CHAPITRE PREMIER
La Création et les premiers temps
[ Sommaibe. — L'auteur entre en matière en rappelant le but de son ouvrage, qui est moins d'exposer les faits que d'en développer l'enchaînement, et d'en faire voir la raison. — Union et distinction de ces deux choses qui font la division du discours, la suite de la religion, et la suite des empires. — Beauté de l'histoire sainte, utilité de cette étude : l'histoire de la religion forme un ensemble suivi, de deux parties distinctes : la révélation avant J.-C, préparation et promesse; la révéla • tion par J.-C, accomplissement de la promesse, achèvement des desseins de Dieu. — Arrivé à ce point, Bossuet développe quelques-unes des preuves qui attestent la vérité du christianisme, et qui découlent de son histoire, savoir : l'antiquité de cette religion, la précision et l'enchaînement de l'écriture sainte sur [origine du monde et de l'homme : en second lieu la durée conn'nn^ Pt l'^fnf jmim'"hlpi de la religion à travers les obstacles de diverse nature qui se sont élevés contre elle. — Développements sur l'idée que la religion chrétienne nous donne de Dieu considérésur- .out dans l'acte de la création; exposition du dogme : Dieu a tiré le monde du néant; réfutation des systèmes anciens qui admettaient, soit la matière comme coexistant éternellement avec Dieu; soit la nécessité de la création, et Dieu comme une force non libre; soit enfin, dans la nature, une puissance propre de production. — Création de l'homme. Enoncé du texte sacré. — Dogme de la Trinité déduit de ce texte. — Excellence de l'homme prouvée par les paroles de la création — L'àme humaine formée à l'image de Dieu, destinée à connaître et à aimer Dieu. — Nature de l'àme i elle n'est pas uns «atière subtile ; elle n'est pas une émanation de la Divinité, elle en est l'ouvrage. -L'auteur continue à expliquer les principaux faits racontés dans la Genèse : la création de la femme, le bonheur de l'homme dans l'état d'innocence, et sa chute. 11 développe ce grand événement en remontant à la création des anges, dont il définit la nature; il explique la possibilité de leur chute par le défaut inhérent à toute créature tirée du néant, et en fait voir la cause dans l'orgueil ; de là il passe à la tentation et à la chute de nos premiers parents, faisant sentir la force et le sens du texte, dans le détail, et montrant la cause de cette défection dans l'orgueil et la ssnsualité. — Tableau de la misère de l'homme après sa désobéissance : la nature altérée; rébellion des sens, frayeur à la vue de Dieu. — Conséquences du péché originel pour toute la race humaine : profondeur mystérieuse dece dogme Promesse d'un rédempteur. Nécessité de faire sentir aux hommes le besoin de cette grande réparation. Corruption du genre humain. Ledéluge. Réflexions sur la liberté des conseils de Dieu. Noé. — La terre renouvelée. Altération de la nature, diminution de la force et de la longévité humaines. — Réflexion sur cette dégénéraîion, et sur l'usage d'une nourriture animale devenue nécessaire. — L'auteur met en contraste la simple et frugale manière de vivre des premiers hommes, avec cet usage de tuer et de manger les animaux. De là il passe à l'origine des guerres, finissant par montrer le progrès de l'ambition belliqueuse. — Arrivé à ce point, il revient sur ses pas, et se résume : il repousse la doctrine des épicuriens et celle des stov
ciens sur l'origine du monde, opposant à ces inventions la tradition de Moïse. Le dogme de la créatiou libre et de la providence immédiate le conduit à expliquer la nature et le but des miracles ; développement de cette pensée : la constance des lois de la nature avait fait perdre de vue aux hommes la puissance de Dieu ; les miracles qui changent cet ordre font voir son action toujours présente. L'histoire de ces prodiges, soigneusement conservée, rappelle la vraie idée de Dieu : cette idée est celle que nous donne la religion, c'est le Dieu des prophètes et des patriarches. -- Réflexion sur cette philosophie religieuse. Transition au chapitre suivant. 7
La religion 1 et la suite du peuple de Dieu, considérée de cette sorte, est le plus grand et le plus utile de tous les objets qu'on puisse proposer aux hommes. Il est beau 2 de se remettre devant les yeux les états différents du peuple de Dieu, sous la loi de nature et sous les patriarches ; sous Moïse et sous la loi écrite; sous David et sous les prophètes ; depuis le retour de la captivité jusqu'à Jésus-Christ, et enfin sous Jésus-Christ même, c'est-à-dire sous la loi de grâce et sous l'Évangile ; dans les siècles qui ont attendu le Messie, et dans ceux où il a paru; dans ceux où le culte de Dieu a été réduit à un seul peuple, et dans ceux où, conformément aux anciennes prophéties, il a été répandu par toute la terre ; dans ceux enfin où les hommes, encore infirmes et grossiers, ont eu besoin d'être soutenus par des récompenses et des châtiments temporels, et dans ceux où les fidèles, mieux instruits, ne doivent plus vivre que par la foi, attachés aux biens éternels, et souffrant, dans l'espérance de. tes posséder, tous les maux qui peuvent exercer leur patience.
Assurément, Monseigneur, on ne peut rien concevoir qui feoit plus digne de Dieu, que de s'être premièrement choisi un peuple qui fût un exemple palpable de son éternelle providence ; un peuple dont la bonne ou la mauvaise fortune dépendît de la piété 3, et dont l'état rendît témoignage à la sagesse et à la justice de ce' ai qui le gouvernent. C'est par où Dieu a commencé, et c'est ce qu'il a fait voir dans le peuple juif. Mais après avoir établi par tant de preuves sensibles ce fondement immuable *, que lui seul conduit à sa volonté tous les évéo^ments de la vie présente, il étoit temps d'élever les
1 Va*. « Surtout la religion. » — 2 « Il est beau, etc. » Période longuement et librement développée, sans diffusion ; composée d'incises, d'abord successives, et formant ensuite une série d'idées parallèles, terminée par une pensée pieuse et un tour oratoire. — 3 Le mot piété pris ainsi dans le sens le plus général, fait une légère incorrection. Piété, suivant l'Académie, signifie dévotion, affection et respect pour les choses de la religion. — K « Ce fondement immuable que. » Tour pris dans la langue latine, équivalant à une proposition infinitive dépendant d'un substantif, quum enim illud immutabile fundameninm vosuisset, se unum esse cvjus arbitrio omnia inter homines regereniur.
hommes à de plus hautes pensées et d'envoyer Jésus-Christ, à qui il étoit réservé de découvrir au nouveau peuple, ramassé de tous les peuples du monde, les secrets de la vie future.
Vous pouirez suivre aisément l'histoire de ces deux peuples, et remarquer comme Jésus-Christ fait l'union de l'un et de l'autre, puisque, ou attendu ou donné, il a été dans tous les temps la consolation et l'espérance des enfants de Dieu l.
Voilà donc la religion toujours uniforme, ou plutôt toujours la même dès l'origine du monde : on y a toujours reconnu le même Dieu, comme auteur, et le même Christ, comme sauveur du genre humain.
Ainsi vous verrez qu'il n'y a rien de plus ancien parmi les hommes que la religion que vous professez, et que ce n'est pas sans raison que vos ancêtres ont mis leur plus grande gloire à en être les protecteurs.
Quel témoignage n'est-ce pas de sa vérité 2, de voir que, dans les temps où les histoires profanes n'ont à nous conter que des fahles, ou tout au plus des faits confus et à demi oubliés, l'Ecriture, c'est-à-dire sans contestation, le plus ancien livre qui soit au monde, nous ramène par tant d'événements précis, et par la suite même des choses, à leur véritable principe, c'est-à-dire à Dieu, qui a tout fait; et nous marque si distinctement la création de l'univers, celle de l'homme en particulier, le bonheur de son premier état, les causes de ses misères et de ses foiblesses, la corruption du monde et le déluge, l'origine des arts et celle des nations, la distribution des terres, enfin la' propagation du genre humain, et d'autres faits de même importance dont les histoires humaines ne parlent qu'en confusion, et nous obligent à chercher ailleurs les sources certaines !
Que, si 3 l'antiquité de la religion lui donne tant d'autorité, sa suite, continuée sans interruption et sans altération durant tant de siècles, et malgré tant d'obstacles survenus, fait voir 'manifestement que la main de Dieu la soutient. f 0u'y a-t-il de plus merveilleux4 que de la voir toujours subsister sur les mêmes fondements dès les commencements
1 « Vous pourrez, etc. » Concision pleine de clarté. — ? s Qutl témoignage, etc. » Cette ample période n'a pas la rondeu-r de la péritÂe oratoire ; les ineises ne sont pas symétriques ; l'accent oratoire ne peut êu-e posé. Il y a en cela une certaine négligence, mais la pensée paraît plus à nu. — 3 « Que si. » Locution de raisonnement oratoire, bien placée ici; en latin, quôd si. — * « Qu'y a-t-il de plus merveilleux. » Période plus oratoire que les précédentes ; l'esprit de Bossuet s'anime, son soufP.e dev'ert plus ardent-
du monde, sans que ni l'idolâtrie et l'impiété qui l'environnoient de toutes parts, ni les tyrans qui Font persécutée, ni les hérétiques et les infidèles qui ont tâché de la corrompre, ni ies lâches qui l'ont trahie, ni ses sectateurs indignes qui l'ont déshonorée par leurs crimes, ni enfin la longueur du temps, qui seule suffit pour ahattre toutes les choses humaines, aient jamais été capables, je ne dis pas de l'éteindre, mais de l'altère:?
Si maintenait 1 nous venons à considérer quelle idée cette religion, dont noi.s révérons l'antiquité, nous donne de son objet, c'est-à-dire du premier être, nous avouerons qu'elle est au-dessus de toutes les pensées humaines, et digne d'être regardée comme venue de Dieu môme.
Le Dieu qu'ont toujours servi les Hébreux et les chrétiens n'a rien de commun avec les divinités pleines d'imperfections, et même de vices, que le reste du monde adoroit. Notre Dieu est un, infini, parfait, seul digne de venger les crimes et de couronner la vertu, parce qu'il est seul la sainteté même. x
Il est infiniment au-dessus de cette cause première et de ce
1 « Si maintenant, etc. » Dans cet alinéa et les suivants , l'auteur, traitant un point de métaphysique, prend un style simple, clair et trèscouvenable a ces matières, sans que, toutefois, il y ait disparité dans sa manière. On pourra consulter sur le même sujet : Bossuet, Elévations d Dieu, me semaine, ife et ne élévation. Le dessein de Bossuet, en ces passages, a été seulement d'exposer les idées que la révélation nous donne du Créateur, et d'en montrer l'excellence en les comparant à celles que nous donnent les anciens philosophes du dieu suprême qu'ils concevaient.il peut être utile d'indiquer ici les voies naturelles par lesquelles la raison s'élève aux mêmes vérités. Pour les développer, il faudrait trop s'étendre ; on devra recourir aux meilleurs traités de philosophie. — Notre âme arrive à la connaissance de Dieu par l'étude de nous-mêmes, par le spectacle de la nature et par le témoignage universel de l'humanité. —Nous reconnaissons l'impossibilité que la matière soit coéternelle avec Dieu, c'est-à-dire nécessaire, par cette considération i savoir que l'être nécessaire est infini en tous sens et absolument parlant, et que, par conséquent, il ne peut y en avoir deux; en effet, ils se limiteraient l'un l'autre, et un infini limité est une absurdité : il y a contradiction dans les termes.— La liberté deDieuetson indépendance absolue se prouvent très-bien par la conscience que nous avons de notre volonté libre. Do l'idée que nous avons de notre volonté, créée, imparfaite, finie, nous nous élevons par une induction rigoureuse à la connaissance d'une volonté incréée, toute-puissante, infinie.— Les idées que nous avons du bien, et le sentiment d'amour qui est en nous, nous révèlent de même la notion de Dieu infiniment bon, juste, sage.— Mais, pour arriver à ces résultats, la philosophie a besoin de lonjis efforts, et, en les cherchant, la raison s'est souvent égarée; il était digne de Dieu de les révéler directement aux hommes, et de les compléter par la révélation des mystères de la religion, auxquels la rai son ne peut atteindre par ses propres forces.
premier moteur que les philosophes ont connu, sans toutefois l'adorer. Ceux d'entre eux qui ont été le plus loin nous ont proposé un dieu, qui, trouvant une matière éternelle et existante par elle-même aussi bien que lui, Ta mise en œuvre, et Ta façonnée comme un artisan vulgaire, contraint 1 dans son ouvrage par cette matière et par ses dispositions - qu'il n'a pas faites ; sans jamais pouvoir comprendre que, si la matière est d'elle-même, elle n'a pas dû attendre sa perfection d'une main étrangère, et que, si Dieu est infini et parfait, il n'a eu besoin, pour faire tout ce qu'il vouloit, que de lui-même et de sa volonté toute-p uissante. Mais le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu dont Moïse nous a éerit les merveilles, n'a pas seulement arrangé le monde; il l'a fait tout entier dans sa matière et dans sa forme. Avant qu'il eût donné l'être, rien ne l'avoit que lui seul. Il nous est représenté comme celui qui fait tout, et qui fait tout par sa parole, tant à cause quil fait tout par raison, qu'à cause qu'il fait tout sans peine, et que, pour faire de si grands ouvrages, il ne lui en coûte qu'un seul mot, c'est-à-dire qu'il ne lui en coûte que de le vouloir.
Et pour suivre l'histoire de la création, puisque nous l'avons commencée, Moïse nous a enseigné que ce puissant architecte, à qui les choses coûtent si peu, a voulu les faire à plusieurs reprises, et créer l'univers en six jours, pour montrer qu'il n'agit pas avec une nécessité, ou par une impétuosité aveugle, comme se le sont imaginé quelques philosophes3. Le soleil * jette d'un seul coup, sans se retenir, tout ce qu'il a de rayons ; mais Dieu, qui agit par intelligence 5 et avec une souveraine liberté, applique sa vertu où il lui plaît, et autant qu'il lui plaît : et comme, en faisant le monde par sa parole, il montre que rien ne le peine ; en le faisant à plusieurs reprises, il fait
1 Contraint ne signifie pas ici, forcé, coactus , mais empêché, gtné , ;',•!psditus. — - Dispositions, manières d'être, modes. Par exemple un sculpteur est empêché, par les dispositions ou modes de la cire, de donner à celte substance, et aux ouvrages qu'il en forme, le relief et la solidité dos ouvrages de marbre. — 3 « Tour montrer, eic. » extrême justesse de ces prépositions avec etpar : dans une action qui a une certaine durée et qu^ est nécessitée par une force supérieure, la nécessité se trouve à tous les moments de l'action : le mot impétuosité aveugle désigne une action d'un seul moment, et dont les suites n'ont pas été prévues et voulues par le moteur. Le terme auquel ces idées conduisent est que Dieu jst libre et intelligent. — k « Le soleil, etc. » Belle comparaison, brève comme il convient dans la raisonnement. — 5 « Par intelligence, etc. » Voir la note précédente. L'intelligence détermine le choix de l'action, la liberté en veut et en suit l'exé-' cotion.
148 PARTIE IL - CHAPITRE ï.
voir qu'il est le maître de sa matière, de son action, de toute on entreprise, et qu'il n'a, en agissant, d'autre règle que sa ■olonté toujours droite par elle-même.
Cette conduite de Dieu nous fait voir aussi que tout sort immédiatement de sa main1. Les peuples et les philosophes qui ont cru que la terre mêlée avec l'eau, et aidée, si vous le voulez, de la chaleur du soleil, avoit produit d'elle-même, par sa propre fécondité, les plantes et les animaux, se sont trop grossièrement trompés. L'Écriture nous a fait entendre que les éléments sont stériles, si la parole de Dieu ne les rend féconds. Ni la terre, ni l'eau, ni l'air, n'auroient jamais eu les plantes ni les animaux que nous y voyons, si Dieu, qui en avoit fait et préparé la matière, ne l'avoit encore formée par sa volonté toute-puissante, et n' avoit donné à chaque chose les semences propres pour se multiplier dans tous les siècles.
Ceux qui voient les plantes prendre leur naissance et leur accroissement par la chaleur du soleil, pourroient croire qu'il en est le créateur ; mais l'Écriture nous fait voir la terre revêtue d'herbes et de toutes sortes de plantes avant que le soîen ait été créé, afin que nous concevions que tout dépend de Dieu seul.
Il a plu à ce grand ouvrier2 de créer la lumière, avant même que de la réduire à la forme qu'il lui a donnée dans le soleil et dans les astres, parce qu'il vouloit nous apprendre que ces grands et magnifiques luminaires, dont on nous a voulu faire des divinités, n'avoient par eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont ils ont été composés, ni la forme admirable à laquelle nous les voyons réduits.
Enfin le récit de la création, tel qu'il est fait par Moïse, nous découvre ce grand secret de la véritable philosophie, qu'en Dieu seul réside la fécondité et la puissance absolue. Heureux, sage, tout-puissant, seul suffisant à lui-même, il agit sans nécessité comme il agit sans besoin ; jamais contraint ni embarrassé par sa matière, dont il fait ce qu'il veut, parce qu'il lui a donné par sa seule volonté le fond de son être. Par ce droit souverain, il la tourne, il la façonne, il la meut sans peine ; tout dépend immédiatement de lui ; et si, selon l'ordre étfthli
1 On a depuis longtemps rejeté l'hypothèse des générations spontanées, et Il est constant en histoire naturelle que tous les corps vivants ne peuvent naître que de leurs semblables. — 2 Ouvrier, expression vulgaire en: par l'usage qui en est fait ici, et pleine d'énergie. Dans l'alinéa suivant, l'aulesr insiste sur ces idées et les résume.
ians la nature, une chose dépend de l'autre, par exemple, la naissance et l'accroissement des plantes, de la chaleur du soleil, c'est à cause que ce même Dieu, qui a fait toutes les parties de l'univers, a voulu les lier les unes aux autres, et faire éclater sa sagesse par ce merveilleux enchaînement.
Mais tout ce que nous enseigne l'Écriture sainte sur la création de l'univers n'est rien en comparaison de ce qu'elle dit de la création de l'homme.
Jusqu'ici Dieu avoit tout fait en commandant : « Que la lu- « miere soit ; que le firmament s'étende au milieu des eaux ; ce que les eaux se retirent; que la terre soft découverte, et « qu'elle germe ; qu'il y ait de grands luminaires qui partage gent le jour et la nuit; que les oiseaux et les poissons sortent « du sein des eaux ; que la terre produise les animaux selon « leurs espèces différentes1. » Mais quand il s'agit de produire l'homme, Moïse lui fait tenir un nouveau langage : ce Faisons « l'homme, dit-il2, à notre image et ressemblance. »
Ce n'est plus cette parole impérieuse et dominante; c'est une parole plus douce, quoique non moins efficace. Dieu tient conseil en lui-même ; Dieu s'excite lui-même, comme pour nous faire voir que l'ouvrage qu'il va entreprendre surpasse tous les ouvrages qu'il avoit faits jusqu'alors.
Faisons l'homme. Dieu parle en lui-même ; il parle à quelqu'un qui fait comme lui, à quelqu'un dont l'homme est la créature et l'image ; il parle à un autre lui-même ; il parle à celui par qui toutes choses ont été faites, à celui qui dit dans son Évangile : « Tout ce que le Père fait, le Fils le fait semblablement *. » En parlant à son Fils, ou avec son Fiis, il parle en même temps avec l'Esprit tout -puissant, égal, et coéternel à l'un et à l'autre*.
C'est une chose inouïe5 dans tout le langage de l'Écriture, qu'un autre que Dieu ait parlé de lui-même en nombre pluriel : faisons. Dieu même, dans l'Écriture, ne parle ainsi que deux ou trois fois, et ce langage extraordinaire commence à paraître lorsqu'il s'agit de créer l'homme.
Quand Dieu change de langage, et en quelque façon de con-
1 Gen., i, 5, etc. B. — 2 Ibid., 26. B. — 3 Cet alinéa offre beaucoup de répétitions; elles n'y sont point un défaut : elles donnent au style plus de clarté et de nerf. En général, les répétitions de mots sont bonnes quand elles 6ont voulues par l'écrivain, et suffisamment motivées. — * Joaun., v, 19. B. — 5 Inouï signifie ordinairement extraordinaire, prodigieux : ici il signifie ça» ne se trouve nulle part ailleurs, res inaudito.
duite, ce n'est pas qu'il change en lui-même ; mais il nous montre qu'il va commencer, suivant des conseils éternels, un nouvel ordre de choses.
Ainsi l'homme, si fort élevé au-dessus des autres créatures dont Moïse nous avoit décrit la génération, est produit d'une façon toute nouvelle. La Trinité commence à se déclarer1, en faisant la créature raisonnable, dont les opérations intellectuelles sont une image imparfaite de ces éternelles opérations par lesquelles Dieu est fécond en lui-même.
La parole de conseil, dont Dieu se sert, marque que la créature qui va être faite est la seule qui peut agir par conseil et par intelligence. Tout le reste n'est pas moins extraordinaire. Jusque-là nous n'avions point vu, dans l'histoire de la Genève, le doigt de Dieu appliqué sur une matière corruptible. Pour former le corps de l'homme, lui-même prend de la terre 2 ; et cette terre, arrangée sous une telle main, reçoit la plus belle figure qui eût 3 encore paru dans le monde. L'homme a la taille droite, la tête élevée, les regards tournés vers le ciel ; et celte conformation, qui lui est particulière, lui montre son origine et le lieu où il doit tendre.
Cette attention particulière, qui paroît en Dieu quand il fait l'homme, nous montre qu'il a pour lui un égard particulier, quoique d'ailleurs tout soit conduit immédiatement par sa sagesse.
Mais la manière dont il produit l'âme est beaucoup plus merveilleuse; il ne la tire point de la matière; il l'inspire* d'en haut; c'est un souffle de vie qui vient de lui-même.
Quand il créa les bêtes, il dit : « Que l'eau produise les poisce sons ; » et il créa de cette sorte les monstres marins, et toute âme vivante et mouvante5 qui devoit remplir les eaux. Il dit encore : « Que la terre produise toute âme vivante, les bêtes à « quatre pieds, et les reptiles6. »
C'est ainsi cme dévoient naître7 ces âmes vivantes d'une vie brute et bestiale, à qui Dieu ne donne pour toute action que des mouvements dépendants du corps. Dieu les tire du sein des
1 « A se déclarer. » A se faire connaître. — * Gen., n, 7. B. — 3 Vah. a Qui ait. n — 4 Inspirer ne se prend plus qu'au sens métaphorique, si ce n'est dans le langage spécial des sciences; ici il est pris au sens propre ayjc une élégante hardiesse : inspirare. — B « Et toute âme vivante et mouvante.» expression de la Genèse : ch. i, v. 21. Ici Ame signifie être animé. — 8 Gcn., i, 20, 24. D. — 7 « C'est ainsi, etc. » Dans cet alinéa Bossuet déduit de la nature de l'âme humaine, et de son origine, la connaissance du terme auquel elle doit aspirer, de la fin pour laquelle elle a été faite
eaux et de la terre ; mais cette âme, dont la vie devoit être une imitation de la sienne, qui devoit vivre comme iui de raison et d'intelligence, qui lui devoit être unie en le contemplant et en l'aimant, et qui pour cette raison étoit faite à son image, ne pouvoit être tirée de la matière. Dieu, en façonnant la matière, peut bien former un beau corps ; mais, en quelque sorte qu il la tourne et la façonne, jamais il n'y trouvera son imae1? et sa ressemblance. L'âme faite à son image, et qui peut être heureuse en le possédant, doit être produite par une nouvelle création : elle doit venir d'en haut ; et c'est ce que signifie c*. souffle de vie1, que Dieu tire de sa bouche.
Souvenons-nous que Moïse propose aux hommes charnels, par des images sensibles, des vérités pures et intellectuelles. Ne croyons pas que Dieu souffle à la manière des animaux. Ne croyons pas que notre âme2 soit un air subtil ni une vapeur déliée. Le souffle que Dieu inspire, et qui porte en lui-même l'image de Dieu, n'est ni air ni vapeur. Ne croyons pas que notie âme soit une portion de la nature divine, comme l'ont rêvé quelques philosophes. Dieu n'est pas un tout qui se partage. Quand Dieuauroit des parties, elles ne seroient pas faites; car le Créateur, l'être incréé, ne seroit pas composé de créatures. L'âme est faite, et tellement faite, qu'elle n'est rien de la nature divine , mais seulement une chose faite à l'image et ressemblance de la nature divine; une chose qui doit toujours demeurer unie à celui qui l'a formée : c'est ce que veut dire ce souffle divin ; c'est ce que nous représente cet esprit de vie.
Voilà donc l'homme formé. Dieu forme encore de lui la compagne qu'il veut lui donner. Tous les hommes naissent d'un seul mariage, afin d'être à jamais, quelque dispersés et multipliés qu'ils soient, une seule et même famille.
Nos premiers parents, ainsi formés, sont mis dans ce jardin délicieux qui s'appelle le Paradis; Dieu se devoit à lui-même de rendre son image heureuse.
1 Gen., n, 7. B. — - « Ne croyons pas, etc. » Ici Bossuet réfute par la révélation le système de l'émanation des âmes, suivi par plusieurs anciens, savoir : Platon, les stoïciens, les alexandrins et les gnostiques, et qui se retrouve dans la plupnrt des doctrines de l'Orient. Par cette phrase, Dieu n'est pas un tout qui se partage, Bossuet indique une des preuves naturelles de la doctrine du christianisme sur la nature de l'âme ; on est encore conduit à cette doctrine par l'étude de la psychologie : en effet, l'ohservation intérieure nous fait voir l'âme une , identique à elle-même , libre et responsable, et formant une individualité très-nettementdéterminée. Ni l'observation ni l'induction ne nous donnent lieu de la regarder comme une portion de la Divinité; tout, au contraire, repousse celte idée, surtout notre inconstance, notre fragilité et notre pente au mal. incompatibles avec l'essence divine.
Il donne un précepte à l'homme, pour lui faire sentir qu'il a un maître ; un précepte attaché à une chose sensible, parce que 1 nomme étoit fait avec des sens ; un précepte aisé, parce qu'il vouloit lui rendre la vie commode * tant qu'elle seroit innocente.
L'homme ne garde pas un commandement d'une si facile observance; il écoute l'esprit tentateur, et il s'écoute lui-même, au lieu d'écouter Dieu uniquement; sa perte est inévitable; mais il la faut considérer dans son origine aussi bien que dans ses suites.
Dieu avoit fait au commencement ses anges, esprits purs et séparés de toute matière. Lui, qui ne fait rien que de bon, les avoit tous créés dans la sainteté ; et ils pouvoient assurer leur félicité en se donnant volontairement à leur Créateur. Mais tout ce qui est tiré du néant est défectueux. Une partie de ces anges se laissa séduire à l'amour-propre 2. Malheur à la créature qui se plaît en elle-même, et non pas en Dieu 3 ! elle perd en un moment tous ses dons. Étrange effet du péché ! ces esprits lumineux devinrent esprits de ténèbres : ils n'eurent plus de lumières qui ne se tournassent en ruses malicieuses. Une maligne envie prit en eux la place de la charité; leur grandeur naturelle ne fut plus qu'orgueil; leur félicité fut changée en la triste consolation de se faire des compagnons dans leur misère ; et leurs bienheureux exercices, au misérable emploi* de tenter les hommes. Le plus parfait de tous, qui avoit aussi été le plus superbe, se trouva le plus malfaisant, comme le plus malheureux. L'homme, que Dieu avoit mis un peu au-dessous des aiiges*, en Punissant à un corps, devint à6 un esprit si parfait un objet de jalousie; il voulut l'entraîner dans sa rébellion, pour ensuite l'envelopper 7 dans sa perte. Les créatures spirituelles avoient, comme Dieu même, des moyens sensibles pour com-
1 « La vie commode, » heureuse. — 2 « Se laissa séduire à. » Pour ce laissa séduire par.— Amour-propre a ici un sens plus étendu que orgueil ouvanilé; il signifie un amour excessif de soi, en soi, et par conséquent contraire à la tendance légitime des créatures vers le Créateur et le souverain bien. — 3 « Malheur à la créature, etc. » Remarquez comment Bosnie! entremêle aux faits et aux dogmes les préceptes moraux qui en découlent, ou qui s'y rattachent. — * « En la triste, etc. au misérable emploi, etc. » On ne pourrait pasdire: changée en le> au a le même sens. — « Exercices, » occupations. Exercices est plus rare et plus vif. — 5 Psal., vm, 6. B. — 6 « Devint à un esprit, etc. » Emploi élégant de la préposition à, imité du latin ; illi fuit invidirv. — 7 « I/entraîner, pour ensuite Venvelopper, etc. » Ces deux verbes sont cite métaphore exacte, parfaitement concordante e! cr^née.
muniquer avec l'homme qui leur étoit semblable dans sa partie principale, Les mauvais esprits, dont Dieu vouloit se servir pour éprouver la fidélité du genre humain, n'avoient pas perdu le moyen d'entretenir ce commerce avec notre nature, non plus qu'un certain empire qui leur avoit été donné d'abord sur la créature corporelle. Le démon usa de ce pouvoir contre nopremiers parents. Dieu permit qu'il leur parlât en la forme d'un serpent, comme la plus convenable à représenter la malignité avec le supplice de cet esprit malfaisant, ainsi qu'on le verra dans la suite. Il ne crain; point de leur faire horreur sous cette figure. Tous les animaux avoient été également amenés aux pieds d'Adam pour en recevoir un nom convenable, et reconnoître le souverain que Dieu leur avoit donné1. Ainsi aucun des animaux ne causoit de l'horreur à l'homme, parce que, dans l'état où il étoit, aucun ne lui pouvoit nuire.
Écoutons maintenant comment le démon lui parla, et pénétrons le fond de ses artifices. Il s'adresse à Eve, comme à la plus foible ; mais en la personne d'Eve, il parle à son mari aussi bien qu'à elle : « Pourquoi Dieu vous a-t-il fait cette défense 2 ? » S'il vous a faits raisonnables 3, vous devez savoir la raison de tout : ce fruit n'est pas un poison ; « vous n'en mourrez pas*. » Voilà par où commence l'esprit de révolte. On raisonne sur le précepte, et l'obéissance est mise en doute. « Vous serez comm* des Dieux5, » libres et indépendants, heureux en vous-mêmes, sages par vous-mêmes : « vous saurez le bien et le mal ; » rien ne vous sera impénétrable. C'est par ces motifs que l'esprit s'élève contre l'ordre du Créateur, et au-dessus de la règle. Eve, à demi gagnée, regarda le fruit, dont la beauté promettoit un goût excellent 6. Voyant que Dieu avoit uni en l'homme l'esprit et le corps, elle crut qu'en faveur de l'homme il pourroit bien encore avoir attaché aux plantes des vertus surnaturelles, et des dons intellectuels aux objets sensibles *. Après avoir mangé de ce beau fruit, elle
1 Gen. il, 19, 20. B. — -Ibid., m, i. B. — 3 « Raisonnables, » doués de raison. Raisonnable signifie plus communément, qui pense vu agit d'une manière conforme à la raison.— 4 Ibid., ni, 4. B.— 5 Ibid., 5.B.— 6 Ibid., 6. B. — 1 « Et des dons intellectuels aux objets sensibles. » Dons, gallicisme, pour propriété, avec l'idée de quelque chose de rare ou de merveilleux. Intellectuel, qui appartient à l'intelligence, ou qui agit sur l'intelligence, a développe et la hsusse.— Sensible a deux sens; tantôt il signifie, comme ici, qui tombe sous les sens, et se dit des objets perçus ou sentis ; tantôt il signifie qui reçoit facilement des sensations : être sensible à la joie, à ladooleur, etc.
en présenta elle-même à son mari. Le voilà dangereusement attaqué L'exemple et la complaisance 4 fortifient la tentation : il entre dans les sentiments du tentateur si bien secondé; une trompeuse curiosité, une flatteuse pensée d'orgueil, le secret plaisir d'agir de soi-même et selon ses propres pensées, Tattiie et l'aveugle; il veut faire une dangereuse épreuve de sa liberté, et il goûte avec le fruit défendu la pernicieuse douceur de contenter son esprit; les sens mêlent leur attrait à ce nouveau charme ; il les suit, il s'y soumet, et il s'en fait le captif, lui qui en étoit le maître.
En même temps tout change pour lui 2. La terre ne lui rit plus 3 comme auparavant; il n'en aura plus rien que par un travail opiniâtre ; le ciel n'a plus cet air serein 4 ; les animaux qui lui étoient 5 tous, jusqu'aux plus odieux et aux plus farouches, un divertissement innocent, prennent pour lui des formes hideuses ; Dieu, qui avoit tout fait pour son bonheur, lui tourne en un moment tout en supplice. Il se fait peine à luimême, lui qui s'étoit tant aimé. La rébellion de ses sens lui fait remarquer en lui je ne sais quoi de honteux 6. Ce n'est plus ce premier ouvrage du Créateur où tout étoit beau ; le péché a fait un nouvel ouvrage 7 qu'il faut cacher. L'homme ne peut plus supporter sa honte, et voudroit pouvoir la couvrir à ses propres yeux. Mais Dieu lui devient encore plus insupportable. Ce grand Dieu, qui l'avoit fait à sa ressemblance et qui lui avoit donné des sens comme un secours nécessaire à son esprit, se plaisoit à se montrer à lui sous une forme sensible : l'homme ne peut plus souffrir sa présence. Il cherche le fond des forêts 8 pour se dérober à celui qui faisoit aupara-
1 « L'exemple, la complaisance, etc. » Notez le détail et la gradation avec lesquels sont exprimées toutes les circonstances intérieures de la tentation éprouvée par Adam, et de son consentement. — 5 « En même temps, etc.» Peinture du malheur de l'homme déchu; les idées s'enchaînent dans un ordre progressif; l'homme trouve la nature désormais altérée et rebelle ; il se fait honte à lui-même ; il ne peut supporter la présence de Dieu. Mort du corps et condamnation de l'âme.— 3 « La terre ne lui rit plus. » Expression poétique imitée des anciens. Ex.: Ille terrarum mihi prœter omnes arrgulus ridet. Hor., 1. n, od. ad Septim. Omnia nunc rident. Virg., egl.vi' , v. 49. Un poète moderne a dit :
Le toit «'é(;aic et rit de mille odeur» divines.
Oans la prose ordinaire on se sert plutôt en ce sens du mot sourire. — * « Cet air serein. » Cet donne plus d'énergie à l'expression. - 5 « Qui IttJ étoient. » Rossuetaime cet emp'.s du régime indirect, datif tn's-usité en latin : la phrase y gagne de la concision. — 6 Gen., m, 7. IL — 7 « Le péché a fait, etc. » Personnification vive et forte, mais sans affectation de pompe - * tbid.. 8. B.
vant tout son bonheur. Sa conscience l'accuse avant que Dieu parle. Ses malheureuses excuses achèvent de le confondre. Il faut qu'il meure ; le remède d'immortalité lui est ôté ; et une mort plus affreuse, qui est celle de l'âme, lui est figurée par cette mort corporelle à laquelle il est condamné.
Mais voici l notre sentence prononcée dans la sienne. Dieu qui avoit résolu de récompenser son obéissance dans toute sa postérité, aussitôt qu'il s'est révolté, le condamne et le frappe, non-seulement en sa personne, mais encore dans tous ses enfants, comme dans la plus vive 2 et la plus chère partie de luimôme : nous sommes tous maudits dans notre principe, notre naissance est gâtée et infectée dans sa source.
N'examinons point ici 3 ces règles terribles de la justice divine, par lesquelles la race humaine est maudite dans *on origine. Adorons les jugements de Dieu, qui regarde tous les hommes comme un seul homme dans celui dont il veut tous les faire sortir. Piegardons-nous aussi comme dégradés dans notre père rebelle, comme flétris à jamais par la sentence qui le condamne, comme bannis avec lui, et exclus du paradis où il devoit nous faire naître.
Les règles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine, dont elles sont une ombre : mais elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de cet abime. Croyons que la justice aussi bien que la miséricorde de Dieu ne veulent pas être mesurées sur celles des hommes, et qu'elles ont toutes deux 4 des effets bien plus étendus et bien plus intimes 5.
Mais pendant que6 les rigueurs de Dieu sur le genre humain nous épouvantent, admirons comme il tourne nos yeux vers un objet plus agréable, en nous découvrant notre délivrance future dès le jour de notre perte. Sous la figure du ser-
« Mais voici , elc. » Transition. — 2 « Comme dans la plus vive, etc. » Vive, vif, non pas alacer, mais vivus; comme dans ces phrases françaises, le mort saisit le vif; une partie vive du corps, c'est-à-dire vivante. Remarquez la force et la netteté de ce mot ainsi rappelé à sa fraîcheur première. — 3 Dans les alinéas suivants, l'auteur fait voir les suites du péché origine;. Voy. le sommaire. — 4 « Et qu'elles ont toutes deux, etc. » La grammaire exige toutes les deux. Je pense que de même qu'on ne dirait pas tous douze, tous vingt, etc., on ne doit pas dire non plus tous deux, et que c'est abusivement que cette façon de parler s'est introduite dans le langage familier, lorsqu'il n'estquestion que d'un petit nombre seulement, tous deux, tous trois. Le mieux est de dire: tous les deux, tous les trois. Laveaix. — 5 Inti.ne, plus pénétrant; le sens du mot latin intimus, qui est 80 dedans. — a « Ma» pendant que, etc. ;) Transition.
pent1, dont le rampement tortueux étoit une vive image des dangereuses insinuations et des détours fallacieux * de l'esprit malin, Dieu fait voir à Eve, notre mère, le caractère odieux et tout ensemble le juste supplice de son ennemi vaincu. Le serpent devoit être le plus baïde tous les animaux, comme le démon est la plus maudite de toutes les créatures. Comme le serpent rampe sur sa poitrine, le démon, justement précipité du ciel où il avoit été créé, ne se peut plus relever. La terre, dont il est dit que le serpent se nourrit, signifie les basses pensées que le démon nous inspire ; lui-même il ne pense rien que de bas, puisque toutes ses pensées ne sont que péché. Dans l'inimitié éternelle entre toute la race humaine et le démon, nous apprenons que la victoire nous sera donnée, puisqu'on nous y montre une semence bénite par laquelle notre vainqueur devoit avoir la tête écrasée, c'est-à-dire devoit voir son orgueil dompté, et son empire abattu par toute la terre3.
Cette semence bénite* étoit Jésus-Christ, fils d'une vierge, ce Jésus-Christ en qui seul Adam n' avoit point péché, parce qu'il devoit sortir d'Adam d'une manière divine, conçu non de l'homme, mais du Saint-Esprit. C'étoit donc3 par ce divin germe, ou par la femme qui le produirait, selon les diverses leçons de ce passage, que la perte du genre humain devoit être réparée, et la puissance ôtée au prince du monde, qui ne trouve rien du sien en Jésus-Christ*.
Mais, avant que de nous donner le Sauveur, il falloit que le genre humain connût, par une longue expérience, le besoin qu'il avoit d'un tel secours. L'homme fut donc laissé k luimême ; ses inclinations se corrompirent, ses débordements al -
1 Gen., m, 14, 15. B. — 2 « Fallacieux. » Du latin fallax, plus expressif que trompeur. «L'éloquent Bossuel est le seul qui se soit servi, après Corneille, de cette belle épithète fallacieux. Pourquoi appauvrir la langue? un mot consacre par Corneille et Bossuet peut-il être abandonné?» Voltaire, Observ. sur Corneille. L'opinion de Voltaire a été suivie.—3 Var. «Die" fait voir à Eve notre mère son ennemi vaincu, et lui montre cette semence Leuite par laquelle son vainqueur devoit avoir la tête écrasée, c'est-à-dire devoit voir son orgueil dompté. »— En développant davantage sa pensée, Bossuet l'a rendue plus vive et plus frappante; il a fait un tableau là où il n'y avait qu'une esquisse. — * Bénie serait plus correct. « Bénit, ite, se dit de certaines choses sur lesquelles la bénédiction du prêtre a été donnée avec les cérémonies prescrites. Eau bénite. Pain bénit. Cierge bénit. Chandelle bénite. Les drapeatut ont été bénit». — Béni, ie. s'emploie surtout en parlant des personnes. L'ange dit à la sainte Vierge : Vous êtes bénie entre toutes les femmes, el Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. » Acad. — 5 « C'était donc, etc. w Cette phrase a été ajoutée dans la dernière édit. préparée par Bossuet. «• * Joann., xiv, 30. B.
lèrent à l'excès, et l'iniquité couvrit toute la face de la terre l.
Alors Dieu médita une vengeance dont il voulut que le souvenir ne s'éteignît jamais parmi les hommes : c'est celle du déluge universel, dont en effet la mémoire dure encore dans toutesMes nations, aussi bien que celle des crimes qui l'ont attiré.
Que les hommes ne pensent plus que le monde va tout seul 2, et que ce qui a été sera toujours comme de lui-même. Dieu, qui a tout fait, et par qui tout subsiste, va noyer tous les animaux avec tous les hommes, c'est-à-dire qu'il va détruire la plus belle partie de son ouvrage.
Il n'avoit besoin que de lui-même pour détruire ce qu'il avoit fait d'une parole3 : mais il trouve plus digne de lui de faire servir ses créatures d'instrument à sa vengeance ; et il appelle les eaux pour ravager la terre couverte de crimes.
Il s'y trouva pourtant un homme juste. Dieu, avant que de4 le sauver du déluge des eaux, l'avoit préservé, par sa grâce, du déluge de l'iniquité. Sa famille fut réservée pour repeupler la terre, qui n'alloit plus être qu'une immense solitude. Par les soins de cet homme juste, Dieu sauve les animaux, afin que l'homme entende 5 qu'ils sont faits pour lui, et qu'il s'en serve, pour la gloire de leur Créateur6.
Il fait plus ; et, comme s'il se repentoit d'avoir exercé sur le genre humain une justice si rigoureuse, il promet solennellement de n'envoyer jamais de déluge pour inonder toute la terre : et ii daigna faire ce traité, non-seulement avec les hommes, mais encore avec tous les animaux tant de la terre que de l'air 7, pour montrer que sa providence s'étend sur tout ce qui a vie. L'arc-en-ciel parut alors : Dieu en choisit les couleurs si douces et si agréablement diversifiées sur un nuage rempli d'une bénigne rosée, plutôt que d'une pluie incommode, pour être un témoignage éternel que les pîuies qu'il enverrait dorénavant ne feroient jamais d'inondation universelle. Depuis ce temps, l'arc-en-ciel paroît dans les célestes visions comme un des principaux ornements du trône de Dieu 8, et y . porte une impression de ses miséricordes.
Le monde se renouvelle, et la terre sort encore une fois du
1 « LMniq;iité couvrit toute la face de la terre. » Expression poétique dn tyle de la llible. — - « Que le monde va tout seul. » Tour simple et énergique. — 3 Antithèse, dont le second terme est métaphorique. « Ce qu'il avoit fait d'une parole. » Le monde. — * « Avant que de. » Expression correcte; mais ou dit aujourd'hui, avant de. — 3 « Entende» Comprenne. — 6 Var. « Et soumis à son empire par leur créateur. » — 7 Gen., K, 9; 10 etc. B. — 8 Ezech., i, 2S;ÂpocaL, ivf S. B.
sein des eaux : mais dans ce" renouvellement, iî demeure <we impression ! éternelle de la vengeance divine. Jusqu'au déluge toute la nature étoit plus forte et plus vigoureuse; par cette immense quantité d'eaux que Dieu amena sur la terre, et par le long séjour qu'elles y firent, Tes sucs qu'elle enferment furent altérés ; l'air, chargé d'une humidité excessive, fortifia les principes de la corruption ; et la première constitution de l'univers se trouvant afîoiblie, la vie humaine, qui se poussoit jusques à près de mille ans, se diminua peu à peu; les herbes el les fruits n'eurent plus leur première force, et il fallut donner aux hommes une nourriture plus substantielle dans la chair des animaux *.
Ainsi dévoient disparoître et s'effacer peu à peu les restes de la première institution ; et la nature changée 3 avertissoit l'homme que Dieu n'étoit plus le même pour lui depuis qu'il avoit été irrité par tant de crimes.
Au reste, cette longue vie des premiers hommes, marquée dans les annales du peuple de Dieu, n'a pas été inconnue aux autres peuples, et leurs anciennes traditions en ont conservé la mémoire 4. La mort qui s'avançoit fit sentir aux hommes une vengeance plus prompte ; et comme tous les jours ils s'enfonçoient de plus en plus dans le crime, il falloit qu'ils fussent aussi, pour ainsi parler, tous les jours plus enfoncés dans leur supplice5.
Le seul changement des viandes 6 leur pouvoit marquer combien leur état alloit s'empirant, puisqu'en devenant plus foibles, ils devenoient en môme temps plus voraces et plus sanguinaires.
Avant le temps du déluge, la nourriture que les hommes prenoient sans violence dans les fruits qui tomboient d'euxmêmes, et dans les herbes qui aussi bien séchoient si vite, étoit sans doute quelque reste de la première innocence, et de la douceur à laquelle nous étions formés. Maintenant, pour nous nourrir, il faut répandre du sang, malgré l'horreur qu'il nous
1 « Lno impression. » Le mot impression est ici employé avec autant de justesse que de nouveauté, ramené du sens métaphorique presque au sens étymologique. — 2 Gen., ix, 3. B. — 3 « La nature changée. » Tour latin et ■jlégant pour le changement de la nature avertissait. — 4 Maneth. Beros. Hesliaus, Nie. Damas, et al. apud Joseph., Ânt. Jud., lib. i, c. iv, al. m ; Hesiod., Op. et dies. B. — 5 « La mort qui s'avançoit, etc. » Phrase pleine d'énergie, terminée par une métaphore forte et hardie. La nouveauté en est sauvée par ce mot : pour ainsi parler.— 6 Le mot viande, qui, aujourd'hui, ne se dit communément que de la chair des animaux, se prenait autrefois poui toute espèce de nourriture. Victus.
rause naturellement; et tous les raffinements dont nous nous serons pour couvrir nos tables suffisent à peine à nous déguiser les cadavres ' qu'il nous faut manger pour nous assouvir.
Mais ce n'est là que la moindre partie de nos malheurs. La vie déjà raccourcie s'abrège encore par les violences qui s'introduisent dans le genre humain. L'homme, qu'on voyoit dans les premiers temps épargner la vie des bêtes, s'est accoutumé à n'épargner plus la vie de ses semblables. C'est en vain que Dieu défendit, aussitôt après le déluge, de verser le sang humain; en vain, pour sauver quelque vestige de la première douceur de notre nature, en permettant de manger la chair des bêtes, il en avoit réservé le sang2 ; les meurtres se multiplièrent sans mesure. Il est vrai qu'avant le déluge Caïn avoit sacrifié son frère à sa jalousie3. Lamech, sorti de Caïn, avoit fait le second meurtre * ; et on peut croire qu'il s'en fit d'autres après ces damnables exemples. Mais les guerres n'étoient pas encore inventées. Ce fut après le déluge que paru rent ces ravageurs 5 de provinces, que l'on a nommés conquérants, qui, poussés par la seule gloire du commandement, ont exterminé tant d'innocents. Nemrod, maudit rejeton de Cham maudit par son père, commença à faire la guerre seulement pour s'établir un empire6. Depuis ce temps, l'ambition s'est Jouée, sans aucune borne, de la vie des hommes ; ils en sont venus à ce point de s'entre-tuer sans se haïr ; le comble de la gloire et le plus beau de tous les arts a été de se tuer les uns les autres 7.
Cent ans ou environ après le déluge, Dieu frappa le genre humain d'un autre fléau par la division des langues. Dans la dispersion qui se devoit faire de la famille de Noé par toute la terre habitable, c'étoit encore un lien de la société, que la langue qu'avoient parlée les premiers hommes, et qu'Adam avoit apprise à ses enfants, demeurât commune. Mais ce reste de l'ancienne concorde périt à la tour de Babel : soit que les enfants d'Adam, toujours incrédules, n'eussent pas donné assez de croyance à la promesse de Dieu, qui les avoit assurés qu'on ne verroit plus de déluge, et qu'ils se soient préparé un refuge
— * « Cadavres. » Expression oratoire et poétique ; se lie bien au mot assouvie. La pensée de l'auteur est de faire voir la violence de l'homme
— s Gen., ix, 4. B. — 3 Ibid., iv, 8. B. — * ftfrf., 25. B. — On dirait aujourd'hui avoir commis. On voit partout Bossuet préférer l'expression simple, elliptique et directe. — 5 Ravageurs, expression hardie et hasardée : admi?e dans le style soutenu. Acad. — 6 Gen., x, 9. B. — "« Depuis ce temps, etc a Réflexion morale pleine de force et d'amertume.
conlre un semblable accident dans la solidité et dans la hauteur de ce superbe édifice, ou qu'ils n'aient eu pour objet que de rendre leur nom immortel par ce grand ouvrage, avant mie de se séparer, ainsi qu'il est marqué dans la Genèse1; Dieu ne leur permit pas de le porter, comme ils l'espéroient, jusqu'aux nues ; ni de menacer, pour ainsi dire, le ciel par l'élévation de ce hardi bâtiment ; et il mit la confusion parmi eux, en leur faisant oublier leur premier langage. Là donc ils commencèrent à se diviser en langues et en nations. Le nom de Babel, qui signifie confusion, demeura à la tour, en témoignage de ce désordre, et pour être un monument éternel au genre humain, que l'orgueil est la source de la division et du trouble parmi les hommes*.
Yoiià les commencements du monde 3, tels que l'histoire de Moïse nous les représente : commencements heureux d'abord, pleins ensuite de maux infinis ; par rapport à Dieu qui fait tout, toujours admirables ; tels enfin que nous apprenons, en les repassant dans notre esprit, à considérer l'univers et le genre humain toujours sous la main du Créateur, tiré du néant par sa parole, conservé par sa bonté, gouverné par sa sagesse, puni par sa justice, délivré par sa miséricorde, et toujours assujetti à sa puissance.
Ce n'est pas ici l'univers tel que l'ont conçu les philosophes, formé, selon quelques-uns, par un concours fortuit des premiers corps; ou qui, selon les plus sages, a fourni sa matière à son auteur ; qui par conséquent n'en dépend, ni dans le fond de sod être, ni dans son premier état, et qui l'astreint à certaines lois que lui-même ne peut violer.
Moïse, et nos anciens pères dont Moïse a recueilli les traditions, nous donnent d'autres pensées. Le Dieu qu'il nous a montré a bien une autre puissance : il peut faire et défaire ainsi qu'il lui plaît ; il donne des lois à la nature, et les renverse quand il veut.
Si, pour se faire connoître dans le temps que la plupart des hommes l'avoient oublié, il a fait des miracles étonnants, et a forcé la nature à sortir de ses lois les plus constantes, il a continué par là à montrer qu'il en étoit le maître absolu, et que sa volonté est le seul lien qui entretient Tordre du monde.
1 Gen., xi, 4, 7. B.— s Tout cet alinéa est une addition de la dernière édit. préparée par Bossuct. — 3 a Voilà les commencements, etc. » L'auteur résume ici, non pas précisément les faits, comme le ferait un simple historien, mais les pensées dominantes et essentielles. Voy. le Sommaire.
C'est justement ' ce que les hommes avoient oublié ; la stabilité d'un si bel ordre ne servoit plus qu'à Ic;:r persuader que cet ordre avoit toujours été, et qu'il étoit de soi-même; par où * ils étoient portés à adorer ou le monde en général, ou l^s astres, les cléments, et enlin tous ces grands corps qui le composent. Dieu donc a témoigné au genre humain une bonté digne de lui, en renversant dans des occasions éclatantes cet ordre, qui non-seulement ne les frappoit plus, parce qu'ils v étoient accoutumés, mais encore qui les portoit, tant ils étoient aveuglés, à imaginer hors de Dieu3 l'éternité et l'indépendance.
L'histoire du peuple de Dieu, attestée par sa propre suite, et par la religion tant de ceux qui l'ont écrite que de ceux qui l'ont conservée avec tant de soin, a gardé comme dans un fidèle registre la mémoire de ces miracles, et nous dorme par là l'idée véritable de l'empire suprême de Dieu, maître tout-puissant de ses créatures, soit pour les tenir sujettes aux lois générales qu'il a établies, soit pour leur en donner d'autres quand il juge qu'il est nécessaire de réveiller par quelque coup surprenant le genre humain endormi.
Voilà le Dieu * que Moïse nous a proposé 5 dans ses écrits comme le seul qu'il falloit servir; voilà le Dieu que les patriarches ont adoré avant Moïse ; en un mot, le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, à qui notre père Abraham a bien voulu immoler son fils unique, dont Melchisédech, figure de Jésus-Christ, étoit le ponlif'e ; à qui notre père Noé a sacriiié en sortant de l'arche ; que le juste Abel avoit reconnu6 en lui offrant ce qu'il avoit de plus précieux ; que Seth, donné à Adam à la place d'Abel, avoit fait connoître à ses enfants, appelés aussi les enfants de Dieu; qu'Adam même avoit montré à ses descendants comme celui des mains duquel il s'étoit vu récemment sorti, et qui seul pouvoit mettre fin aux maus de sa malheureuse postérité.
La belle philosophie 7, que celle qui nous donne des idées si
1 « Justement.» Précisément. — 2 Par où, synthétique et elliptique, au lieu de la forme analytique et par là ; la première est conforme au génie des langues anciennes; — 3 « A imaginer hors de Dieu. » C'est-à-dire à s'imj^ir.er que l'on puisse trouver hors de bien. — 4 « Voilà le Dieu, etc. » Période oratoire. Elle n'a pas toutefois la symétrie de la période cicéronienne , et ne dépasse pas la forme générale de l'exposition historique et didactique. — 5 « Nous a proposé. » Présenté, montré ; proposuit.— 6 A qui Abel avait rendu hommage. — 7 « La helle philosophie. » Régime en apostrophe d'un verbe implicite; en latin : ô prœclaram philosophiam. Go paragraphe en style coupé se lie bien par le ton élevé et oratoire à ia période précédente.
pures de l'auteur de notre être ! la belle tradition, que celle qui nous conserve la mémoire de ses œuvres magnifiques ! Que le peuple de Dieu est saint, puisque, par une suite non interrompue depuis l'origine du monde jusqu'à nos jours, il a toujours conser <é une tradition et une philosophie si sainte !