INTRODUCTION
§ I. De Bossuet et du Discours sur l'histoire universelle. — Bossuet, né à Dijon en 1627, d'une famille de robe noble et ancienne, était déjà célèbre lorsque Louis XIV l'appela à la cour pour lui confier i'éducation du Dauphin. Le roi le nomma précepteur de ce jeune prince en 1670, et ce fut pour remplir un des devoirs de sa charge que Bossuet composa le Discours sur l'histoire universelle. Il se proposait par là de compléter et de réduire à un point de vue général les S. études historiques de son royal élève. Il commença cet ouvrage ver;: 'l'âge de quarante-trois ans, mais ne le publia pour la première fois qu'à l'âge de cinquante-quatre ans, en 1681. Le Discours, venu à une époque où les chefs-d'œuvre éclataient de toutes parts, fut tout d'abord apprécié, et le temps n'a fait que sanctionner, que relever la \ gloire de son auteur. Un seul inconvénient s'est mêlé à un succès si \ légitime : l'éclat du Discours et des Oraisons funèbres a semblé rejeter dans l'ombre les autres ouvrages de Bossuet, où cependant on le retrouve toujours le même, théologien profond, penseur judicieux, grand orateur, grand écrivain. Pour l'apprécier dignement, il faut le voir dans tous ses écrits et dans toute sa vie. Orateur sacré, il fait au nom de Dieu la leçon aux rois, et dans la cour la plus brillante montre , tout le néant de la grandeur humaine ; évêque digne de son minis- | tère, il prêche, il convertit, il console ; précepteur d'un fils de roi, il écrit pour lui des manuels et des résumés, et, sans chercher le succès littéraire, il fait des livres d'une immortelle renommée. Toujours il est à sa tâche ; il est sur la brèche pour combattre le protestantisme et le quiétisme1 ; sa vie n'est qu'une longue journée qu'il passe au grand soleil avec un rude labeur. Bossuet n'a point écrit pour écrire, mais pour agir; de là ses caractères propres, la force et la netteté de la pensée, la hardiesse vive et négligée du style ; de là cet esprit vraiment français, qui va au but, écarte tout embarras, tout nuage, toute lenteur. Un autre mérite le distingue comme écrivain religieux et comme philosophe, c'est d'avoir asservi sous le frein d'une raison sévère, d'une obéissance invariable à la tradition catholique, à l'Église, un génie si fougueux; de ne s'être point laissé entraîner aux pensées orgueilleuses qui trop souvent se mêlent aux dons péniblement amassés de la science.
On ne saurait trop admirer cette sagesse sobre, aujourd'hui surtout que la pente est grande à flatter l'imagination et à innover en toutes choses.
1 Le quiétisme est une erreur de certains mystiques, qui, par une fausse spiritualité, font consister toute la perfection chrétienne dans le repos ou l'inaction complète de l'âme, et négligent entièrement les œuvres extérieure!
n INTRODUCTION.
Le Discourt sur l'histoire universelle n'est point une histoire ou un résumé historique proprement dit. L'auteur, en effet, ne se borne pas à exposer le récit des événements en les classant selon la succession des temps, le rapprochement des lieux ou l'enchaînement des circonstances, et les divers points de jonction que considèrent l'histoire et la géographie : il fait cela, sans doute, mais ce n'est pour lui qu'un travail préliminaire, préparatoire.
Cet ouvrage est bien ce qu'il annonce, un Discours, c'est-à-dire un assemblage de pensées et de faits rattachés à une pensée principale, qui pénètre partout, unit les parties entre elles, vivifie les détails et éclaire l'ensemble.
I L'historien proprement dit se propose seulement de faire connaître les faits, avec leurs causes et leurs conséquences les plus prochaines. Bossuet, et ceux qui, comme lui, ont écrit sur la philosophie de l'histoire, cherchent dans la contemplation du passé moins des faits que des idées, ils étudient dans les événements les causes qui les font naître, surtout les causes générales; puis, des déductions qu'ils ont rassemblées , ils s'efforcent de faire sortir les lois universelles qui dominent toutes les choses humaines.
La philosophie de l'histoire, prise de cette élévation où l'a portée Bossuet, n'a point été connue des anciens, et ils ne nous ont laissé aucun ouvrage analogue au Discours. Ce n'est pas faute de génie ou d'étude, mais il était impossible de concevoir une idée générale, une théorie de l'histoire, quand l'unité du genre humain était ignorée, et - l'unité de Dieu presque partout méconnue. Comment les Grecs et les Romains se seraient- ils seulement imaginé, dans cette succession et ce mélange de dominations et d'institutions diverses, une conduite, un plan universel, eux qui avaient une chronologie resserrée dans leurs propres annales, qui méprisaient comme barbares tous les peuples étrangers et daignaient à peine les connaître? Leur âme se donnait tout entière à la société politique et civile de leur nation, et les plus illustres d'entre eux ont seulement aperçu, au point de vue philosophique, cette société plus étendue qui embrasse l'humanité. Ils ignoraient d'ailleurs l'origine des choses, et ces premières traditions qui, bien mieux que des doctrines abstraites, unissent entre eux les hommes, enfants d'une même famille. Le culte que pratiquaient les nations antiques ne faisait que les isoler : les dieux étaient particuliers à chaque peuple, souvent ennemis entre eux, d'où l'impossibilité de concevoir dans l'humanité un développement providentiel, dans la religion un fait universel et dominant, dans la succession des temps un progrès soumis à une volonté suprême et constante.
Chez les peuples que le christianisme a éclairés, on a compris que la | Providence, une et toute-puissante, ne laisse point aller les événe- 1 ments au hasard, et que tous doivent tendre à une fin prévue dans les Iconseils divins. D'un autre côté, l'observation de l'historien a pu s'étendre sur un champ plus vaste, y recueillir une plus ample moisson d'expôrionces, iinvre la naissance, les progrès et la chute de plusieurs