‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 30 sur 153 · La Grande-Mer. La Méditerranée · texte numérisé non relu

La Grande-Mer. La Méditerranée

5. Les fortifiait. Le Nil pouvait tout au plus arrêter l'ennemi un instant; mais, quand il tenait une rive, il était maître de la moitié du pays. Le Nil a toujours servi à l'envahisseur plus qu'à l'envahi. L'Egypte, en réalité, était un pays ouvert.

6. Le nourricier... de l'Egypte. Hérodote (II, 5) a un mot des

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abandonnait la campagne ; mais les villes, rehaussées avec des travaux immenses ' et s'élevant comme des îles au milieu des eaux, regardaient avec joie - de cette hauteur toute la plaine inondée et tout ensemble fertilisée par le Nil. Lorsqu'il s'enflait outre mesure, de grands lacs, creuses par les rois, tendaient leur sein aux eaux répandues. Ils avaient leurs décharges ^ préparées : de grandes

plus heureux et des plus justes au sujet du Nil : « L'Egypte, dit-il, est une terre de nouvelle acquisition et un » présent du fleuve. » De là l'hymne splendide, retrouvée sur un papyrus sacré : « Salut! à Nil, 6 toi qui viens en jmix pour donner la vie à rÉr/ypte! Salut! o toi qui arrosi's les vergers créés par le soleil... seigneur des poissons,... créateur du blé, producteur de l'orge... repos des doigts est ton travail pour des inillions de malheureux... Se lève-t-il, la terre est remplie d'allégresse... Il boit les pleurs de tous les yeux.

i. Travaux immenses. Toutes les villes, tous les villages sont situés sur des éininences d'une altitude suffisante pour que les plus grandes crues ne les atteignent pas. D'aucunes étaient protégées par des digues d'un travail immense. Pendant l'inondation, le coup d'œil est unique au monde; on voit partout des villes pour ainsi dire flottantes : tout le reste est sous l'eau.

2. Avec joie. Sénèque, que Bossuet ne cite pas, quoiqu'il ait hien l'air de l'imiter, dit [Quxst. nat., IV, 2) : « Jlla faciès pulcherrima est, quum jam se in a gros Xilus ingessit. Latent campi, opertirque sunt valles; oppida silvarum modo exstant. Nulliim in Mediterraneis nisi per navigia commerciuin est : ma/orque est l.rtitia in gentihus, quo minus terrarum suarum vident. » — << Toute la nature en crie de joie, dit un voyageur anglais. Hommes, enfants, troupes de bœufs sauvages gambadent dans ses eaux rafraîchissantes; les larges vagues entraînent des bancs de poissons dont l'écaillé lance des éclairs d'argent, tandis que des oiseaux de toute plume s'assemblent en nuées au-dessus. »

3. Leurs décharges. Les ouvertures par lesquelles on donnait issue aux eaux. Les portes des écluses les laissaient passer : puis, quand les bassins étaient remplis, ou fermait les portes, et le fleuve alors pouvait baisser, car les eaux étaient prisonnières.

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écluses les ouvraient ou les fermaient selon le besoin, et les eaux ayant leur retraite ne séjournaient sur les terres qu'autant qu'il fallait pour les engraisser.

Tel était l'usage de ce grand lac, qu'on appelait le lac de Myris ou de Mœris * : c'était le nom du roi qui l'avait fait faire ^ On est étonné quand on lit, ce qui néanmoins est certain % qu'il avait de tour environ cent quatre-vingts de nos lieues. Pour ne point perdre trop de bonnes terres en le creusant, on l'avait étendu principalement du côté de la Libye. La pêche en valait au prince des sommes immenses * : et ainsi, quand la terre ne produisait

1. Mœris. Ce réservoir gigantesque est l'œuvre du roi Amenemhat III, de la xu" dynastie. Il s'appelait en égyptien, tantôt Hount, l'inondation ; tantôt Ph-Ioum, la mer, d'où les Arabes ont tiré le nom de Fayoum, qu'ils donnent à la province; enfin Meri, le lac par excellence, d'où l'erreur des Grecs sur l'origine du mot. Les ingénieurs égyptiens avaient remarqué, à l'ouest de Memphis, une dépression naturelle : on l'entoura de digues, qui avaient jusqu'à 50 mètres de largo et seulement 3 ou 4 mètres de haut. Deux canaux, munis d'écluses, faisaient communiquer le réservoir avec le Nil et régularisaient l'entrée ou la décharge des eaux. Pendant le temps des basses eaux, le rameau nord était ouvert et versait la fertilité. Les niveaux étaient calculés pour suppléer à l'insuffisance des crues, ou pour retenir le trop-plein en cas contraire.

2. Hérod., lib. II, c. 149, 101; Diod., lib. I, sect. 2, n. 28. B.

3. Est certain. Bossuet reproduit ici de confiance les chiffres d'Hérodote, qui s'est manifestement trompé, environ des deux tiers. L'espace que renfermait le Meri était de trente milles au plus, ce qui forme déjà une sérieuse capacité.

4. Des sotiimes inwienses. Pendant les six mois que les eaux se retiraient, la pêche du lac rendait au trésor royal un talent d'argent par jour ;o400 liv. de notre monnaie). L'argent qui provenait de la pêche de ce lac était destiné pour la parure de la reine et pour les parfums dont elle faisait usage. Voy. Diod., I, 7.

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rien, on en tirait des trésors en la couvrant d'eaux. Deux pyramides, dont chacune portait sur un trône deux statues colossales, l'une de Myris, et l'autre de sa femme, s'élevaient de trois cents pieds * au milieu du lac, et occupaient sous les eaux un pareil espace. Ainsi elles faisaient voir qu'on les avait érigées avant que le creux eût été rempli, et montraient qu'un lac de cette étendue avait été fait de main d'homme sous un seul prince ^

Ceux qui ne savent pas jusques à quel point on peut ménager ^ la terre, prennent pour fables ce qu'on raconte du nombre des villes d'Egypte \ La richesse n'en était pas moins incroyable. Il n'y en avait point qui ne fût remplie de temples magnifiques et de superbes palais ^. L'architecture y montrait partout cette noble simplicité et cette grandeur

1. Trois cents pieds. C'est largement compter. Hérodote dit que les deux pyramides avaient chacune iJO brasses de hauteur au-dessus de l'eau et autant au-dessous : soit 100 brasses en tout, qui, multipliées par 5 pieds, mesure ordinaire de la brasse, donnent 500 pieds pour la hauteur totale, ou 166 mètres.

2. Sous U7i seul prince. Conclusion peu rigoureuse. D'abord la nature avait plus fait peut-être que la main des hommes, puisqu'on profita d'une dépression naturelle du sol (Voy. Maspero, 7//*^ anc, p. 113) ; et, ensuite, cet immense travail peut parfaitement avoir été exécuté par plusieurs princes, dont le dernier, Amenemhat III, qui le termina, accapara la popularité de l'entreprise.

3. Méîiager. Utiliser une chose et l'employer avec économie. Cf. Sévigné, 10 décembre 1688 : « Il entre dans tout... et veut que le marquis ménage lui-même son argent, qu'il écrive, qu'il suppute, qu'il ne dépense rien d'inutile. »

4. Ilérod.. lib. II, c. 177; Diod., lib. I, sect. 2, n. 6, seq. B. — Au dire d'Hérodote, sous le règne d'Amasis (Rà-Khnoumab-Ahmès II, xxvi" dynastie, vi^ siècle), il y avait en Egypte 20 000 villes, toutes bien peuplées.

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