INTRODUCTION
grands empires, et tirer des faits, des inductions d'abord, ensuite des lois.
Il est vrai qu'une science aussi hardie, qui prétend à expliquer l'intervention de la Providence dans les affaires humaines, et faire une juste part à la prescience de Dieu et à la liberté de l'homme, qu'une telle science est fort exposée à s'égarer dans de vains systèmes. Aussi n'y a-t-il pas, pour ainsi dire, de spéculations où l'esprit humain se soit donné une aussi libre carrière, et trop souvent avec peu de profil pour l'accroissement réel de nos connaissances.
Il est aisé, en jetant un coup d'oeil sur les affaires humaines, de s'attacher à certaines données, en négligeant, même involontairement, les données contraires. Les faits où le regard se fixe, se grossissent alors, et effacent les autres; et l'esprit de l'homme porté vers l'unité est charmé de voir, à ce qu'il croit, toutes choses se réduire à un petit nombre de principes. Ainsi les uns verront dans le monde une décadence croissante, les autres salueront l'œuvre d'un progrès indéfini ; ceux-ci croiront l'humanité menée sous le joug d'une irrésistible destinée ; ceux-là se la représenteront comme abandonnée aux caprices du hasard
Pour tirer de la philosophie de l'histoire des fruits utiles, il faut se borner à constater les conclusions certaines, et ne vouloir pas tout expliquer, tout généraliser; il faut unir au génie qui pénètre et embrasse, cette modestie profonde, cette fermeté de jugement qui pose une limite assurée entre ce que l'on sait et ce que la vivacité de l'esprit nous porte à conjecturer.
Bossuet a été, mieux que personne, préservé du danger que nous signalons, de substituer l'hypothèse à l'induction véritable, et l'imagination à l'observation. D'abord, il ne marche point au hasard et emporté par la fantaisie ou l'opinion^ mais guidé par Ta^clarté de la foi révélée, appuyé sur les témoignages des livres saints et de la tradition catholique : pour ce qui est des choses purement humaines, il se maintient dans sa voie, soutenu et contenu par une raison solide, simple, volontiers rangée aux opinions communes.
On a cependant élevé des objections contre le but et le plan au Discours sur l'histoire universelle : on a dit que Bossuet, se plaçant à un point de vue trop restreint, fait converger vers un seul but tous les faits ettoutes lesdonnées de l'histoire, pour les rapporter à rétablissement du Christianisme. En second lieu, ajoute-t-on, soit que la science historique ne fût pas alors assez développée, soit qu'il ait négligé à dessein ce qui ne lui convenait pas, il a passé sous silence plusieurs peuples qui, eux aussi, ont figuré sur la scène du monde et influé sur les destinées de l'humanité. Ainsi, on ne peut nier l'importance, dès les premiers âges, de la Chine, cet immense empire, de l'Inde, ce berceau de la poésie et de la philosophie ; or, Bossuet ne dit pas un mot des Indiens ou des Chinois, non plus que des peuples de l'Amérique, ni de ceux de l'Afrique, hormis l'Afrique septentrionale.
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Examinons en peu de mots la valeur de ces reproches. Il est vrai que Bossuet n'a pas embrassé, dans toute son étendue, le tableau de l'histoire; les renseignements précis lui auraient manqué pour le faire, et, même aujourd'hui, les peuples de l'Orient ne sont encore qu'imparfaitement connus. Mais on ne voit pas ce que. pour faire entrer dans son Discours l'histoire de la Chine et de l'Inde, il y faudrait changer d'essentiel : la chronologie chinoise, réduite aux termes de la vérité, ne dépasse pas les temps historiques, et l'Inde n'a pas de chronologie, pas d'histoire proprement dite. Les traditions de ce paye sont à l'état mythologique et poétique. Il est constant d'ailleurs que ces nations immobiles ne jouent dans l'histoire qu'un rôle neutre et passif, destinées sans doute à recevoir un jour de l'Occident la religion, et le mouvement politique.
Bossuet s'arrête surtout à développer l'histoire de la religion ; pourquoi s'en étonner? Il n'est pas vrai que l'établissement du Christianisme soit un fait particulier, un incident de l'histoire, quelque chose de considérable seulement pour les nations européennes, de relatif à leurs mœurs et à leurs institutions. Le christianisme n'est point fait pour certains temps et certains lieux, il est, dans son essence, universel, et ceux mêmes qui résisteraient à la foi ne peuvent nier qu'il ait été prêché et pratiqué sous toutes les latitudes, dans tous les siècles, belliqueux ou pacifiques, barbares ou civilisés. Que si tous les hommes ne se soumettent point à son empire, il n'y a pas à s'en étonner ; et d'ailleurs, suivant une observation de M. de Maistre, qui peut dire que nous ne soyons pas aux premiers temps de l'Église, et le cours des siècles est -il achevé, pour que nous sachions si cet espace de six mille ans est peu ou beaucoup dans leur durée?
Enfin, il n'est pas exact de prétendre que Bossuet explique toute l'histoire comme se rapportant à la constitution et au développement de l'Église : il laisse à chaque fait sa nature propre, ses vraies conséquences; ainsi il ne rattache à ce grandj^bjet qu'une faible partie aes événements des anciens empires. ]Ce grand homme reconnaît que dans l'histoire de l'humanité, fTy a beaucoup d'actions librement opérées par l'homme, sous la conduite générale de la Providence, qui laisse à ces faits leurs suites naturelles, modifiées à l'infini par les passions et les intérêts humains ; qu'il y a aussi un ordre de choses où la main divine se fait sentir particulièrement, l'ordre de la religion, le développement des promesses de Dieu, la propagation du culte qui lui est dû.^
§ II. Plan de l'ouvrage.— La distribution des matières, dans le Discours sur l'histoire universelle , n'a rien de systématique ni de recherché. L'ouvrage est divisé en trois parties : la première, quia pour titre les Epoques, présente, sous la forme concise d'un résumé chronologique, la suite des événements de l'histoire, et surtout de l'histoire Sainte, depuis la création du monde jusqu'à Charlemagne; la seconde, la Suite de la Religion, renferme les réflexions propres à faire voir la liaison des raits qui ont préparé la Rédemption, de ceux par lesquels
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elle s'est accomplie, et de la constitution de l'Église chrétienne. Comme, dans la religion, les dogmes se rattachent étroitement aux événements, et que les vérités de la foi ont été manifestées par les signes sensibles de faits historiques destinés à être transmis par la mémoire , l'auteur développe le sens philosophiqife etjhéologique de l'histoire Sainte, et y trouve naturellement l'occasion derepo-jssêr les erreurs contraires à la foi, et d'exposer la plupart des enseignements qu'elle renferme ! La troisième est consacrée à des considérations sur les anciens Empires, et, dans sa brièveté, elle résume ce qu'il est possible de dire de plus essentiel sur le gouvflrnpmp.nl.. les mrenr^. respcty des Égyptiens^, des Affyripn^ des Perses, des Grecs et des Romains
On pourrait reprocher à ce plan de n'avoir pas assez d' unité ; l'auteur * a scindera matière,' premièrement,ien séparant les faits dés considérations générales qu'ils suggèrent, ensuite, en isolant l'histoire Sainte et l'histoire Profane, ~àiTtretrde les présenter l'une et l'autre dans un ensemble propre à en faire sentir la liaison.
Bossuet a répondu d'avance à ce double reproche : au premier, dans le Dessein général de l'ouvrage; au second, dans le chapitre Ier de la seconde partie. Il est inutile de répéter ici les raisons qu'il donne; nous ferons cependant observer que Bossuet voulant écrire un livre élémentaire (peut-être ne croyait-il faire que cela) devait chercher l'ordre , non le plus imposant et le plus régulier, mais le plus clair pour l'esprit,
. le plus commode pour la mémoire. /
§ III. Aperçu général sur le plan du Disceurs. — La seconde partie est la plus étendue, ainsi que le commandait l'importance du sujet ; c'est là aussi que Bossuet s'élève le plus haut.
Son plan est vaste : il suit le développement de la religion, depuis la création du monde et de l'homme jusqu'au triomphe de l'Église sous les empereurs romains. Suivant l'ordre des livres Saints, il explique les dogmes les plus importants, à mesure, pour ainsi dire, que Dieu les révèle ^ plus expressément auxJioniaie^/Kbus voyons d'abord la création du " monde, ojwïïpjârrm acte spontané de la pu^ançe diylne< souverainement libre ; le mystère de slaTrinité, indîqûTdès lors, et qui doit être plus tard pleinement déclaré ; la création de l'homme ; son âme faite, non (pas de la substance de Dieu, mais à l'image de Dieu, et appelée à une I I tim'ei' nortelle; l'homme, sous la main de Dieu, comme un enfant sons la main de son père, pour être guidé, instruit, châtié, réconcilié; puis, la chute de nos premiers parents, la promesse de la rédemption, .— *, la corruption du genre humain, le déluge, l'erreur naissante du polythéisme, un peuple appelé à être le dépositaire de la Loi. Après cas friands événements viennent les merveilles opérées dans le peuple élu, les promesses de plus en plus éclaircies, les signes multipliés et les pliéfcies, jusqu'aux temps qui précèdent 1'accomphssement de la rédemption promise. Telle est la marche de l'auteur dans la période de; i'Ancien Testament. Tout.çe qu'il dit n'est qu'unejmalyse A <!s .livres saints; on voit qu'il ne cherche point ses "tëxtes~dans sa bibliothèque
-, ou dans sa mémoire: longuement médités, ils sont devenus sa pensée même.
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Dans ceitc partie du Discours, Bossuet repousse à la fois les erreurs les plus capitales, philosophiques ou populaires : parmi les premières, la doctrine qui fait de Dieu, seulement le moteur et l'organisateur du monde, et supprime ainsi ses plus excellents attributs ; en même temps il réfute le système de l'émanation des âmes, les grossières erreurs des peuples, toutes rassemblées dans le polythéisme ou adoration des forces de la nature, des hommes célèbres, et de dieux imaginaires
Arrivé à Jésus-Christ, l'illustre auteur continue sa route, et comme il vient de faire resplendir les éclairs prophétiques, les salutaires menaces de l'Ancien «Testament, maintenant il nous guide à la clarté consolante, et mvgtéwwm encore, dp l'Evangile. La vie du Sauveur,, son caractère, sa divine mission sont d'abord exposés, puis les dogmes que l'Evangile déclare, l'Incarnation, la Rédemption, la Vie future, le Salut annoncé aux nations. Ce n'est point un simple apologiste de la religion qui nous parle, c'est un évêque, un père de l'Eglise*, avec la science théologique la plus vaste et la plus mûrie, et le sens chrétien le plus élevé; avec l'autorité que lui donne l'Eglise même, et la tradition apostolique dont il n'est que le fidèle interprète.
Il continue : guidé par les apôtres et les pères de l'Église, il combat l'incrédulité des Juifs et en explique le mystère ; il annonce et raconte la conversion des nations ; il poursuit dans sa dernière résistance le paganisme vieilli au fond de la corruption humaine, et s'effbrçant de conserver sous les formes d'une philosophie abstraite un reste de lui-même ; il fait voir enfin, au-dessus des hérésies sans cesse renaissantes, l'Eglise à jamais victorieuse.
La sainteté de la religion, sa permanence au milieu des choses humaines mobiles et variables, l'assemblage des événements, au premier abord, confus, et, si on les regarde plus à fond, se rapportant aux desseins de Dieu, toute pensée s'effacant devant la pensée du Salut : telles sont les vérités que Bossuet a voulu mettre en leur jour, et dont il a fait l'objet principal de tout son Discours.
Mais après l'ordre de la vie à venir, ja société présente a encore sou importance, et , à part la distinction des gouvernements , il est un byt auquel tous doivent >"»'<■•" | r^f)rf <jflf'ii;>lat 1q bonheur public. Bossuet, en faisant voir Y utilité, même pour la vie présente, de la vertu et de la sagesse, prépare son élève à bien régner, et tous ses lecteurs à fonder, à développer en eux-mêmes les vertus qui conservent la société civile ; c'est à ce point de vue qu'il s'attache spécialement dans la troisième partie.
Reprendre brièvement l'histoire des anciens empires, non plus pour raconter mais pour juger et prouver, suivre ces grandes dominations jusqu'au moment où elles tombent pour faire place à d'autres, décrire leurs mœurs et leurs institutions, et, avec quelques traits pris dans les
1 La Bruyère désignant Bossuet, sans le nommer, du vivant morne de ce grand homme (en 1693), s'écria, on pleine Académie : « Un défenseur de la •ion, une lumière de l'Eglise, parlons d'avance le langage de la postérité, le pire de l'Eglise I » {Discours de réception à l'Académie française)