‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 70 sur 110 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Abraham et les patriarches.

[ Sommaire. — Premier état de la religion consistant dans le culte d'un seul Dieu, conservé par la tradition : ensuite affaiblissement de la raison, et de là l'origine de l'idolâtrie. L'auteur en fait voir la corrélation avec la séduction exercée envers Adam et Eve par l'ange rebelle, et le péché originel; il déduit de l'asservissement de la pensée aux sens 1 origine des divers genres d'idolâtrie. — Décadence de l'homme; développement sur ce point. — Vocation d'Abraham; choix de ce patriarche et de sa famille pour la conservation de la religion véritable. Abraham connu chez divers peuples: Bossuet cite comme tirant de lui seul leur origine, les Iduméens, les Arabes, descendants d'Ismaël ; il rapporte les traditions qu'il a laissées chez les Syriens et les Chaldéens ; puis il revient à l'histoire sacrée. — Après s'être étendu sur la vie royale et patriarcale d'Abraham, sur sa puissance et ses guerres, il passe à la vocation, dont il explique les termes, et spécialement la promesse du Messie. Vient ensuite un récit développé de faits : la naissance d'Isaac, le sacrifice d'Abraham et les nouvelles bénédictions de Dieu, l'histoire dlsaac et de Jacob. Revenant à son objet principal, l'auteur, après avoir indiqué la naissance du fils de Jacob et l'origine des douze tribus, aperçoit leur division future, et l'élection spéciale de la tribu de Juda : il développe la prophétie de Jacob mourant, et la prédiction spéciale relative au

Mais comme le peuple de Dieu a pris, sous le patriarche Abraham, une forme plus réglée, il est nécessaire, Monseigneur, de vous arrêter un peu sur ce grand homme.

Il naquit environ trois cent cinquante ans après le déluge, dans un temps où la vie humaine, quoique réduite à des bornes plus étroites, étoit encore très-longue. Noé ne faisoit que de mourir ; Sem, son fils aîné, vivoit encore ; et Abraham a pu passer avec lui presque toute sa vie*.

Représentez-vous donc le monde encore nouveau, et encore, pour ainsi dire, tout trempé des eaux du déluge, lorsque les hommes, si près de l'origine des choses, n'avoient besoin, pour connoître l'unité de Dieu et le service qui lui étoit dû, que de la tradition qui s'en étoit conservée depuis Adam et depuis Noé ; tradition d'ailleurs si conforme aux lumières de la rai-

son, qu'il sembloit qu'une vérité si claire et si importante ne pût jamais être obscurcie ni oubliée parmi les hommes. Tel est le premier état de la religion, qui dure jusqu'à Abraham, cù, pour connoître les grandeurs de Dieu, les hommes n'avoient à consulter que leur raison et leur mémoire.

Mais la raison étoit foible et corrompue ; et, à mesure qu'on s'éloignoit de l'origine des choses, les hommes brouilloient les idées qu'ils avoient reçues de leurs ancêtres. Les enfants indociles ou mal appris, n'en vouloient plus croire leurs grandspères décrépits, qu'ils ne connoissoient qu'à peine après tant de générations; le sens humain abruti1 ne pouvoit plus s'élevei aux choses intellectuelles; et les hommes ne voulant plus adorer que ce qu'ils voyoient, l'idolâtrie se répandoit par tout l'univers.

L'esprit qui avoit trompé le premier homme goûtoit alors tout le fruit2 de sa séduction, et voyoit l'effet entier de cette parole : « Vous serez comme des dieux. » Dès le moment qu'il la proféra, il songeoit à confondre en l'homme l'idée de Dieu avec celle de la créature, et à diviser un nom dont la majesté consiste à être incommunicable3. Son projet lui réussissoit. Les hommes, ensevelis dans la chair et dans le sang*, avoient pourtant conservé une idée obscure de la puissance divine, qui se soutenoit 3 par sa propre force, mais qui, brouillée 6

1 «Le sens humain, etc. » Le mot sens a ici la même acception que dans les expressions bon sens, sens commun. La signification eu est à peu prés la même que celle du mot entendement. On doit comprendre sous le mot sens, employé comme il l'est ici, l'ensemble des facultés humaines qui ont pou? objet la connaissance. Il ne faut pas confondre le sens général et universel, avec les sens qui s'exercent par des organes particuliers, tels que la vue, l'ouïe, etc., non plus qu'avec le sens moral, etc. «Abruti. » On remarquera avec l'étymologie ( devenir brut ) de ce mot, son énergie, et la justesse de la conception philosophique qu'il renferme. — 2 « Goùloit le fruit. » Expression métaphorique passée dans le langage ordinaire. — 3 « Et à diviser un nom, etc.» L'unité de Dieu est absolue; ce n'est point une unité d'ensemble, mais une unité qui ne peut être divisée ni multipliée : cette unité de la nature divine est telle qu'elle ne peut pas même se communiquer, c'est ce que dit ici Bossuet ; on a vu ailleurs que l'âme humaine n'est pas une émanation, mais une pure création, que le monde n'î point été tiré de Dieu, mais créé par Dieu, par un acte libre. Il n'y a rien de contraire à ces vérités à dire d'une autre part que Dieu se communique aux hommes par la raison, par la foi, par l'amour, par les grâces attachées aux sacrements. — * Métaphore pour absorbés dans les sensations physiques. Cette métaphore est aussi juste que forte : l'âme s'éteint, pour ainsi dire, dans ces sensations grossières. VirgiW avait dit : Somno vinoque sepulti. Enéid., ix, v. 256. —

* « Qui se soutenoit. » Qui se rapporte assez évidemment à idée, pour que l'on n'insiste pas ici sur une légère négligence dans la construction. —

• « Brouillée.» Confondue. — Remarquez le contraste plein de justesse entre

avec les images venues par leurs sens, leur faisoit adorer toutes les choses où il paroissoit quelque activité et quelque puissance. Ainsi le soleil et les astres qui se fai soient, sentir de si loin, le feu et les éléments dont les effets étoient si universels, furent les premiers objets de l'adoration publique. Les grands rois, les grands conquérants qui pouvoient tout i sur la terre, et les auteurs des inventions utiles à la vie humaine, eurent bientôt après les honneurs divins. Les hommes portèrent la peine Je s'être soumis à leurs sens; les sens décidèrent de tout, et firent, malgré la raison, tous les dieux qu'on adora sur la terre 2.

Que l'homme parut alors éloigné de sa première institution! et que l'image de Dieu y étoit gâtée ! Dieu pouvoit-il l'avoir fait avec ces perverses inclinations qui se déclaroient tous les jours de plus en plus? et cette pente prodigieuse qu'il avoit à s'assujettir à toute autre chose qu'à son Seigneur naturel, ne montroit-elle pas trop visiblement la main étrangère par laquelle l'œuvre de Dieu avoit été si profondément altérée dans l'esprit humain, qu'à peine pouvoit-on y en reconnoître quelque trace ? Poussé par cette aveugle impression qui le dominoit, il 5'enfonçoit dans l'idolâtrie, sans que rien le pût retenir. Un si grand mal faisoit des progrès étranges. De peur qu'il n'infectât tout le genre humain, et n'éteignît tout à fait la connoissance de Dieu, ce grand Dieu appela d'en haut son serviteur Abraham, dans la famille duquel il vouloit établir son culte, et conserver l'ancienne croyance tant de la création de l'univers que de la providence particulière avec laquelle il gouverne les choses humaines.

Abraham a toujours été célèbre dans l'Orient 8. Ce n'est pas

ces mots idée et images; le premier désignant ici une notion pure et intellectuelle, le second des notions sensibles et de choses matérielles.— l « Qui pouvoient tout. » Le yeibe pouvoir a ici sa force naturelle, comme en grec et en latin ; il a un substantif pour complément. Dans l'usage ce verbe, perdant son énergie primitive, est souvent réduit à n'être plus qu'une sorte de verbe auxiliaire ou de liaison : il fait alors un gallicisme et ne passe point dans la traduction latine ou grecque. — - Remarquez dans cet alinéa et le suivant un ton élevé, oratoire et m<*mo poétique. La grandeur des pensées, et l'indignation du chrétien contre l'idolâtrie motivent cet accent animé. On le reconnaît au langage plus Gguré, métaphorique et elliptique, et à ces deux figures oratoires, l'exclamation et l'interrogation qui suivent : « Que l'homme parut alors, etc. » Remarquez, surtout le naturel avec lequel l'auteur s'élève ainsi, sais y penser, sans aucun calcul — 8 Bossuet nous fait d'abord connaître Abraham par les témoignages profanes, et nous donne une idée de l'importance historique de ce grand t sa \\c patriarcale rinple, majestueuse ; et, la voie ainsi préparée, il arrive au grand évén&>

seulement les Hébreux qui le regardent comme leur père ; les Iduméens se glorifient de la même origine. Ismaôl, fils d'Abraham, est connu parmi les Arabes comme celui d'où ils sont sortis1. La circoncision leur est demeure'e comme la marque de leur origine, et ils l'ont reçue de tout temps, non pas au huitième jour, à la manière des Juifs, mais à treize ans, comme l'Écriture nous apprend qu'elle fut donne'eà leur père Ismaël2 : coutume qui dure encore parmi les mahométans. D'autres peuples arabes se ressouviennent d'Abraham et de Cétura, et ce sont les mêmes que l'Écriture fait sortir de ce mariage3. Ce patriarche étoit Chaldéen ; et ces peuples, renommés pour leurs observations astronomiques, ont compté Abraham comme un de leurs plus savants observateurs *. Les historiens de Syrie l'ont fait roi de Damas, quoique étranger et venu des environs de Babylone ; et ils racontent qu'il quitta le royaume de Damas pour s'établir dans le pays des Chananéens, depuis appelé Judée5. Mais il vaut mieux remarquer ce que l'histoire du peuple de Dieu nous rapporte de ce grand homme. Nous avons vu qu'Abraham suivoit le genre de vie que suivirent les anciens hommes, avant que tout l'univers eût été réduit en royaumes. il régnoit dtâns sa famille, avec laquelle il embrassoit cette vie pastorale tant renommée pour sa simplicité et son innocence ; riche en troupeaux 6, en esclaves et en argent, mais sans terres et sans domaine7 ; et toutefois il vivoit dans un royaume étranger, respecté et indépendant comme un prince8. Sa piété et sa droiture9 protégées de Dieu, lui attiroient ce respect. Il traitoit

ment de la Vocation. Dans tout ce récit sur Abraham les idées sont classées avec un ordre plein d'art qui révèle le grand écrivain.—1 Gen., xvi, xvn. B.

- - 2 Ibid., xvn, 25 ; Joseph., Ant. Jud., lib. i, c. xni, al. xn. B. — 3 Gen., xxv ; Alex. Polyh. apud Joseph., Ant. Jud., lib. i, c. xvi, al. xv. B.— * Beros., Hecat, Eupol., Alex. Polyh. et al. apud Joseph., Ant Jud., lib. i, c.vin, al. vu; et Euseb., Prœp. Evang., lib. ix, c. xvi, xvn, xvm, xix, xx, etc. B.— 5 Nie. Damasc, lib. rv ; Tlist. univ. in excerpt.; S'ales., p. 491 ; et apud Joseph., Ant. Jud., lib. i, c.vin; et Euseb., Prœp. E van g., lib. ix, c. xvi. B.

— 6 «Riche en troupeaux, etc. » Le pâturage, art facile, qui se concilie parfaitement avec une vie indépendante, convenait mieux aux hommes de cette époque reculée, que les travaux incessants de l'agriculture proprement dite. Partout, ou à peu près, l'ère pastorale a précédé l'ère agricole On voit que dans un temps postérieur environ de huit siècles à Abraham, la richesse chez les Grecs consistait surtout en troupeaux ; c'est en possessions de ce genre qu'est évaluée dans l'Odyssée la fortune iPOlysse.- l Gen^xiu, etc. B. — » ibid., xiv, xxi, 22, 27; xxm, 6. B.— 9 «Sa piété et sa droiture.» Ce beau mot Droiture, si juste et si français, mérite une attention spéciale Il tire son origine d'une métaphore: l'observation exacte du devoir moreï, des lois de la sincérité! de la fidélité aux promesses et de la probité en gêné*

d'égal avec1 les rois qui recherchoient son alliance, et c'est de là qu'est venue l'ancienne opinion qui l'a lui-même fait roi. Quoique sa vie fût simple et pacifique, il savoit faire la guerre, mais seulement pour défendre ses alliés opprimés8. Il les défendit, et les vengea par une victoire signalée ; il leur rendit toutes leurs richesses reprises3 sur leurs ennemis, sans réserver4 autre chose que la dîme qu'il offrit à Dieu, et la part qui appartenoit aux troupes auxiliaires qu'il avoit menées au combat. Au reste, après un si grand service, il refusa les présents des rois avec une magnanimité sans exemple, et ne put souffrir qu'aucun homme se vantât d'avoir enrichi Abraham. Il ne vouloit rien devoir qu'à Dieu qui le protégeoit, et qu'il suivoit seul avec une foi et une obéissance parfaite5.

Guidé par cette foi6, il avoit quitté sa terre natale pour venir au pays que Dieu lui montroit. Dieu, qui l'avoit appelé, et qui l'avoit rendu digne de son alliance, la conclut à ces conditions.

Il lui déclara qu'il seroit le Dieu de lui et de ses enfants7, c'est-à-dire qu'il seroit leur protecteur, et qu'ils le serviroient comme le seul Dieu créateur du ciel et de la terre.

Il lui promit une terre (ce fut celle de Chanaan) pour servir de demeure fixe à sa postérité, et de siège à la religion8.

Il n'avoit point d'enfants, et sa femme Sara étoit stérile. Dieu lui jura par soi-même, et par son éternelle vérité, que de lui et de cette femme naîtroit une race qui égaleroit les étoiles du ciel et le sable de la mer9.

Mais voici l'article 10 le plus mémorable de la promesse divine. Tous les peuples se précipitoient dans l'idolâtrie. Dieu promit au saint patriarche qu'en lui et en sa semence toutes ces nations aveugles, qui oublioient leur Créateur, seroient bénites 1 ' ,

:al est comprise dans la droiture ; le devoir est une ligne droite, que rien ne doit faire dévier ou fléchir. — * a D'égal avec. » On dit communément, d'égal à égal avec— - Gen., xiv. R.— 3 « Reprises. » Tour latin pour, après les avoir reprises. Voy. p. 158, noie 5. — * « Sans réserver. » On dirait aujourd'hui , sans rien réserver pour lui-même. — B Ce dernier membre de phrase présente un sens équivoque : signifie— t-il et que lui seul suivait; ou bien, et auquel seul il s'attachait? Nous pensons que le premier sens est le véritable. — 6 « Guidé par cette foi. » Cet alinéa et les suivants, renfermant comme les articles d'une loi ou d'un centrât, sont courts et détachés : cette forme les (?rave plus fortement dans la mémoire.— 7 Gen., xu, xvn. R. — * Ibid. B.— *Ibid., xu, 2; xv, à, 5; xvn, 19. R.— ™ Le mot mais n'indique ici ni contradiction ni exception, il ne fait qu'appeler l'attention du lecteur avec plus de vivacité. Les conjonctions correspondantes en latin et en grec sont souvent employées dans le même sens, plus souvent qu'ea français.— Voir de même un peu plus loin : «Mais toujours prédit. »— n Ge'A.} xn, 5; xvui, 18. R. —Sur bénites, roy. ci-dessus, p. 12G, note *.

c'est-à-dire rappelées à sa connoissance, où se trouve la véritable bénédiction.

Par cette parole, Abraham est fait le père de tous les croyants, et sa postérité est choisie pour être la source d'où la bénédiction doit s'étendre par toute la terre.

En cette promesse étoit enfermée la venue du Messie tant de fois prédit à nos pères, mais toujours prédit comme celui qui devoit être le Sauveur de tous les Gentils et de tous les peuples du monde.

Ainsi ce germe béni, promis à Eve, devint aussi le germe et le rejeton d'Abraham.

Tel est le fondement de l'alliance ; telles en sont les conditions. Abraham en reçut la marque dans la circoncision1, cérémonie dont le propre effet étoit de marquer que ce saint homme appartenoit à Dieu avec toute sa famille.

Abraham étoit sans enfants quand Dieu commença à bénir sa race. Dieu le laissa plusieurs années sans lui en donner. Après, il eut Ismaël , qui devoit être père d'un grand peuple, mais non pas de ce peuple élu, tant promis à Abraham 8, Le père du peuple élu devoit sortir de lui et de sa femme Sara, qui étoit stérile. Enfin, treize ans après Ismaël, il vint cet enfant tant désiré: il fut nommé Isaac 3, c'est-à-dire m, enfant de joie, enfant de miracle, enfant de promesse, qui marque par sa naissance que les vrais enfants de Dieu naissent de la grâce.

Il étoit déjà grand ce bénit enfant \ et dans un âge où son père pouvoit espérer d'en avoir d'autres enfants, quand tout à coup Dieu lui commanda de l'immoler5. A quelles épreuves la foi est-elle exposée ! Abraham mena Isaac à la montagne que Dieu lui avoit montrée; et il alloit sacrifier ce fils en qui seul Dieu lui promettoit de le rendre père et de son peuple et du Messie. Isaac présentoit le sein à l'épée que son père tenoit toute prête à frapper ; Dieu, content de l'obéissance du père et du fils, n'en demande pas davantage. Après que ces deux grands hommes ont donné au monde \n\e image si vive et si belle de l'oblation volontaire de Jésus-Christ, et qu'ils ont goûté en esprit les amertumes de sa croix, ils sont jugés vraiment dignes d'être ses ancêtres6. La fidélité d'Abraham fait que Dieu lui

1Gen.,xv:i.B — *Ibid., xn, xv, 2 ; xvi, 5, 4;xvn, 20;xxi, 15. B. -*lbid., xxi, 2, 5. B. — * « Il étoit déjà grand ce bénit enfant, etc.» Le style s'anim* et passe au ton de l'éloquence sacrée ; le sujet dont l'auteur nous occupe le veut ainsi.— Bénit enfant. Il aurait fallu béni. Voyez ci-dessus page 12C, note 4.-5 Gen. xxn. B. — 6 « Après que ces deux grands hommes, etc. b Ce style, pénétré de l'esprit des saints mvstêres, est digne de la pensée.

confirme toutes ses promesses1, et bénit de nouveau non-seulement sa famille, mais encore par sa famille, toutes les nations de l'univers.

En effet, il continua sa protection à Isaac, son fils, et à Jacob, son pelit-fils. Ils furent ses imitateurs, attachés comme lui à la croyance ancienne, à l'ancienne manière de vie qui étoit la vie pastorale, à l'ancien gouvernement du genre humain où chaque père de famille étoit prince dans sa maison. Ainsi, dans les changements qui s'introduisoient tous les jours parmi les hommes, la sainte antiquité revivoit dans la religion et dans la conduite d'Abraham et de ses enfants.

Aussi Dieu réitéra-t-il à Isaac et à Jacob les mêmes promesses qu'il avoit faites à Abraham2; et comme il s'étoit appelé Ift Dieu d'Abraham, il prit encore le nom de Dieu d'Isaac et de Dieu de Jacob.

Sous sa protection ces trois grands hommes commencèrent a demeurer dans la terre de Chanaan, mais comme des étrangers, et sans y posséder un pied de terre z, jusqu'à ce que la famine attira4 Jacob en Egypte, où ses enfants multipliés3 devinrent bientôt un grand peuple, comme Dieu l'avoit promis.

Au reste, quoique ce peuple, que Dieu faisoit naître dans son alliance, dût s'étendre parla génération, et que la bénédiction dût suivre le sang, ce grand Dieu ne laissa pas d'y marquer l'élection de sa grâce ; car, après avoir choisi Abraham du milieu des nations, parmi les enfants d'Abraham il choisit Isaac, et des deux jumeaux d'Isaac il choisit Jacob, à qui il donna le nom d'Israël.

La préférence de Jacob fut marquée par la solennelle bénédiction qu'il reçut d'Isaac, par surprise en apparence, mais en effet par une expresse disposition de la saçres^e divine. Cette action prophétique et mystérieuse avoit été préparée par un oracle dès le temps que Rébecca, mère d'Ésaû et de Jacob, les portoit tous deux dans son sein ; car cette pieuse femme, troublée du combat qu'elle sentoit entre ses enfants dans ses entrailles, consulta Dieu, de qui elle reçut cette réponse : « Vous portez « deux peuples dans votre sein, et l'aîné sera assujetti au plus

' G«n., xxn, 18. B.— 2 ïbid.s xw, il ; xxvi, 4; xxvm, 14. D.— * Âct., vu, 5. I». — 4 Ordinairement jusqu'à ce çucveut être suivi du subjonctif: on dirait plus communément jusqu'au mnmctiL nu : mais ici le verbe doit être à l'indicatif, parce qu'il énonce un fait positif. — 6 Ce participe multipliés a la force d'une phrase incidente cl signifie, « où ses enfants s'étant nmlti«: b Cet emploi elliptique du participe passé est beau et trés-correct.

« jeune. » En exécution de cet oracle, Jacob avoitreçu de son frère la cession de son droit d'aînesse, confirmée par serment *; et Isaac, en le bénissant, ne fit que le mettre en possession de ce droit, que le ciel lui-même lui avoit donné. La préférence des Israélites, enfants de Jacob, sur les Iduméens, enfants d'Ésaù, est prédite par cette action, qui marque aussi la préférence future des Gentils, nouvellement appelés à l'alliance par Jésus-Christ, au-dessus de l'ancien peuple.

Jacob eut douze enfants, qui furent les douze patriarches auteurs des douze tribus. Tous dévoient entrer dans l'alliance : mais Judafut choisi parmi tous ses frères pour être le père des rois du peuple saint 2, et le père du Messie tant promis à ses ancêtres.

Le temps devoit venir que, dix tribus étant retranchées du peuple de Dieu pour leur infidélité, la postérité d'Abraham ne conserverait son ancienne bénédiction, c'est-à-dire la religion, la terre de Chanaanet l'espérance du Messie, qu'en la seule tribu de Juda, qui devoit donner ie nom au reste des Israélites qu'on appela Juifs, et à tout le pays qu'on nomma Judée.

Ainsi l'élection divine paraît toujours3, même dans ce peuple charnel, qui devoit se conserver par la propagation ordinaire.

Jacob vit en esprit le secret de cette élection 4. Comme il étoit prêt à expirer, et que ses enfants autour de son lit demandoient la bénédiction d'un si bon père, Dieu lui découvrit l'état des douze tribus quand elles seraient dans la Terre promise ; il l'expliqua en peu de paroles, et ce peu de paroles renferment des mystères innombrables.

Quoique tout ce qu'il dit des frères de Juda soit exprimé avec une magnificence extraordinaire, et ressente un homme transporté hors de lui-même par l'esprit de Dieu , quand il vient à Juda, il s'élève encore plus haut. « Juda, dit-il5, tes « frères te loueront ; la main sera sur le cou de tes ennemis ; « les enfants de ton père se prosterneront devant toi. Juda est « un jeune lion. Mon fils, tu es allé au butin. Tu t'es reposé a comme un lion et comme une lionne. Qui osera le réveiller? « Le sceptre (c'est-à-dire l'autorité) ne sortira point de Juda, « et on verra toujours des capitaines et des magistrats, ou des « juges nés de sa race, jusqu'à ce que vienne celui qui doit « être envové, et qui sera l'attente des peuples; » ou, comme

1 C-en., xxv, 22, 25. 52. IL — 2 Var. «Le pore des rois d'Israël. »— 3 Le verbe parailre est ici dam ►u force originelle et sans aucun complément ou attribut, manifesta fil.— 4 Gcn., xlix IL— 3/6ïcL, xlix, 8. B

porte une autre leçon qui peut-être n'est pas moins ancienne, et qui, au fond, ne diffère pas de celle-ci, « jusqu'à ce que « vienne celui à qui les choses sont réservées; » et le reste comme nous venons de le rapporter1.

La suite de la prophétie regarde à la lettre la contrée que la tribu de Juda devoit occuper dans la Terre sainte. Mais les dernières paroles que nous avons vues, en quelque façon qu'on les veuille prendre, ne signifient autre chose que celui qui devoit être l'envoyé de Dieu, le ministre et l'interprète de ses volontés, l'accomplissement de ses promesses, et le roi du nouveau peuple, c'est-à-dire le Messie ou l'Oint du Seigneur.

Jacob n'en parle expressément qu'au seul Juda, dont ce Messie devoit naître; il comprend dans la destinée de Juda seul la destinée de toute la nation, qui après sa dispersion, devoit voir les restes des autres tribus réunis sous les étendards de Juda.

Tous les termes de la prophétie sont clairs : il n'y a que le mot de sceptre que l'usage de notre langue nous pourroit faire prendre pour la seule royauté; au lieu que, dans la langue samle, il signifie, en général, la puissance, l'autorité, la magistrature. Cet usage du mot de sceptre se trouve à toutes les pages de l'Ecriture ; ii paroît même manifestement dans la prophétie de Jacob, et le patriarche v?ut dire qu'aux jours du Messie toute autorité cessera dans la .maison de Juda; ce qui emporte la ruine totale d'un Etat.

Ainsi les temps du Messie sont marqués ici par un double changement. Par le premier, le royaume de Juda et du peuple juif est menacé de sa dernière ruine. Par le second, il doit s'élever un nouveau royaume, non pas d'un seul peuple, mais de tous les peuples, dont le Messie doit être le chef et l'espérance.

Dans le style de l'Ecriture, le peuple juif est appelé on nombre singulier et par excellence, le peuple, ou le peuple de Dieu*; et quand on trouve les peuples*, ceux qui sont c.v dans les Ecritures entendent les autres peuples, qu'on voif aussi promis au Messie dans la prophétie de Jacob.

Cette grande prophétie comprend en peu de paroles toute

1 Remarquer ici, sans parler des enseignements proronds que donne l'auteur, l'anaiyse el la traduction du texte sacré. Sous la plume de Bossuet, la langue française, qui chez les écrivains médiocres est timide et embarrassée, reproduit i'audace des figures, les mouvements vifs et répétés, la concision ellipde l'hébreu. —Ce chapitre est terminé par une conclusion éW»v*« ** oalique.— «/*., lxv, etc. ; Rom., x, 21 B.— 3 /*., II, 2: ..„.* , o, i8 ; U 4, 5. etc. B.

l'histoire du peu pie juif et du Christ qui lui est promis. E??e marque toute la suite du peuple de Dieu, et l'effet en dure encore.

Aussi ne prétends-je pas vous en faire un commentaire : vous n'en aurez pas besoin, puisqu'on remarquant simplement la suite du peuple de Dieu, vous verrez le sens de l'oracle se développer de lui-même, et que les seuls événements en seront les interprètes.

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