‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 4)Chapitre 98 sur 153 · Qui le 7iournssait . Voy. sup., page 77, note · texte numérisé non relu

Qui le 7iournssait . Voy. sup., page 77, note

4. Plus puissante que les hommes. Ici commence la série des illusions et des confusions de Bossuet, et celte série sera longue. La liberté, telle que Bossuet la définit ici, n'exista jamais à Rome, du moins en fait. La liberté, sans l'égalité, n'est qu'un leurre. Or, la société romaine, populus 7-omanus, reposait sur l'inégalité même, sur la subordination des classes dans la cité, des familles dans les classes, des individus

Au reste, quoique Rome fût née sous un gouvernement royal, elle avait, même sous ses rois, une liberté qui ne convient guère à une monarchie réglée * ; car, outre que les rois étaient électifs ^, et que l'élection s'en ' faisait par tout le peuple, c'était encore au peuple assemblé à confirmer les lois *, et à résoudre la paix ou la guerre ^ Il y avait même

dans les familles. Ce n'est donc pas la liberté, c'est l'asservissement qui caractérise l'état du peuple romain. Qu'importe que la loi consacre cette servitude, si en réalité les citoyens sont plus ou moins esclaves?

1. U)ie monarchie réglée. Un État vraiment monarchique, comme eu France, par exemple, où le roi souverain et irresponsable régnait et gouvernait.

2. Étaient électifs. La royauté était-elle réellement élective à Rome? C'est douteux, en tout cas inexact, sous la forme absolue avec laquelle Bossuet l'affirme. La puissance royale est et doit être sans limites légales. Quand le roi meurt sans avoir désigné son successeur, les citoyens se réunissent sans convocation et désignent un interroi [interrex), qui ne reste que cinq jours en fonctions, ne peut nommer le roi, mais nomme un second interroi pour cinq autres jours, et celuici a enfin le pouvoir d'élire le roi nouveau. 11 consultera naturellement les citoyens et surtout le sénat ; mais ni le conseil des anciens, ni les citoyens ne concourent virtuellement à l'élection; ils n'interviennent même qu'après le fait accompli. Le roi est toujours bien et régulièrement nommé dès lors qu'il tient son titre de son prédécesseur. Voy. Mommsen, Hist. rom., liv. I, ch. v.

3. En. Sur le rôle de ce pronom au xvn« siècle, voy. sup., page 39, note 6.

4. A confirmer les lois. Le peuple fait plus que de confirmer les lois, il les crée. Le roi ne peut introduire la plus légère modification dans la législation sans solliciter et obtenir son approbation. Le pouvoir législatif est donc tout entier dans la main du peuple.

5. La paix ou la guerre. Pour la guerre, il faut distinguer. Avant de commencer la guerre offensive, les citoyens sont appelés à statuer : il n'en est pas de même en cas de guerre défensive. Et, même dans le premier cas, il est douteux que la rogation fut portée devant les comices par curies :

LES EMPIKES 161

des cas particuliers où les rois déféraient au peuple ' le jugement souverain : témoin Tullus Hostilius, qui, n'osant ni condamner ni absoudre Horace, coml)lé tout ensemble et d'honneur pour avoir vaincu les Curiaces, et de honte pour avoir tué sa sœur, le lit juger par le peuple *. Ainsi les rois n'avaient proprement que le commandement des armées, et l'autorité de convoquer les assemblées légitimes, d'y proposer les affaires, de maintenir les lois et d'exécuter les décrets publics ^. Quand Servius Tullius conçut le dessein que vous

c'est l'armée probablement qui prononçait. Quant à la paix, le concours du peuple n'était pas requis pour la conclure.

1. Au peuple. Il semble bien, dans tout ce passage, que Bossuet voit dans le populus romantis un État démocratique où les citoyens votaient tous au même titre. Rien n'est plus faux. L'État romain était la collectivité des grandes familles, sortes de clans, gentes, avec leur organisation intérieure, leur culte, sacra gentilitia, et à leur tète la grande autorité (\\x paler familias. C'étaient autant de petits Etats dans l'État.

2. Le fil juger par le peuple. D'après Tite-Live (I, 26), le roi Tullus devait connaître de l'affaire. Pour décliner cette obligation incommode, il convoque le peuple : « Je nomme des duumvirs, dit-il, pour juger le crime d'Horace, selon la loi. » Or. la loi était formelle; la pénalité, effrayante. Les duumvirs condamnèrent : c'était inévitable. Alors Horace, sur le conseil de Tullus lui-même : J'en appelle, s'écrie-t-il. Ainsi l'appel fut porté devant le peuple, continue Tite-Live, comme si la chose allait de soi.

3. D'erécuter les décrets publics , Les pouvoirs du roi sont en réalité bien plus étendus. 11 a, dans l'État, la puissance du pater familias dans sa maison. Il est le chef de la religion, auspicia publica, nomme les prêtres et les prétresses. Il est le chef militaire, imperium, et commande en temps de paix et en temps de guerre. 11 tient les clefs du trésor, que seul il peut ouvrir. 11 est le chef de la justice, applique les peines de police comme aussi la peine de mort. Il condamne à la privation de la liberté, soit qu'il adjuge un citoyen à un autre citoyen pour lui tenir heu d'esclave, soit qu'il ordonne qu'on le vende à l'étranger, peregre, trans Tibei'im.

avez vu de réduire Rome en république \ il augmenta dans un peuple déjà si libre l'amour de la liberté; et de là vous pouvez juger combien les Piomains en furent jaloux quand ils l'eurent goûtée toute entière * sous leurs consuls ^.

On frémit encore en voyant dans les histoires * la

1. Réduire Rome en république. Non seulement Servius Tullius ne songea point à réduire Rome en république, mais encore sa réforme n'a pas été faite dans l'intérêt des plébéiens et, pendant longtemps, ne leur a point profité. La réforme eut surtout un but militaire, la répartiliou plus équitable, plus large, plus utile à l'État des charges de guerre qui pesaient exclusivement sur une partie des citoyens. Avant comme après la réforme de Servius, l'assemblée par curies, comilia curiata, fut toujours la vraie, la légitime. La distribution du populus en 30 tribus, en 193 centuries, en o classes n'amena point d'abord de conséquences politiques. La réforme était même si peu faite dans l'intérêt du plus grand nombre, si peu républicaine, que tout y était calculé pour assurer la prépondérance aux riches, lesquels, formant, en très petit nombre, la première des cinq classes, disposaient à eux seuls de 98 centuries sur 193, c'est-à-dire de plus de la moitié et par conséquent de la majorité dans les comices. Le reste des citoyens était réparti dans les quatre autres classes et les 9o centuries restant, condamnées d'avance à l'impuissance.

2. Toute entière. Orthographe de Bossuct et du xvn« siècle, au lieu de tout entière, comme nous dirions aujourd'hui.

i. Sous leurs consuls. Le consulat ne fut nullement inventé pour donner satisfaction au besoin de liberté qu'éprouvait la plèbe : bien au contraire. Qui est-ce qui renversa la royauté? Les patriciens. Pour qui? Pour eux-mêmes, pour le maintien et l'accroissement de leurs privilèges. La seule différence entre la royauté et le consulat des premiers temps, c'est que, au lieu d'un roi à vie, il y en eut deux, et annuels. Le patriciat y gagna une participation plus directe aux afTaires, la perspective d'exercer à tour de rôle le pouvoir suprême, imperium. Le peuple n'y gagna rien, tant s'en faut : la preuve, c'est la révolution qui va commencer, la lutte cinq fois séculaire entre les deux ordres pour la conquête du pouvoir,

4. Dans les histoires. Au pluriel, parce qu'il signifie ici les ouvrages historiques, les faits rapportés par les historiens.

triste fermeté ' du consul Bru tus, lorsqu'il fit mourir à ses yeux ses deux enfants -, qui s'étaient laissé entraîner aux sourdes pratiques ^ que les Tarquins faisaient dans Rome pour y rétablir leur domination. Combien fut affermi dans l'amour de la liberté un peuple qui voyait ce consul sévère immoler à la liberté sa propre famille ! Il ne faut plus s'étonner si

comme dans cette phrase de La Bruyère (XIII) : « Ces gens lisent toutes les histoires, et ignorent l'histoire. » Et Boss., Or. fun. de llenr. de Fr. : >< Quelque haut qu'on puisse remonter pour rechercher dans les histoires les exemples des grandes mutations. » Cf. Rolrou, Bélis., I, i :

Si quelque marque, Alvare, est due à mes victoires, Laissons faire le peuple, et parler les histoires.

1. Triste fermeté. Heureuse alliance de mots. Triste est pris ici dans un des sens du latin iristis : sévère, rigoureux, avec la conséquence, qui est d'inspirer delà répugnance.

2. Ses deux enfants. Les Tarquins, expulsés dn trône et de Rome par la révolution de 509, dont Brutus fut l'âme, firent pendant plus de quinze ans des efforts désespérés pour s'imposer à nouveau à leurs anciens sujets. Ils armèrent successivement contre eux Véies et Tarquinies (o09}, Porsenna (iJ08o07), les Sabins (o0o-499), les Latins (498-496;, les Volsques (495). En même temps, ils avaient conservé dans Rome des partisans qui conspiraient pour eux. Les deux fils de Brutus ayant été convaincus d'intelligence avec le tyran détrôné, leur père les condamna et les fit exécuter. C'est ce qui a inspiré à Virgile ces beaux vers [En., VI, 820) :

^l'afosque patcr, nova bella moventes Ad pœnam pulchra pro libertate vocabit.

Infelix! utcumque ferent ea facta minores, Vincet amor patrix laudumquc immensa cupido.

3. Aux sourdes pratiques. Au figuré : menées, intelligences secrètes avec l'étranger, avec un parti, avec l'ennemi. Cf. Voit., lettr. LXXIV : « Nos ennemis sont à quinze lieues de Paris, et les siens (du cardinal de Richelieu) sont dedans; il a tous les jours avis que l'on y fait des pratiques pour le perdre. » Rac, Esth.,1,1 :

J'ai découvert au roi les sanglantes pratiques

Que formaient contre lui deux ingrats domestiques.

on méprisa dans Rome les efforts des peuples voisins, qui entreprirent de rétablir les Tarquins bannis K Ce fut en vain que le roi Porsenna les prit en sa protection *. Les Romains, presque affamés, lui firent connaître, par leur fermeté, qu'ils voulaient du moins mourir libres. Le peuple fut encore plus ferme que le sénat; et Rome entière fit dire à ce puissant roi, qui venait de la réduire à l'extrémité, qu'il cessât d'intercéder pour les Tarquins, puisque, résolue de tout hasarder pour sa liberté, elle recevrait plutôt ses ennemis que ses tyrans ^. Porsenna, étonné * de la fierté de ce peuple et de la hardiesse plus qu'humaine de quelques particuliers ^, résolut de laisser les Romains jouir en paix d'une liberté qu'ils savaient si bien défendre.

La liberté ® leur était donc un trésor qu'ils préfé-

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