, infatué de Ini-mème, est en train de braver l'opinion de l'Europe. A l'aide de ses chambres de réunion, il opère des conquêtes en pleine paix. Sur le conseil des dévots et des jésuites, et malgré Colbert, il prépare un nouveau défi à l'Europe par la révocation de l'édit de Nantes. Il mettra enfin le comble à toutes ses provocations en accordant une royale protection à Jacques II congédié par ses sujets. Oui, mais à ce moment (1689) le monde sera si peu « étonné des exploits du roi », il confessera si peu ce que dit Bossuet, qu'une troisième coalition, préparée depuis plu ?ieurs années, éclatera contre la France, amènera la guerre désastreuse de la Ligue d'Augsbourg, suivie d'une coalition et d'une autre guerre plus désastreuse encore, où la France pensera un instant disparaître. Voilà la vérité.

1. Dans la conduite. Répétition malheureuse, d'autant plus que, la première fois, le mot conduile est employé daus un sens différent.

2. Us se to-ièrent eux-métnes plus haut. Dans la guerre contre Porsenna, en effet, le peuple fut exempté des impôts et des contributions, dont la charge naturellement retomba toute sur les riches. Mais d'abord, Rome assiégée et coupée de toutes ses subsistances, les pauvres mourant de faim étaient dans l'impossibilité matérielle de rien payer à l'Etat, tandis que les riches le pouvaient. Bc plus, à lire atteutivemant Tite-Live (II, 9), ou voit que la politique et l'intérêt inspirèrent il l'ordre noble cette mesure, bien plus que la générosité. La révolution de 509 était toute daus l'intérêt des aristocrates; le peuple n'y avait rien gagné. Pour obtenir son concours contre les Tarquins, il fallait donc que le sénat fit quelque chose pour lui.

grand tribut ii la république, en nourrissant leurs enfants •. »

Le sénat montra, par cette ordonnance, qu'il savait en quoi consistaient les vraies richesses d'un État; et un si beau sentiment, joint aux témoignages d'une bonté paternelle, fit tant d'impression dans l'esprit des peuples ^ qu'ils devinrent capables de soutenir les dernières extrémités pour le salut de leur patrie ^

Mais quand le peuple méritait d'être blâmé, le sénat le faisait aussi avec une gravité et une vigueur digne * de cette sage compagnie, comme il arriva dans le démêlé entre ceux d'Ardée et d'Aricie '. L'histoire en est mémorable, et mérite de vous être

1. Tile-Liv., lib. II, ch. ix, B. — C'est un des motifs que Tite-Live prête au sénat : Pauperes satis stipendii pendere, si liberof educarent.

2. Des peuples. Le pluriel ue laisse pas d'être étonnant. II se comprendrait, s'il s'agissait des nations modernes, la France, la Confédération germanique. Rome, nous l'avons dit, n'était alors qu'une simple cité, avec un territoire médiocre.

3. Le sulul de leur patrie. Dans le cas particulier, la réflexion de Bossuet sur la bonté pat(;rnelle du sénat et la reconnaissance filiale du peuple est à la rigueur acceptable. 11 ne faudrait pas trop la généraliser : l'histoire intérieure de Rome fournirait de nombreuses protestations.

4. Diçpie, au singulier, en accord avec le dernier substantif seulement, comme souvent en laliu. C'est une preuve de plus à quel point l'orthographe et même les règles d'accord étaient peu fixées à la fin du ivnc siècle. Cf. sup., page 19. note 2.

0. Ceux d'Ardée et d'Aricie. Vieille locution, qui a son analogue dans le grec (oî àno.. gén.) et à laquelle Bossuet est resté fidèle. Il a dit plus haut (ch. III) : Ceux d'Élide; et (1" partie) : Ceux de Véies; ceux d'Antioche. — Ardée était dans le Latium, à 30 kilomètres de Rome. C'était jadis la capitale des Rutules et la patrie de Turnus. Aricie, également dans le Latium, à 13 kilomètres de Rome, sur la voie Appieune; aujourd'hui, la Riccia.

racontée. Ces deux peuples étaient en guerre pour des terres que chacun d'eux prétendait'. Enfin, las de combattre, ils convinrent de se rapporter au jugement du peuple romain, dont l'équité était révérée par tous les voisins ^. Les tribus furent assemblées ' ; et le peuple ayant connu dans la discussion que ces terres, prétendues par d'autres, lui appartenaient de droit, se les adjugea *. Le sénat, quoique convaincu que le peuple dans le fond avait bien jugé '% ne put souffrir que les Romains eussent démenti leur générosité naturelle, ni qu'ils eussent lâchement ^ trompé l'espérance de leurs voisins

1. Prétendait. Au xvii" siècle, ce verbe est surtout actif et signifie réclamer, exiger comme un droit. Cf. Sévigné, 14 juin 1680 : o Je n'en prétends pas un grand mérite (de remettre des fermages à ses fermiers), puisque c'est par force. » Lafont., fab. I, 6 :

Comme le plus vaillant, je prétends la troisième (part), et Corn., Cinna, IV, 6 :

Tu prétends un peu trop, mais quoi que tu prétendes, Rends-toi digne du moins de ce que tu demandes.

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