Largesses prodigieuses. Au début, malgré les réserves
Le sénat ne peut plus rien : tout se fait par la force et par les soldats, qui se livrent à qui plus leur donne.
Dans cette funeste conjoncture, le triumvirat abattit tout ce que Rome nourrissait de plus courageux et de plus opposé à la tyrannie ^ César et Antoine défirent Brutus et Cassius : la liberté ^ expira avec eux. Les vainqueurs, après s'être défaits du faible
amassées par César et qui furent vite gaspillées par Antoine, il prornit à ses soldats plus qu'il ne leur donna. Après Aetium, comme il manquait de fonds pour remplir ses promesses aux soldats, nous le voyous mettre en vente ses biens et ceux de ses amis. Plus tard, tout s'arrangea, les finances de l'empire comme le reste, et le Testament d'Ar/fjuste, retrouvé à Aucyre, atteste quelles sommes énormes atteignirent ses libéralités, non seulement envers ses soldats, mais encore envers le peuple.
1. De plus opposé à la tyraiinie. Avec le second triumvirat, les proscriptions recommencèrent. Rome fut occupée militairement et un édit des triumvirs parut : «... Que les tètes nous soient apportées. En récompense, l'homme de condition libre recevra 25 000 drachmes attiques; l'esclave, 10 000, plus la liberté avec le titre de citoyen. » Afin d'ùter loule illusion aux condamnés, en tète de la première liste on lut les noms du frère de Lépide, de L. César, oncle d'Antoine, d'un frère de Plancus, du beau-père de Pollion et de G. Toranius, un des tuteurs d'Octave. Chacun des chefs avait sacrifié les siens, afin d'avoir, à son tour, les coudées franches. Octave dut abandonner Cicéron aux vengeances d'Antoine. Antoine et Fulvie, sa femme, voulaient la main qui écrivit, la langue qui prononça les Pliilippiques : ils les eurent.
2. La liberté n'a rien à voir ici, et ce n'était pas elle qui était en cause dans la plaine de Philippes. Antoine et Octave combattaient manifestement pour eux, pour leur domination, comme la suite l'a prouvé. Brutus, Cassius et leurs complices, sous couleur de défendre la constitution, n'aspiraient qu'à rétablir le gouvernement du sénat, c'est-à-dire les privilèges de l'aristocratie, la corruption administrative, le pillage et la ruine des provinces. Brutus, le pur, l'austère
.stoïcien, prêtait à 48 p. 100 à ses clients d'Asie. Que devaient faire les autres? Toute cette société était pourrie!
Lépide ', firent divers accords et divers partages, où César, comme plus habile, trouvant toujours le moyen d'avoir la meilleure part, mit Rome dans ses intérêts, et prit le dessus. Antoine entreprend * en vain de se relever, et la bataille Actiaque soumet tout l'empire à la puissance d'Auguste César ^
Rome, fatiguée et épuisée par tant de guerres civiles ^ pour avoir du repos, est contrainte de renoncer à la liberté. La maison des Césars ^,
1. Lépide. C'est Octave qui fit le coup. Après la défaite de Sextus Pompée en Sicile, il lui débaucha ses troupes, lui enleva tout pouvoir, ne lui laissant que le titre inolTensif de grand pontife, et le relégua à Gircéi. C'est d'ailleurs tout ce que Lépide méritait.
2. Antoine entreprend. Dans les délices d'Alexandrie, où Gléopàtre sut le captiver, Antoine perdit jusqu'à ses qualités militaires et même l'intelligence. Octave n'eut pas, dans celte lutte, de plus efficace auxiliaire que les vices et l'abrutissement de son adversaire.
3. Auguste César. De retour à Rome, après la défaite et la mort d'Antoine, 29, Octave reçut de l'adulation du sénat les titres de Prince du sénat, d'Empereur [imperator), enfin d'Auguste, nom réservé, jusque-là, aux divinités.
4. Tant de guerres civiles. Dans sa judicieuse et sj'nthétique appréciation de cette triste époque, Tacite dit, au début des Annales (I, 1) : Qui (Augustus) cuncta discordiis civilibus fessa nomine principis sub imperium accepit. Aux titres vains et creux qu'on lui avait prodigués, Auguste fit ajouter quelque chose de plus solide : le pouvoir proconsulaire, le consulat à vie, la puissance tribunilienne. Son originalité, comme despote, consiste à avoir établi et fait fonctionner pendant cpiarante-cinq ans, à Rome, sous les apparences d'institutions républicaines, un pouvoir essentiellement monarchique.
5. La maison des Césars. Bossuet veut sans doute parler de ce qu'on est convenu d'appeler les Douze Césars, c'est-àdire César et les onze empereurs qui le suivirent, Auguste, Tibère, Caligula, Claude, Néron, qui ne se rattachaient à lui que par le procédé de l'adoption, et Galba, Othon, Vitellius, Yespasien, Titus et Domitien, qui lui étaient complètement
264 DISCOURS sua l'histoire universelle
s'attachant, sous le grand nom d'empereurs, le commandement des armées % exerce une puissance absolue.
Rome, sous les Césars, plus soigneuse ^ de se conserver que de s'étendre, ne fait presque plus de conquêtes que pour éloigner les Barbares qui voulaient entrer dans l'empire.
A la mort de Galigula, le sénat ^, sur le point de rétablir la liberté et la puissance consulaire, en est empêché par les gens de guerre % qui veulent un chef perpétuel, et que leur chef soit '" le maître.
étrangers. De ces princes, neuf, au moins, sont morts certainement de mort violente.
1. Le commandement des armées s'appelait en latin imperium, et était une fonction républicaine. C'est avec les empereurs que, le mot restant le même, il se pratique, grâce à une habile confusion, quelque chose de tout à fait différent.
2. Plus soir/neuse. A la suite du désastre de Varus (9 ap. J.-C), la limite de l'empire fut définitivement arrêtée au Rhin; et, jusqu'à Trajan, les frontières de l'empire romain resteront ce qu'elles étaient sous Auguste, sauf la Bretagne, dont la conquête fut régularisée sous Claude. Déjà la besogne est assez rude de refouler les Barbares, qui cherchent partout à forcer les barrières. ,
3. Le sénat. « Caligula ayant été tué, dit Montesquieu, le sénat s'assembla pour établir une forme de gouvernement (Suét., Claude, 10). Dans le temps qu'il délibérait, quelques soldats entrèrent dans le palais pour piller; ils trouvèrent dans un lieu obscur un homme tremblant de peur; c'était Claude : ils le saluèrent empereur. » Quelle sublime ironie!
4. Les gens de guerre adoraient, cela va de soi, les empereurs, surtout les plus mauvais; mais, suivant une remarque fort juste de Montesquieu, le peuple de Rome, ce que l'on appelait plebs, était loin de les haïr. Les empereurs lui fournissaient les deux seules choses qui lui fussent désormais nécessaires : du pain et dos spectacles. Caligula, Néron, Commode, Caracalla, étaient regrettés du peuple à cause de leur folie même; ils prodiguaient pour lui les richesses de l'empire. Ainsi le peuple jouissait des fruits de la tyrannie.
.^. Qui veulent un chef..., et que leur chef soit. Le verbô
Dans les révoltes causées par les violences de Néron, chaque armée ' élit un empereur; et les gens de guerre connaissent qu'ils sont maîtres de donner l'empire ^.
Ils s'emportent ^ jusqu'à le vendre publiquement au plus offrant, et s'accoutument à secouer le joug. Avec l'obéissance, la discipline se perd. Les bons princes s'obstinent en v'ain à la conserver; et leur zèle pour maintenir l'ancien ordre * de la milice romaine ne sert qu'à les exposer à la fureur des soldats ^
couloir a ici deux compléments de nature différente, un substantif et une proposition. Ce tour, emprunté au latin, était très usité au xvn" siècle en prose et surtout en poésie. Employé avec art et discrétion, il peut produire dheurcux elTets, et, à ce titre, a mérité de rester dans la langue.
1. Chaque armée. A la mort de Néron, 68, Sergius Sulpicius Galba, déjà proclamé par les légions d'Espagne, est reconnu par Rome et par les prétoriens : pas pour longtemps. Le lo janvier 69, il est massacré par les prétoriens, qui lui substituent un ancien ami de Néron el camarade de ses débauches, Marcus Salvius Otho. Ce choix n'est pas ratifié par les armées de Germanie, qui, de leur côté, acclament empereur Aulus Vitellius, tandis que, en Orient, les légions d'Asie et de Syrie élevaient à l'empire Titus Flavius Vespasianus, alors occupé au siège de Jérusalem. L'an 69 vit donc quatre empereurs.
2. Donner l'einpire. Souvenir de Tacite (H/.vf. , I, 4) : evulgato imperii arcano, posse principem alibi quam Romœ fieri.
3. Ils s'emportent. Tour latin : eo deveniunt ut... — Ici, Bossuet anticipe sur les événements. C'est seulement en î93^ que les prétoriens, ayant égorgé Pertinax, mirent à l'encan la dignité impériale. Les enchérisseurs ne manquèrent pas, et ce fut un nommé Didius Julianus qui l'emporta, moyennant promesse de « rétablir la mémoire de Commode et de compter à chaque prétorien 25 000 sesterces ».