‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 3 sur 153 · VIII INTRODUCTION · texte numérisé non relu

VIII INTRODUCTION

inviolable, qu'ils n'ont mérité de nous que parce qu'ils n'en ont pas eu un pareil pour ceux qui ont eu sur eux le même avantage? »

Aussi, fort de l'autorité de Pascal, fort surtout de tous les travaux modernes sur l'antiquité égyptienne et orientale, sur le droit, les institutions, la politique des Romains, avec lesquels vingt-cinq ans d'études spéciales nous ont familiarisé, nous avons exercé largement notre droit de critique, sans jamais nous laisser éblouir par les mérites littéraires du livre, et nonobstant le respect qui est dû à Bossuct écrivain, respect que nous lui gardons tout comme les autres.

Dans une récente édition classique, la meilleure, selon nous, de toutes celles qui aient paru jusqu'à ce jour, M. A. Gazeau, avec sa haute compétence d'historien de profession, a déjà rompu avec l'admiration routinière, signalé fréquemment des lacunes et des erreurs, fait un livre savant et des plus utiles. Nous estimons qu'on peut et qu'on doit aller plus loin dans cette voie, qu'il y a bien d'autres réserves à faire, bien d'autres appréciations fausses à redresser, bien d'autres erreurs matérielles à corriger.

Il y a surtout un point sur lequel il est difficile aujourd'hui à un esprit libre de préjugés d'être d'accord avec Bossuet. Ce « dernier des Pères de l'Église » introduit \ / partout, non pas de la philosophie de l'histoire, majs ce qu'il seraîTplus juste d'appeler de la théologie de l'histoire. Il subordonne tout à la religion, et à la religion ftfôite, c'est -à-dire au point de vue strictement ^catholique. Sous couleur d'expliquer les événements humains, îTlnvente un système étrange sur la marche des sociétés, et ce système préconçu, il faut que tout s'y plie, les hommes et les choses. Pour lui, la Providence domine et dirige les événements, et il parle absolument comme s'il avait assisté à ce conseil suprême où ont été réglées les destinées de l'humanité. Si le principe, en soi, n'est que discutable, l'application nous réserve à chaque instant des surprises qui étonnent et déconcertent le plus vulgaire bon sens. Pour Bossuet, le peuple hébreu, c'està-dire une misérable petite tribu, longtemps errante.

INTRODUCTION l.K

souvent captive, perdue dans les déserts entre la Syrie, l'Arabie et l'Egypte, tel est le pivot de l'histoire ancieiuie. Tout se rapporte à lui; tout lui est subordonné. C'est pour le punir ou pour le récompenser, que Dieu élève, abaisse , détruit les grands empires de l'antiquité , l'Egypte, Ninive, Babylone, le royaume d'Alexandre, Vimpcriwn des Romains. Bossuet croit, là-dessus, tout ce qu'il trouve ou croit trouver dans la Bible, à travers les divagations orientales des prophètes hébreux. 11 croit, à la lettre, par exemple, que Nabuchodonosor fut pendant sept ans changé en bête, avec poil, cornes, onglets et toutes les conséquences, brouta l'herbe des champs, jusqu'au jour où, son expiation terminée, Dieu voulut bien lui rendre sa forme humaine ^ Le livre est plein d'aflirmations de cette force, et rien n'égale l'intrépidité imperturbable avec laquelle Bossuet accepte et exploite pour les besoins de sa cause toutes ces billevesées des Isaïe, des Jérémie, des Daniel. C'était son droit, assurément : évèque et théologien avant tout, il écrit au xvn» siècle pour l'éducation telle qu'on la comprenait alors d'un fils de roi, destiné lui-même à régner. Mais du moment qu'on détourne son livre de sa destination spéciale, pour le mettre entre les mains de la jeunesse française du xix" siècle, il perd le bénéfice de son immunité spéciale, il quitte le domaine religieux et descend dans l'arène commune. L'appréciation, la critique humaine rentrent en possession de tous leurs droits. Notre commentaire a donc été partout et toujours délibérément la'ique, et les occasions de s'exercer ne lui ont pas manqué.

Mais c'est surtout au point de vue scientifique que nous avons eu le regret d'être obligé à chaque instant de nous trouver en désaccord avec Bossuet. Ce n'est pas notre faute; pas plus du reste, comme nous le disions plus haut, que la faute de l'auteur. Seulement le livre a prodigieusement vieilli, il a aujourd'hui plus de deux cents ans d'existence. Or, la science historique, l'archéologie, la critique de l'antiquité ont marché depuis 1681! Bossuet a tiré tout le parti qu'il pouvait des ressources qu'il

Page 1