‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 7 sur 110 · INTRODUCTION. XI · texte numérisé non relu

INTRODUCTION. XI

parlant de Tacite1, abrège tout, parce qu'il voit tout, et n'a d'ailleurs aucune forme arrêtée de s'exprimer. La concision de Montesquieu vient de ce qu'il presse sa pensée dans un cercle resserré, d'où elle puisse jaillir avec plus de vivacité sous l'attention du lecteur2.

fi" IV. Du style de Bossuet. — Les observations que nous allons présenter conviennent spécialement au Discours; mais elles sont également vraies, appliquées aux autres ouvrages de Bossuet ; car ce grand homme n'a eu, pour ainsi dire, dans toute sa vie, qu'une pensée et qu'un but.

Le style n'est pas, comme beaucoup se l'imaginent, une parure ajoutée après coup. Chez les bons écrivains, il est donné par la pensée elle-même, et le meilleur est celui qui la rend avec le plus de netteté. C'est donc une grave erreur que d'aller s'imaginer un style indépendant du génie de l'écrivain, un type universel de perfection. De grands esprits s'y sont souvent trompés. Fénelon trouve que Molière enpensant bien souvent parle [écrit] mal*, et Buflbn, dans son Discours de remcrciment à l'Académie française, en traçant les règles de l'art d'écrire, tend trop, ainsi que l'a remarqué M. Yillemain4, à enfermer dans le cercle qu'il parcourt lui-même la mobile variété du génie. Les esprits médiocres ne peuvent manquer d'exagérer cette erreur : ils plaindront Corneille de n'avoir pas l'élégance de Racine, et regretteront de ne pas trouver dans Bossuet l'harmonie et les grâces de Massillon, ou la régularité sévère de Bourdaloue. Vouloir tout assujettir ainsi à une règle uniforme, c'est supprimer dans l'art toute franchise et toute originalité.

Cette originalité puissante qui fait de l'idée et de L'expression un tout si bien assemblé qu'on ne s'imagine point les pouvoir séparer, est un des mérites singuliers de Bossuet. En le lisant, on remarquera l'enchaînement des idées et des faits dans un ordre aisé, sans aucune recherche de régularité; et la manière large de l'auteur, qui dédaigne ces divisions arrangées,- propres à satisfaire les yeux plutôt que l'esprit. Son style est plein de feu et d'élévation ; il approche souvent du ton oratoire, mais il est toujours libre dans la composition des phrases et des périodes, qui se coupent ou se déroulent au gré de la pensée. Ainsi il est évident que l'auteur n'a pas dans l'esprit une forme déterminée : c'est la pensée elle-même qui fait son moule, le tleuve qui creuse son lit selon la pente et la limite de ses eaux. En disant ceci, nous ne prétendons pas réprouver toute forme plus travaillée : il est souvent permis de flatter l'oreille et de charmer l'imagination, mais Bossuet ne devait chercher que ce genre de beauté sévère et négligée qui convient à io raison et fixe l'attention des plus hautes facultés de l'esprit.

1 Esprit du Lois, liv. xxx, c. 2. — 2 Nous recommandons à nos jeunes lecteurs une édition trés-correcte de l'ouvrage de Montesquieu, De la grandeur et de la décadence des Romains, annotée par M. Cb. Dezobry, auteur de Rome au siècle d'Auguste. — 3 Lettre à l'Académie française sur l'éloquence, la poésie, etc, §711.— * Tableau de la littérature française au J«>huitième siècle, xxne leçon.

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Ainsi, pour eu venir au détail, on notera dans Bossuet l'absence de toute symétrie dans la construction des phrases; son style est tantôt coupé, tantôt périodique, non pas au hasard ou pour le plaisir de ta variété, mais selon la nature des choses à exprimer et le mouvement de l'esprit. Do même il ne s'amuse jamais aux antithèses, aux énumérations, aux comparaisons, etc., et les rejette si elles ne sont point nécessaires pour la clarté ou la persuasion.

Bossuet doit la hauteur de ses conceptions aux écrivains sacrés, dont il était pénétré ; il leur doit en grande partie cette vivacité et cet éclat poétique dont sa prose est empreinte, sans cesser d'être de la prose, et île la plus naturelle. Il s'était instruit aussi à l'école des anciens ; et, à considérer le mode de composition et d'expression, on peut le comparer avec Thucydide, Salluste et Tacite; j'ajouterai volontiers avec Démosthènes. Ce sont des esprits de la même famille ; ils présentent, comme traits de ressemblance commune la gravité, l'élévation, et une brièveté énergique. Mais Bossuet ne travaille pas sa diction comme Thucydide, pour la condenser sous une forme poétique et serrée; il abandonne plutôt son langage au courant de l'esprit. Tacite aime les traits forts et brillants, les images frappantes; chez lui la langue latine commence à s'altérer. Bossuet se sert de la langue française la plus saine : négligé quelquefois, jamais il n'est affecté ; et, à la première vue du moins, on est plus frappé de l'ensemble que des détails de son style. Le génie de Salluste me paraît avoir beaucoup d'analogie avec celui de Bossuet; encore Salluste a-t-il plus d'art dans la construction des périodes, plus de curiosité dans l'expression, l'auteur français plus d'abandon et de simplicité. Enfin le trait distinctif de Bossuet est une sobriété mâle; elle est aussi une des qualités éminentes de Démosthènes. Cette qualité du style attique, oûfûsttt, convient merveilleusement à l'esprit français, et c'est à quoi on songe trop peu aujourd'hui. Nous terminerons cet aperçu par un retour à notre sujet principal, en offrant une appréciation du Discours sur l'Histoire universelle, empruntée à l'un des maîtres de la critique moderne:

« Quelquefois (au siècle de Louis XIV) une idée perdue dans Panci tiquité devenait le fondement d'un monument immortel. Bossuet « avait entrevu dans saint Augustin et dans Paul Orose le plan , la « suite, la vaste ordonnance de son Histoire universelle; et maître « d'une grande idée indiquée par un siècle barbare, il la déployait à « tous les yeux, avec la majesté d'une éloquence uuri et sublime. « Mêlant ainsi les lacunes hardies d'une civilisation irrégulière et la « pompe d'une société polie, il était à la lois Démosthènes, Chrysos- « tome, Tertullien, ou plutôt il était lui-même; et des sources fé- « condes où puisait son génie, rassemblant les eaux du ciel et les « torrents de la montagne, il faisait jaillir un fleuve qui ne portait « que son nom1. »

A. B. Delaciui'ei.le

• Vjilemain.

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