‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 116 sur 153 · La gloire. Passion très vive, chez les anciens; un des · texte numérisé non relu

La gloire. Passion très vive, chez les anciens; un des

Une couronne ^ d'or très mince, et le plus souvent une couronne de feuilles de chêne, ou de laurier, ou de quelque herbage % plus vil encore, devenait inestimable parmi les soldats, qui ne connaissaient point de plus belles marques que celles de la vertu, ni de plus noble distinction que celle qui venait des actions glorieuses.

Le sénat, dont l'approbation tenait lieu de récompense, savait louer et blâmer quand il fallait. Incontinent après le combat, les consuls et les autres généraux donnaient publiquement ^ aux soldats et aux officiers la louange ou le blâme qu'ils méritaient ; mais eux-mêmes ils attendaient en suspens le jugement du sénat *, qui jugeait de la sagesse des con-

plns puissants stimulants des grandes actions chez les Grecs et surtout chez les Romains. Cicéron en était pénétré et avait même composé un traité sur la matière. Nous autres modernes, sans être insensibles à ce sentiment, nous sommes devenus plus pratiques, plus positifs. Nous sommes même en train d'inventer le mot utilitarisme pour désigner tout le contraire de ce que les anciens appelaient la gloire.

1. Les récompenses militaires consistèrent en ornements à l'usage du soldat, ou de son cheval, mais surtout en couronnes : couronne triomphale, en laurier, pour le général à qui avait été accordé le triomphe; couronnes murale, obsidionale, navale ou rostrale, vallaire, civique. Elles étaient en or, en gazon, en chêne, en laurier.

2. Herbage. Bossuet choisit cette expression à dessein, pour mieux marquer le contraste entre la vile matière de ces prix et l'estime singulière où on les tenait.

3. Puhliquemejit. En latin : palam, pro contione, du haut du tribunal de gazon qui s'élevait au point central du camp, sur la place d armes, principia legioniim. C'est de là que le général haranguait ses soldats groupés et serrés autour de lui.

4. Le jugement du sénat. Les généraux, consuls, proconsuls, préleurs, propréteurs, qui opéraient eu province, envoyaient régulièrement des rapports à l'administration centrale. Le sénat examinait leur conduite et rendait un

seils ', sans se laisser éblouir par le bonheur des événements. Les louanges étaient précieuses*, parce qu'elles se donnaient avec connaissance : le blâme piquait au vif les cœurs généreux, et retenait les plus faibles dans le devoir. Les châtiments ' qui suivaient les mauvaises actions tenaient les soldats en crainte, pendant que les récompenses et la gloire bien dispensée les élevaient au-dessus d'eux-mêmes . Qui peut mettre dans l'esprit des peuples la gloire, la patience dans les travaux, la grandeur de la nation, et l'amour de la patrie, peut se vanter d'avoir trouvé la constitution d'État la plus propre à produire de grands hommes. C'est sans doute les grands hommes qui * font la force d'un empire. La

sénatus-consulte de blâme ou de louange, décernait ou refusait le triomphe.

1. Des co/iseils. Eu opposition avec les événements. Il était très équitable de ne pas juger un magistrat d'après les résultats obtenus, mais d'après tout ce qu'il avait fait pour les obtenir. Ainsi on ne s'exposait point à récompenser des succès de mauvais aloi, ni à punir des revers immérités. — Conseils est pris ici dans le sens du latin consilia : plans, dispositions.

2. Étaient précieuses. Elles le furent aussi longtemps, du moins, que le sénat tint compte exclusivement du mérite et des services des magistrats. Mais de bonne heure la faveur, l'iutrigue, la partialité intéressée vinrent fausser la méthode dont Bossuet fait si justement l'éloge.

3. Les châtiinents : supplicia. Les peines corporelles étaient en usage dans l'armée romaine. Les centurions avaient pour insigne un cep de vigne noueux et flexible : emblème significatif. On battait de verges, on saignait à blanc, on décimait, on décapitait les soldats qui avaient fui. Les Romains avaient compris qu'à la guerre il est de toute nécessité que le soldat soit un instrument muet, aveugle et obéissant dans la main des chefs.

4. C^est sans doute les ffrands hommes gui. Sur cette construction, voy. sup., page 15, note 3.

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nature ne manque pas de faire naître dans tous les pays des esprits et des courages * élevés, mais il faut lui aider à les former. Ce qui les forme, ce qui les achève, ce sont des sentiments forts et de nobles impressions qui se répandent dans tous les esprits, et passent insensiblement de l'un à l'autre. Qu'estce qui rend notre noblesse si fière dans les combats -, et si hardie dans les entreprises? C'est l'opinion reçue dès l'enfance, et établie par le sentiment unanime de la nation, qu'un gentilliomme sans cœur se dégrade lui-même, et n'est plus digne de voir le jour ^. Tous les Romains étaient nourris dans ces sentiments, et le peuple disputait avec la noblesse à qui agirait le plus par ces vigoureuses maximes. Durant les bons temps de Rome, l'enfance même était exercée par les travaux : on n'y entendait parler d'autre chose que de la grandeur du nom romain. Il fallait aller à la guerre quand la république l'ordonnait , et là travailler sans cesse *,

1. Des esprits et des courages. Le premier terme désigne les qualités intellectuelles, intelligence, génie, prudence, qui préparent; courages répond au latin animi, virtus, et exprime les facultés morales qui exécutent.

2. Si fière dans les combats. Certes la noblesse française a bien laissé à désirer, et sous tous les rapports; la bravoure chevaleresque et souvent téméraire est du moins un trait qu'on ne peut lui contester. Si, avec cela, elle eût eu la sagesse, c'était une force invincible.

3. 1^'est plus digne de voir le jour. Il faut comparer à ceci le fier et éloquent langage que, dans le même ordre d'idées, le père de don Juan (.Mol., Don Juan, iV, vi) fait entendre lorsqu'il morigène son indigne fils. Le théâtre de Corneille, les rôles du vieil Horace, de don Diègue nous présentent également maint terme de comparaison.

4. Travailler sans cesse. Montesquieu [Grand, et Dec, tout le chap. 11) est entré dans le détail sur les travaux immenses

camper ' hiver et été, obéir sans résistance, mourir ou vaincre *. Les pères qui n'élevaient pas leurs enfants dans ces maximes, et comme il fallait pour les rendre capables de servir l'État, étaient appelés en justice par les magistrats, et jugés coupables d'un attentat envers le public '. Quand on a commencé à prendre ce train \ les grands hommes se font les uns les autres ^ : et si Rome en a plus porté * qu'aucune autre ville qui eût été avant elle, ce n'a point été par hasard; mais c'est que l'État romain, constitué de la manière que nous avons vu, était, pour ainsi parler, du tempérament qui devait être le plus fécond en héros.

Un État qui se sent ainsi formé, se sent aussi

des soldats romains, leurs exercices continuels, leurs marches, leurs charges, etc.

1. Camper. Vivre dans les camps, loin des ressources des villes et des habitations. Que le camp fût volant ou permanent, l'installation n'était rien moins que confortable.

2. Mourir ou vaincre. Réminiscence de Cicéron De offic, m, 32) : L't esset insitum militibus nostris vincere aut mori.

3. Envers le public. Le corps entier des citoyens, l'État, res publica.

4. Prendre ce train. Expression familière et très énergique «lans sa simplicité.

5. Se font les uns les autres. Le fait est que les grands hommes ne se présentent jamais seuls, mais par groupes. Gela est vrai également dans les arts, les lettres, les sciences. Les grandes évolutions civilisatrices de l'humanité sont des œuvres collectives.

6. En a plus porté. Les hommes de génie que Rome a produits ne sont pas très nombreux, se compteraient facilement. Jules César est peut-être le seul homme réellement supérieur que présente Ihistoire romaine. Mais le talent y abonde, formé de sagesse pratique, d'expérience traditionnelle, d'application, de vertus civiques et privées. Nulle nation, sans excepter la nation anglaise, ne peut se vanter, dans ce sens, d'avoir produit plus d'hommes d'État.

en même temps d'une force incomparable, et ne se croit jamais sans ressource. Aussi voyons-nous que les Romains n'ont jamais désespéré de leurs affaires, ni quand Porsenna, roi d'Étrurie *, les affamait dans leurs murailles *; ni quand les Gaulois, après avoir brûlé leur ville, inondaient tout leur pays, et les tenaient serrés ' dans le Gapitole; ni quand Pyrrhus, roi des Épirotes, aussi habile qu'entreprenant, les effrayait par ses éléphants, et défaisait toutes leurs armées *; ni quand Annibal, déjà tant de fois vainqueur, leur tua encore plus de cinquante mille hommes ^ et leur meilleure milice dans la bataille de Cannes.

Ce fut alors que le consul Térentius Varro % qui

1. Roi d'Étrurie. On pourrait croire, et peut-être Bossuet partage cette illusion, que TÉtrurie formait un État et que Porsenna en était le roi. En réalité, l'Étrurie est une expression géographique, et comprenait 12 lucumonies plus ou moins confédérées, dont les chefs-lieux étaient Caere, Tarquinii, Veii, Volsinii Cortona, Vetuloniœ, Clusium, Perusia, Rusellae, Arretium, Volaterra, Populonia. Porsenna était simplement lucumon de Clusium.

2. Les affamait dans leurs înurailles. \oy.sup., page 164, note i>.

3. Les tenaient serrés. Enfermés étroitement dans leur citadelle, jusqu'à ce que, forcés dans ce dernier refuge, ils capitulèrent, se rachetèrent au poids de l'or, n'en déplaise à la légende que l'amour-propre national a forgée sur ce sujet, rcais dont Pline et Tacite n'ont pas voulu se faire les complices, 389.

4. Défaisait toutes leurs années. Les Romains furent défaits à Héraclée (280), puis à Asculum (219), puis ce fut tout. Les éléphants, dit Montesquieu, ne les effrayèrent qu'une fois. Quand le roi des Épirotes, après une équipée en Sicile, revint en Italie, il fut arrêté court à Bénévent (275) et dut quitter bientôt la partie.

5. Plus de cinquante mille hommes. Les chiffres de Tite-Live (XXII, 49) sont quarante-cinq mille hommes pour l'infanterie, deux mille sept cents pour la cavalerie.

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