‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 71 sur 110 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Moïse, la loi écrite, et l'introduction du peuple dans la Terre promise.

[Sommaire. — Résumé des événements qui suivirent la mort de Jacob jusqu'à Moïse: i'.mteurne rappelle les faits que pour en faire voir la raison et la liaison; i! s'étend spécialement sur la mission divine de Moïse, indiquant d'une manière rapide la manifestation de Dieu à ce grand homme, les merveilles qui précédèrent et suivirent le départ des Hébreux de l'Egypte ; le Décalogue donné immédiatement parlainainde Dieu, lajoi dictée par lui : puis il développe avec plus de détail ce qui con loi. — Ktat de la religion avant Moïse et la loi écrite; oubli du vrai doj me et do vrai culte parmi les hommes; nécessité d'une révélation plus précise. L'auteur fait voiries progrès croissants de l'idolâtrie, la dépravation qui suivait cette grande erreur, par la déification de la force et de la volupté ; de là des excès de débauche et la cruaulé des sacrifices, l'immolation de victimes humaines; enfin le culte des idoles proprement dites. Aprèsavoirinsistésur l'entraînement qui portât les hommes dans cette mauvaise voie, Bossuei fait voir Ja nécessité et l'opportunité, dans les c nseils divins, delà loi écrite. — Moïse est appelé à cet ouvrage; facilité de recueillir les traditions anciennes : elles étaient aisément transmises par le rapprocli «les générations, par les constructions et les monuments auxquels se rattachait 1 1 mémoire des faits, manière ordinaire uples de conserver leur histoire,,

par l'écriture peut-être, et assurément parla poésie chantée. A cette occasion, Bossuct définit brièvement les caractères de la poésie sacrée, et en fait voir l'usage utile au temps de Moïse et depuis. — Moïse a été à la fois l'historien des premiers âges et le législateur des Hébreux. Bossuet le fait connaître d'abord sous le premier point de vue, et le caractérise en relevant l'exactitude, h simplicité et la précision de détails de celte bist«*>re, les fa.'r? miraculeux qu'elle renferme, et leur liaison avec la léion sacrée. — Les miracles de la loi tendaient à pénétrer un peuple gros>ier et dur des dogmes de la Bj iritualité et de l'unité de Dieu, à le préserver de l'idolâtrie partout : lans ce même but, institution du tabernacle, symbole du temple unique; règlement minutieux des cérémonies et des observances pour !e maintien de la religion; électiou dune tribu sacerdotale. *e;te loi préparait une loi plus parfaite; elle ne devait jusque la si bir aucun changement. !'.o>suet expiiqn* îpermanence de la loi mosaïque, et sa compréhension qui embrassait, ^y^c h vie religieuse, la vie civile, l'éducation, tout l'ensemble des mou:.. Il retrace les moyens de conservation et de publication prescrits -.l'étude domestique, les lectures publiques, le dépôt du texte dans le sanctuaire. — Suite de l'histoire de Moïse, sa mort, et a .paravam son c unique; opinion qui lui attribue le livre de Job. Analyse de ce saiut

lirre. Moue n'entre pas dans îa terre promise; raison de cette exclusion , c'eit aussi an symbole de la loi mosaïque. — Vient ensuite le récit des victoires de Josué, et après lui delà tribu de Juda. La suite de l'histoire suintcjusqu'à David est orièvement indiquée.]

Après la mort de Jacob, le peuple de Dieu demeura en %TPte jusqu'au temps de la mission de Moïse, c'est-à-dire environ deux cents ans.

Ainsi il se passa quatre cent trente ans avant que Dieu donnât à son peuple la terre qu'il lui avoit promise.

Il vouloit accoutumer ses élus à se fier à sa promesse, assurés qu'elle s'accomplit tôt ou tard, et toujours dans les temps marqués par son éternelle providence.

Les iniquités des Amorrhéens, dont il leur vouloit donner et la terre et les dépouilles, n'étoient pas encore, comme il le déclare à Abraham *, au comble où il les attendoit pour les livrer à la dure et impitoyable vengeance qu'il vouloit exercer sur eux par les mains de son peuple élu.

Il falloit donner à ce peuple le temps de se multiplier, afin qu'il fût en état de remplir la terre qui lui étoit destinée 2, et de l'occuper par force, en exterminant ses habitants maudits de Dieu.

Il vouloit qu'ils éprouvassent en Egypte une dure et insupportable captivité, afin qu'étant délivrés par des prodiges mouïs, ils aimassent leur libérateur, et célébrassent éternellement ses miséricordes.

Voilà l'ordre des conseils de Dieu, tels que lui-même nous les a révélés, pour nous apprendre à le craindre, à l'adorer, à l'aimer, à l'attendre avec foi et patience.

Le temps étant arrivé, il écoute les cris de son peuple cruellement affligé par les Egyptiens, et il envoie Moïse pour délivrer ses enfants de leur tyrannie.

Il se fait connoître à ce grand homme3 plus qu'il n'avoit jamais fait à aucun homme vivant. Il lui apparoît d'une manière également magnifique et consolante* : il lui déclare qu'il est celui qui est. Tout ce qui est devant lui n'est qu'une ombre. Je suis, dit-il, celui qui suis 5 : l'être et la perfection m'appartiennent à moi seul. Il prend un nouveau nom, qui désigne l'être et la vie en lui comme dans leur source ; et c'est ce grand nom de Dieu, terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel ii veut dorénavant être servi.

1 Gen.. xv. 16. B. — * Ibid. B.— 8 « Il se fait connoître, etc. » Bossuet, avec un style pris de l'Ecriture même, développe les idées déjà données par lui sur la nature de Dieu.- * Exod., m. B.— 5 Ibid., 14. B.

Je ne vous raconterai pas 1 en particulier les plaies de i'Egypte, ni l'endurcissement de Pharaon, ni le passage de la mer Rouge, ni la fumée, les éclairs, la trompette résonnante, le bruit effroyable qui parut au peuple sur le mont Sinaï. Dieu y gravoit de sa main, sur deux tables de pierre, les préceptes fondamentaux de la religion et de la société : il dictoit le reste à Moïse à haute voix. Pour maintenir cette loi dans sa vigueur, il eut ordre déformer une assemblée vénérable de septante conseillers2, qui pouvoit être appelée le sénat du peuple de Dieu et le conseil perpétuel de la nation. Dieu parut publiquement, et fit publier sa loi en sa présence avec une démonstration étonnante de sa majesté et de sa puissance.

Jusque-là Dieu n'avoit rien donné par écrit qui pût servir de règle aux hommes. Les enfants d'Abraham avoient seulement la circoncision et les cérémonies qui l'accompagnoient, pour marque de l'alliance que Dieu avoit contractée avec cette race élue. Ils étoient séparés, par cette marque, des peuples qui adoroient les fausses divinités; au reste, ils se conservoient dans l'alliance de Dieu par le souvenir qu'ils avoient des promesses faites à leurs pères, et ils étoient connus comme un peuple qui servoit le Dieu d'Abraham, d'Isaac et de Jacob. Dieu étoit si fort oublié, qu'il falloit le discerner par le nom de ceux qui avoient été ses adorateurs, et dont il étoit aussi le protecteur déclaré.

Il ne voulut 3 point abandonner plus longtemps à la seule mémoire des hommes le mystère de la religion et de son alliance. Il étoit temps de donner de plus fortes barrières à l'idolâtrie, qui inondoit tout le genre humain, et achevoit d'y éteindre les restes de la lumière naturelle.

L'ignorance et l'aveuglement s'étoient prodigieusement accrus depuis le temps d'Abraham*. De son temps, et un peu après , la connoissance de Dieu paroissoit encore dans la Palestine et dans l'Egypte. Melchisédech , roi de Salem , étoit le pontife du Dieu très-haut, qui a fait le ciel et la terre*. Abimélech , roi de Gérare , et son successeur de même nom , rraignoient Dieu, juroient en son nom, et admiroient sa puissance6. Les menaces de ce grand Dieu étoient redoutées par

*«je ne vous raconterai pas, etc.» Figure de style appelée prélermtssion. — 2 Exod., xxiv, et Xum., xi. B. — 3 Yar. «Ce grand Dieu ne voulut. » — * a L'ignorance et l'aveuglement s'étoient, etc. » Notez ie soin avec lequel 'l'auteur appuie toujours ses raisonnements sur les faits, et s'élève de plus en plus jusqu'au ton oratoire et au style sublime. — 5 Gen. Xiv. 18, 19. B.— * Ibiâ.% *XI, 22, 23; XXVI, 28, 29. B.

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Pharaon, roi d'Egypte1 : mais dans le temps de Moïse, ces nations s'étoient perverties. Le vrai Die n'étoit plus connu en Egypte comme le Dieu de tous les peuples de l'univers , mais comme le Dieu des Hébreux*. On doroit jusques aux bêtes et jusques aux reptiles3. Tout étoit Dieu, excepté Dieu même4 ; et le monde , que Dieu avoit fait pour manifester sa puissance, sembloit être de/enu un tempie d'idoles. Le genre humain s'égara jusqu'à adorer ses vices et ses passions, et il ne faut pas s'en étonner. Il n'y avoit point de puissance plus inévitable ni plus tyrannique que la leur, 'homme, accoutumé à croire divin tout ce qui étoit puissant , comme il se sentoit entraîné au vice par une force invincible crut aisément que cette force étoit hors de lui, et s'en fit bientôt un dieu5. C'est par là que 'amour impudique eut tant d'autels, et que des impuretés qui font horreur commencèrent à être mêlées dans les sacrifices6.

La cruauté y entra en même temps. L'homme coupable, qui étoit troublé par le sentiment de son crime, et regardoit la divinité comme ennemie, crut ne pouvoir l'apaiser par les victimes ordinaires. 11 fallut verser le sang humain avec celui des bêtes : une aveugle frayeur poussoit les pères à immoler leurs en faits et à les brûler à leurs dieux au lieu d'encens. Ces sacrifices étoient communs dès le temps de Moïse, et ne faisoient qu'une partie de ces horribles iniquités des Amorrhéens, dont Dieu commit7 la vengeance aux Israélites.

Mais ils n'étoient pas particuliers à ces peuples. On sait que dans tous les peuples du monde , sans en excepter aucun , les hommes ont sacrifié leurs semblables8; et il n'y a point eu d'endroit sur la terre où on n'ait servi de ces tristes et affreuses divinité? , dont la haine implacable pour le genre humain exigeoit de telles victimes.

Au milieu de tant d'ignorances9, l'homme vint à adorer jusqu'à l'œuvre de ses mains. Il crut pouvoir renfermer l'esprit divin dans des statues ; et il oublia si profondément que Dieu

- Ccn., xii, 17, 18. B. — « E.rod., v, 1, 2, 5; ix, 1, etc. B.— * Ibid , fin, JG. B.— k Antithèse sublime : ce peu de mots exprime avec justesse tout le orid du polythéisme.— 5 «L'homme, accoutumé, etc. » Pensée d'une philo— so nie proionde, et qui rend raison de l'égarement des païens, adorateurs de dieux pervers; on voit aussi en ce point l'origine du manichéisme.— 6 Levit, xxn, 2, 5. B. — 7« Commit. » Confia.— 8 Herod., lib. II, c. cvu ; Caes , de Hello Gall., lib. ,vi c. xv; Diod., lib. I Bect. 1, n. 53; lib v, n. 29; IMin., Uist. natur., lib. xxxs c. i ; Athen., lib. ,xm ; Porph., de Abstin., lib. n, § 8 ; Joro., de Reb. Cet., c. xlix, etc. I!.-9 Ignorances au pluriel a une élégance et une force nouvelles.

l'avcit fait , qu'il crut à son tour pouvoir faire un Dieu. Qui le pourroit croire , si l'expérience ne nous faisoit voir qu'une erreur si stupide et si brutale n'étoit pas seulement ia plus universelle , mais encore la plus enracinée et la plus incorrigible parmi les bommes ? Ainsi il faut reconnoître, à la confusion du genre humain, que la première des vérités , celle que le monde prêche, celle dont l'impression est la plus puissante l, étoit la plus éloignée de la vue des hommes. La tradition qui la conservoit dans leurs esprits, quoique claire encore , et assez présente, si on y eût été attentif, étoit prête à s'évanouir : des fables prodigieuses , et aussi pleines d'impiété que d'extravagance, prenoient sa place. Le moment étoit venu, où la vérité, mal gardée dans la mémoire des hommes , ne pouvoit plus se conserver sans être écrite ; et Dieu ayant résolu d'ailleurs de former son peuple à la vertu par des lois plus expresses 2 et en plus grand nombre , il résolut en même temps de les donner par écrit.

Moïse fut appelé à cet ouvrage. Ce grand homme recueillit l'histoire des siècles passés ; celle d'Adam , celle de Noé, celle d'Abraham, celle d'isaac, celle de Jacob, celle de Joseph, ou plutôt celle de Dieu même et de ses faits admirables.

Il ne lui fallut pas déterrer de loin les traditions de ses ancêtres. Il naquit cent ans après la mort de Jacob. Les vieillards de son temps avoient pu converser 3 plusieurs années avec ce saint patriarche ; la mémoire de Joseph et des merveilles que Dieu avoit faites par ce grand ministre des rois d'Egypte étoit encore récente. La vie de trois ou quatre hommes remontoit jusqu'à Noé, qui avoit vu les enfants d'Adam, et touchoit, pour ainsi parler, à l'origine des choses.

Ainsi les traditions anciennes du genre humain et celles de la famille d'Abraham n'étoient pas malaisées à recueillir : la mémoire en étoit vive 4 ; et il ne faut pas s'étonner si Moïse, dans sa Genèse , parle des choses arrivées dans les premiers siècles, comme de choses constantes , dont même en voyoit encore, et dans les peuples voisins, et dans la terre de Chanaan , des monuments remarquables.

1 « Celle que le monde prêche. » C'est-à-dire, en style ordinaire : celle que le spectacle même de l'univers nous enseigne. « Dont l'impression est la plus puissante. » C'est-à-dire que tout devrait imprimer le plut fortement en nous. Ici Bossuet laisse un peu à désirer pour la clarté.— *2 Plus précises, plus explicites. — 3 Converser ne signifie pas ici proprement entretenir une conversation, parler ensemble; mais, vivre ensemble, avoir des relations, et par suite, souvent s'entretenir ensemble. — Conversari. Converser ne se preo irait pas aujourd'hui en ce sens.— 4 En était encore vivante, fraîche.

Dans le temps qu'Abraham i , Isaac et Jacob avoient habité cette terre, ils y avoient érigé partout des monuments des choses qui leur étoient arrivées. On y montroit encore les lieux où ils avoient habité ; les puits qu'ils avoient creusés dans ces pays secs, pour abreuver leur famille et leurs troupeaux ; les montagnes où ils avoient sacrifié à Dieu, et où il leur étoit apparu ; les pierres qu'ils avoient dressées ou entassées pour servir de mémorial à la postérité; les tombeaux2 où reposoient leurs cendres bénites 3. La mémoire de ces grands hommes étoit récente, non-seulement dans tout le pays, mais encore dans tout l'Orient , où plusieurs nations célèbres n'ont jamais oublié qu'elles venoient de leur race.

Ainsi quand le peuple hébreu entra dans la Terre promise, !out y célébroit leurs ancêtres; et les villes et les montagnes , et les pierres mêmes y parloient de ces hommes merveilleux, et des visions étonnantes par lesquelles Dieu les avoit confirmés dans l'ancienne et véritable croyance.

Ceux qui connoissent tant soit peu les antiquités , savent combien les premiers temps étoient curieux d'ériger et de conserver de tels monuments, et combien la postérité retenoit soigneusement les occasions qui les avoient fait dresser. C'étoit une des manières d'écrire l'histoire : on a depuis façonné et poli les pierres ; et les statues ont succédé après les colonnes aux masses grossières et solides que les premiers temps érigeoient.

On a même de grandes raisons de croire que dans la lignée où s'est conservée la connoissance de Dieu, on conservoit aussi par écrit des mémoires des anciens temps ; car les hommes n'ont jamais été sans ce soin. Du moins est-il assuré qu'il se faisoit des cantiques que les pères apprenoientà leurs enfants ; ■antiques qui, se chantant dans les fêtes et dans les assemblées, y perpétuoient la mémoire des actions les plus éclatantes des bièelcs passés.

De là est née la poésie, changée dans la suite en plusieurs

nés, dont la plus ancienne se conserve encore dans les odes

et dans les cantiques, employés par tous les anciens, et encore

à présent par les peuples qui n'ont pas l'usage des lettres, 5

louer la Divinité et les grands hommes.

. rJans le temps qu'Abraham, etr. » Il oiait facile de donner à ce passage in coloris plus pittoresque; ce qu'il y a suflit : Bossuet s'adresse plus à la raison qu'à l'imagination.—2 L'usage d'élever des tombeaux et dos monumentg tfe rencontre partout chez les anciens. Voir pour los Tumuli , Homère. Iliade.— $ Bénites au sens de bénies. Voy plus haut, p. 126, note 4, et p. 157 note 4

Le style de ces cantiques, hardi, extraordinaire, naturel, toutefois1, en ce qu'il est propre à représenter la nature dans ses transports, qui marche pour cette raison par de vives et impétueuses saillies 2, affranchi des liaisons ordinaires que recherche le discours' uni, renfermé d'ailleurs dans des cadences nombreusesR qui en augmentent la force, surprend L'oreille, 'saisit l'imagination, émeut le cœur, et s'imprime plus aisément dans la mémoire.

Parmi tous les peuples du monde, celui où de tels cantiques ont été le plus en usage, a été le peuple de Dieu. Moïse en marque un grand nombre4, qu'il désigne par les premiers vers, parce que le peuple savoit le reste. Lui-môme en a fait deux de cette nature. Le premier5 nous met devant les yeux le passage triomphant de la mer Rouge, et les ennemis du peuple de Dieu, les uns déjà noyés, et les autres à demi vaincus par la terreur. Par le second6, Moïse confond l'ingratitude du peuple, en célébrant les bontés et les merveilles de Dieu. Les siècles suivants l'ont imité. C'étoit Dieu et ses œuvres merveilleuses qui faisoient le sujet des odes qu'ils ont composées : Dieu le* inspiroit lui-même ; et il n'y a proprement que le peuple ai Dieu où la poésie soit venue par enthousiasme7.

Jacob a voit prononce dans ce langage mystique8 les oracles qui contenoient la destinée de ses enfants, afin que chaque tribu retint plus aisément ce qui la touchoit, et apprit à louer celui qui n'étoit pas moins magnifique dans ses prédictions (pie fidèle à les accomplir.

Voilà les moyens dont Dieu s'est servi pour conserver jusqu'à Moïse la mémoire des choses passées. Ce grand homme, instruit

* <: Naturel toutefois, etc. » Ordinairement on entend par style naturel, celui qui présente les idées dans l'ordre et sous la forme le plus aisément accessibles à l'esprit : ici le mot naturel a un autre sens plus relevé, et que Bossuel explique.—2 On entend ordinairement par saillies des traits d'esprit ou d'imagination plaisante; Bossuel prend ce mol plus près de son élymologie ; mouvement impétueux de Pespril. — 3 « Cadences nombreuses. » Suite de mesures harmonieuse.-.: modi, numeri.—* Num., xxi, li, 17, 18, 27, elr. B. — hBxod,, xv. B.—eBeut., xxxii. B. — 7 Enthousiasme signifie, au sens ordinaire, ardeur et exaltation de l'âme, de l'imagination; pris ici au sen: propre et primitif, it signifie inspiration divine, fureur divine, comme le grec Évdouautof/.ôî. Si ce mot ne devait pas être entendu avec cette acception rigoureuse, la pensée de Bossuel ne serait pas exacte; mais lui-même fait voir par de malproprement, ce qu'il entend par enthousiasme.— 8 Mystique, qui regarde les mystères; langage mystique, langage empreint de la sublimité et delà profondeur obscure d œrieux, qui contient quelque mys-

tère, quelque sens caché ; se dit spceiaîemea», eu parlant de ia religion, mais s'étend à d'autres sens.

par tous ces moyens, et élevé au-dessus ■ par le Saint-Esprit, a écrit les œuvres de Dieu 2 avec une exactitude et une simplicité qui attire la croyance et l'admiration, non pas à lui, mais à Dieu même.

11 a joint aux choses passées, qui contenoient l'origine et les anciennes traditions du peuple de Dieu, les merveilles que Dieu faisoit actuellement pour sa délivrance. De cela il n'allègue point aux Israélites d'autres témoins que leurs yeux. Moïse ne leur conte point des choses qui se soient passées dans des retraites impénétrables et dans des antres profonds ; il ne parle point en l'air3; il particularise et circonstancié toutes choses, comme un homme qui ne craint point d'être démenti. Il fonde toutes leurs lois et toute leur république 4 sur les merveilles qu'ils ont vues. Ces merveilles n'étoient rien moins que la nature changée tout à coup, en différentes occasions, pour les délivrer, et pour punir leurs ennemis: la mer séparée en deux, la terre entr'ouverte5, un pain céleste, des eaux abondantes tirées des rochers par un coup de verge, le ciel qui leur donnoit un signal visible pour marquer leur marche, et d'autres miracles semblables qu'ils ont vus durer quarante ans.

Le peuple d'Israël n'étoit pas plus intelligent ni plus subtil* que les autres peuples, qui, s'étant livrés à leurs sens, ne pou voient concevoir un Dieu invisible. Au contraire, il étoit grossier et rebelle autant ou plus qu'aucun autre peuple. Mais ce Dieu invisible dans sa nature se rendoit tellement sensible par de continuels miracles, et Moïse les inculquoit avec tant do force, qu'à la fin ce peuple charnel se laissa toucher de l'idée si pure d'un Dieu qui faisoit tout par sa parole, d'un Dieu qui n'étoit qu'esprit, que raison et intelligence.

De cette sorte, pendant que l'idolâtrie, si fort augmentée

* Au-de$tus, ellipse, pour : au-dessus de toutes les connaissances qu'il avait reçues. — 2 « Les œuvres de Dieu. » Cette expression rappelle le titre sublime d'une ancienne histoire des Croisades : Gesta Dci per Francos. — 3 « Moïse ne leur conte point... il ne parle point en l'air. » Expressions familières et vives: cette négligence aisée est un des caractères du style de Rossuet. — * Leur république ne désigne pas ici une forme particulière de gouvernement, le gouvernement de plusieurs, mais signiGe en général, état, gouvernement, res publica. La Fontaine a dit de même

Eux leuii Ut componieiit toute leur république. (Philémoii tt Baucis.) La république a bien affaire De gem qui ne dépensent rien '. (Liv. Mil, fab. 19.)

Ce sens, ordinaire autrefois, n'est plus usité.— 5« La mer séparée en deux, la terre entr'ouverte, etc » Ces participes peignent l'action, que l'expression abstraite la séparation de la mer, etc., ne ferait qu'indiquer.— 6 Fin, délié: subtil en ce sens serait aujourd'hui ou trivial, ou pris en mauvaise part

depuis Abraham, couvroit toute la face de la terre, la seule postérité de ce patriarche en étoit exempte. Leurs ennemis leur rendoienl ce témoignage ; et les peuples, où la vérité de la tradition n'étoit pas encore tout à fait éteinte, s'écrioient avec étonnement 1 : « On ne voit point d'idole en Jacob ; on n'y voit « point de présages superstitieux, on n'y voit point de divina- « tions ni de sortilèges : c'est un peuple qui se fie au Seigneur « son Dieu, dont la puissance est invincible. »

Pour imprimer dans les esprits l'unité de Dieu et la parfaite uniformité qu'il demandoit dans son culte, Moïse répète souvent2, que dans la Terre promise ce Dieu unique choisirait un iieu dans lequel seul se feroient les fêtes, les sacrifices, et tout le service public. En attendant ce lieu désiré, durant que le peuple erroit dans le désert, Moïse construisit le Tabernacle, temple portatif, où les enfants d'Israël présentoient leurs vœux au Dieu qui avoit fait le ciel et la terre, et qui ne dédaignoit pas de voyager, pour ainsi dire, avec eux, et de les conduire.

Sur ce principe de religion, sur ce fondement sacré étoit bâtie toute la loi ; loi sainte, juste, bienfaisante, honnête, sage, prévoyante et simple, qui lioit la société des hommes entre eux par la sainte société de l'homme avec Dieu.

A ces saintes institutions il ajouta des cérémonies majestueuses, des fêtes qui rappeloient la mémoire des miracles par lesquels le peuple d'Israël avoit été délivré; et, ce qu'aucun autre législateur n'avoit osé faire, des assurances précises que tout leur réussiroit tant qu'ils vivroient soumis à la loi, au lieu que leur désobéissance seroit suivie d'une manifeste et inévitable vengeance3. Il falloit être assuré de Dieu pour donner ce fondement à ses lois4 ; et l'événement a justifié que Moïse n'avoit pas parlé de lui-même.

Quant à ce grand nombre d'observances dont il a chargé les Hébreux, encore que maintenant elles nous paraissent superflues, elles étoient alors nécessaires pour séparer le peuple de Dieu des autres peuples, et servoient comme de barrière à l'idolâtrie, de peur qu'elle n'entraînât ce peuple choisi avec tous les autres.

1 Ntim., xxiil, 21, 22, 25. B. — -Dent., xn, xiv, xv, xyi, xvii, etc. B. — *Deut.y xxvn, xxviii, etc. B.— 4« Assuré de Dieu. » C'est-à-dire ayant reça de Dieu une assurance. — «A ses lois.» Cette construction est amphibologique et incorrecte : on ne voit pas assez clairement à quel mot possesseur se rapporte l'adjectif ses : l'antécédent du pronom possessif doit être un nom ou un pronom déterminé.

Pour maintenir la religion et toutes les traditions du peuple de Dieu, parmi les douze tribus une tribu est choisie, à laquelle Dieu donne en partage, avec les dîmes et les oblations1, le soin des choses sacrées. Lévi et ses enfants sont eux-mêmes consacrés à Dieu comme la dîme de tout le peuple. Dans Lévi, Àaron est choisi pour être souverain pontife, et le sacerdoce est rendu héréditaire dans sa famille.

Ainsi les autels ont leurs ministres; la loi a ses défenseurs particuliers; et la suite du peuple de Dieu est justifiée * par la succession de ses pontifes, qui va sans interruption depuis Aaron, le premier de tous.

Mais ce qu'il y avoit de plus beau dans cette loi, c'est qu'elle préparoit la voie à une loi plus auguste, moins chargée de cérémonies, et plus féconde en vertus.

Moïse, pour tenir le peuple dans l'attente de cette loi, leur confirme la venue de ce grand prophète qui devoit sortir d'Abraham, d'Isaac et de Jacob, « Dieu, dit-il3, vous suscitera du « milieu de votre nation et du nombre de vos frères, un pro- « phète semblable à moi : écoutez-le. » Ce prophète semblable à Moïse, législateur comme lui, qui peut-il être, sinon le Messie, dont la doctrine devoit un jour régler et sanctifier tout l'univers * ?

Le Christ devoit être le premier qui formeroit un peuple nouveau, et à qui il dit aussi : a Je vous donne un nouveau « commandement5; » et encore : « Si vous m'aimez, gardez a mes commandements6 ; » et encore plus expressément : « 11 (( a été dit aux anciens : Vous ne tuerez pas ; et moi je vous « dis7; » et le reste, de même style et de même force.

Le voilà donc ce nouveau prophète, semblable à Moïse et auteur d'une loi nouvelle, dont Moïse dit aussi en nous annon» çant sa venue : « Ecoutez-le8; » et c'est pour accomplir cette promesse, que Dieu, envoyant son Fils, fait lui-même retentir d'en haut comme un tonnerre cette voix divine : « Celui-ci est

Wblation diffère d'offrande, en ce que l'offrande est volontaire, tandis qne î'oblation est réplée par un statut. La racine de ces deux mots est d'ailleurs la m'îme— * « Justifiée. » Etablie, prouvée : la nationalité du peuple de Dieu M continue sans interruption, ce qui est prouvé par, etc. — *Âeuf., XTOI, 15, 18. B. — * Var. « Jusqu'à lui [le Messie] il ne devoit point s'élever en tout Israël un prophète semblable à Moïse, à qui Dieu parloit face a faco, et qui donnoit des lois à son peuple : aussi jusqu'au temps du Messie, » etc. — Bossuet a développé sa pensée ; la suite de celte variante reprenait au quatrième alinéa ci-dessous. — 5 Joann., xm, 54. B.— ' Ibid.7 xiv, 15. B.— T Matth., v, 2i,etsqq.B.— 8Z)euf., vvni, 15. B.

«t mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis ma complaisance : « écoutez-le1. »

Cétoit le même prophète et le môme Christ que Moïse avoit figuré dans le serpent d'airain qu'il érigea dans le désert. La morsure de l'ancien serpent, qui avoit répandu dans tout le genre humain le venin dont nous périssons tous, devoit être guérie en le regardant, c'est-à-dire en croyant en lui, comme il l'explique lui-même. Mais pourquoi rappeler ici le serpent d'airain seulement ? Toute la loi de Moïse, tous ses sacrifices, le souverain pontife qu'il établit avec tant de mystérieuses cérémonies, son entrée dans le sanctuaire, en un mot, tous les sacrés rites de la religion judaïque, où tout étoit purifié parle sang, l'agneau même qu'on immoloit à la solennité principale, c'est-à-dire à celle de Pàque, en mémoire de la délivrance du peuple; tout cela ne signifioit autre chose que le Christ sauveur par son sang de tout le peuple de Dieu.

Jusqu'à ce qu'il fût venu, Moïse devoit être lu dans toutes les assemblées comme l'unique législateur. Aussi voyons-nous, jusqu'à sa venue, que le peuple, dans tous les temps et dans toutes les difficultés, ne se fonde que sur Moïse. Comme Rome révéroit les lois de Piomulus, de Numa et des Douze-Tables ; comme Athènes recouroit à celles de Solon ; comme Lacédémone conservoit et respectoit celles de Lycurgue : le peuple hébreu alléguoit sans cesse celles de Moïse. Au reste, le législateur 2 y avoit si bien réglé toutes choses que jamais on n'a eu besoin d'y rien changer. C'est pourquoi le corps du droit judaïque n'est pas un recueil de diverses lois faites dans des temps et dans des occasions différentes. Moïse, éclairé de l'esprit de Dieu, avoit tout prévu. On ne voit point d'ordonnances ni de David, ni de Salomon, ni de Josaphat, ou d'Ezéchias, quoique tous très-zélés pour la justice. Les bons princes n'avoient qu'à faire observer la loi de Moïse, et se contentoiend'en recommander l'observance à leurs successeurs3. Y ajouter ou en retrancher un seul article * étoit un attentat que le peuple eût regardé avec horreur. On avoit besoin de la loi h chaque moment pour régler, non-seulement les fêtes, les sacrifices, les cérémonies, mais encore toutes les autres actions

^ïatlh., xvn, 5; Marc, xi, b ; Luc, ix, 55 ; H Petr., i, 17. B. — * « An reste le législateur, etc. » Dans cet alinéa, l'auteur fait voir la stabilité et !a permanence de la loi de Moïse, par opposition aux législations humaine?, où les changements sont ordinaires.—3/// Regr., il, etc. B.— * Deut., it, 9; KO, 52, etc. B.

publiques et particulières, les jugements, les contrats, les mariages, les successions, les funérailles, la forme même des habits, et en général tout ce qui regarde les mœurs. Il n'y avoit point d'autre livre où on étudiât les préceptes de la bonne vie. Il falloit le feuilleter et le méditer nuit et jour, en recueillir des sentences, les avoir toujours devant les yeux. C'étoit laque les enfants apprenoient à lire. La seule règle d'éducation, qui étoit donnée à leurs parents, étoit de leur apprendre, de leur inculquer, de leur faire observer ' cette sainte loi, qui seule pouvoit les rendre sages dès l'enfance. Ainsi elle devoit être entre les mains de tout le monde. Outre la lecture assidue que chacun en devoit faire en particulier, on en faisoit tous les sept ans, dans l'année solennelle de la rémission et du repos *, une lecture publique, et comme une nouvelle publication, à la fête des Tabernacles 3, où tout le peuple étoit assemblé durant huit jours. Moïse fit déposer auprès de l'Arche l'original de la loi * : mais, de peur que dans la suite des temps elle ne fût altérée par la malice ou par la négligence des hommes, outre les copies qui couroient parmi le peuple, on en faisoit des exemplaires authentiques, qui, soigneusement revus et gardés par les prêtres et les lévites, tenoient lieu d'originaux. Les rois (car Moïse avoit bien prévu que ce peuple voudroit enfin avoir des rois comme tous les autres), les rois, dis-je, étoient obligés, par une loi expresse du Deutéronome 5, à recevoir des mains des prêtres un de ces exemplaires si religieusement corrigés, afin qu'ils le transcrivissent, et le lussent toute leur vie. Les exemplaires ainsi revus par autorité publique étoient en singulière vénération à tout le peuple : on les regardoit comme sortis immédiatement des mains de Moïse, aussi purs et aussi entiers que Dieu les lui avoit dictés. Un ancien volume de cette sévère et religieuse correction 6 ayant été trouvé dans la maison du Seigneur, sous le règne de Josias7, et peut-être étoit-ce l'original même que Moïse avoit fait mettre auprès de l'Arche, excita la piété de ce saint roi, et lui fut une occasion de porter ce peuple à la pénitence. Les grands effets qu'a opérés dans tous

1 « De leur apprendre, etc. » Gradation. — 2 Tous les sept ans chez les juifs, il y avait remise des dettes contrariées entre eux. Les esclaves juifs étaient affranchis. Deuter., c. 15. — 3 Deut., xxxi, 10; // Esdr., vin, 17, 18. B. — 4 Dent., xxxi, -2<\. H.— 5 Ibid., xvh, 18. B.— \\n. « L'original du Deutéronome : c'étoil un alnogé de toute la loi. » — 6 C'esU-à-dire de celte édition corrigée avec un soin sévère et religieux. — 7 IV Reg., xxi, S, etc.; II Par., xxx.'v, 1.1, ele B.

LA SUITE DE LA RELIGION. 15ô

les temps la lecture publique de cette loi sont innombrables. En un mot, c'étoit un livre parfait, qui, étant joint par Moïse à l'histoire du peuple de Dieu, lui apprenoit tout ensemble son origine, sa religion, sa police1, ses mœurs, sa philosopbie, tout ce qui sert à régler la vie, tout ce qui unit et forme la société, les bons et les mauvais exemples, la récompense des uns, et les châtiments rigoureux qui avoient suivi les autres.

Par cette admirable discipline, un peuple sorti d'esclavage, et tenu quarante ans dans un désert, arrive tout formé à la terre qu'il doit occuper. Moïse le mène à la porte, et, averti de sa fin prochaine, V, commet ! ce qui reste à faire à Josué 3. Mais, avant que de mourir, il composa ce long et admirable cantique, qui commence par ces paroles 4 : « 0 cieux, écoutez ma « voix ; que la terre prête l'oreille aux paroles de ma bouche ! » Dans ce silence de toute la nature, il parle d'abord au peuple avec une force inimitable, et, prévoyant ses infidélités, il lui en découvre l'horreur. Tout d'un coup, il sort de lui-même, comme trouvant tout discours humain au-dessous d'un sujet si grand : il rapporte ce que Dieu dit, et le fait parler avec tant de hauteur et tant de bonté, qu'on ne sait ce qu'il inspire le plus, eu la crainte et la confusion, ou l'amour et la confiance.

Tout le peuple apprit par cœur ce divin cantique, par ordre de Dieu et de Moïse 5. Ce grand homme après cela mourut content, comme un homme qui n'avoit rien oublié pour conserver parmi les siens la mémoire des bienfaits et des préceptes de Dieu. 11 laissa ses enfants au milieu de leurs citoyens6, sans aucune distinction et sans aucun établissement extraordinaire, i! a été admiré, non-seulement de son peuple, mais encore de tous les peuples du monde; et aucun législateur n'a jamais eu un si grand nom parmi les hommes.

Tous les prophètes qui ont suivi dans l'ancienne loi, et tout ce qu'il y a eu d'écrivains sacrés, ont tenu à gloire d'être ses disciples. En effet, il parle en maître : on remarque dans ses écrits un caractère tout particulier, et je ne sais quoi d'originai qu'on ne trouve en nul autre écrit : il a dans sa simplicité un

1 « Sa police. » Sa politique, son organisation sociale.— - « 11 commet.» I! confie.— 3 Deut., xxxi. B.— * Jbid. xxxn. B.— 3 Ibid. xxxi, 19, 22. B.— 6 Le mot citoyens désignait autrefois, comme le latin cives, le rapport qui attache un homme à sa patrie, et celui qui le rapproche des hommes appartenant à la même patrie, nation ou cité. Aujourd'hui, il n'est plus employé que daus le premier sens les citoyens d'une nation, etc. Dans le second cas on dit concitoyens.

sublime si majestueux, que rien ne le peut égaler ; et si, en entendant les autres prophètes, on croit entendre des hommes inspirés de Dieu, c'est, pour ainsi dire, Dieu même en personne qu'on croit entendre dans la voix et dans les écrits de Moïse.

On tient qu'il a écrit le livre de Job. La sublimité des pensées et îa majesté du style rendent cette histoire digne de Moïse. De peur que les Hébreux ne s'enorgueillissent, en s'attribuant à eux seuls la grâce de Dieu, il étoit bon de leur faire entendre qu'il avoit eu ses élus ', môme dans la race d'Ésaû. Quelle doctrine étoit plus importante ? et quel entretien plus utile pouvoit donner Moïse au peuple affligé dans le désert, que celui de la patience de Job, qui, livré entre les mains de Satan pour être exercé 8 par toute sorte de peines, se voit privé de ses biens, de ses enfants, et de toute consolation sur la terre; incontinent après, frappé d'une horrible maladie, et agité au dedans par la tentation du blasphème et du désespoir ; qui néanmoins, demeurant ferme, fait voir qu'une âme fidèle, soutenue du secours divin au milieu des épreuves les plus effroyables, et malgré les plus noires pensées que l'esprit malin puisse suggérer, sait non-seulement conserver une confiance invincible, mais encore s'élever par ses propres maux à la plus haute contemplation, et reconnoître dans les peines qu'elle endure, avec le néant de l'homme, le suprême empire de Dieu et sa sagesse infinie ! Voilà ce qu'enseigne le livre de Job3. Pour garder le caractère* du temps, on voit la foi du saint homme couronnée par des prospérités temporelles : mais cependant le peuple de Dieu apprend à connoître quelle est la vertu des souffrances, et à goûter la grâce qui devoit un jour être attachée à la croix.

Moïse l'avoit goûtée lorsqu'il préféra les souffrances et l'ignominie qu'il falloit subir avec son peuple, aux délices et à l'abondance de la maison du roi d'Egypte8. Dès lors Dieu lui fit goûter les opprobres8 de Jésus-Christ7. Il les goûta encore davantage dans sa fuite précipitée et dans son exil de quarante

1 Var. « Que ce grand Dieu avoit ses élus. i>— 2 Être éprouvé, ex&rceri. Cet alinéa renferme une analyse brève du livre de Job, au point de vuo religieux et moral. Bossuet ne s'occupe pas du mérite poétique de ce livre, chose bien moins importante. Le livre de Job est cependant de la plus haute poésie.— 3 Job., xxin, 15 ; xiv, 14, 13 ; xvi, 21 , xix, 2.">, etc. B.— * Sous la loi ancienne, les promesses et les menares de Dieu avaient pour objet le plus apparent la >i<" actuelle: l'Évangile devait présenter plus clairement aux hommes les vérités qui regardent la vie future.— 6 Exod, n, 10, 11, 15. B. — 6 «Goûter les opprobres de Jésus-Christ. » Belle expression du style religieux.—7 //«fer,, U, 24, 25,26.

ans. Mais il avala jusqu'au fond le calice de Jésus-Christ, lorsque, choisi pour sauver ce peuple, il lui en fallut supporter les révoltes continuelles, où sa vie étoit en péril l. Il apprit ce qu'il en coûte à sauver les enfants de Dieu, et fit voir de loin ce qu'une plus haute délivrance devoit un jour coûter au Sauveur du monde.

Ce grand homme n'eut pas même la consolation d'entrer dans la Terre promise : il la vit seulement du haut d'une montagne, et n'eut point de honte d'écrire qu'il en étoit exclu par une incrédulité2, qui, toute légère qu'elle paroissoit, mérita d'être châtiée3 si sévèrement dans un homme dont la grâce étoit si éminente. Moïse servit d'exemple à la sévère jalousie de Dieu, et au jugement qu'il exerce avec une si terrible exactitude sur ceux que ses dons obligent à une fidélité plus parfaite

Mais un plus haut mystère nous est montré dans l'exclusioi. de Moïse. Ce sage législateur, qui ne fait par tant de merveilles que de conduire les enfants de Dieu dans le voisinage de leur terre, nous sert lui-même de preuve que sa loi ne mène rien à la perfection'* ; et que, sans nous pouvoir donner l'accomplissement des promesses, elle nous les fait saluer de loin"0, ou nous conduit tout au plus comme à la porte de notre héritage. C'est un Josué, c'est un Jésus, car c'étoit le vrai nom de Josué, qui par ce nom et par son office représentait le Sauveur du monde ; c'est cet homme si fort au-dessous de Moïse en toutes choses, et supérieur seulement par le nom qu'il porte ; c'est lui, disje, qui doit introduire le peuple de Dieu dans la Terre sainte.

Par les victoires de ce grand homme, devant qui le Jourdain retourne en arrière, les murailles de Jéricho tombent d'el les-mêmes et le soleil s'arrête au milieu du ciel , Dieu établit ses enfants dans le pays de Chanaan, dont il chasse par même moyen des peuples abominables. Par la haine qu'il donnoif pour eux à ses fidèles, il leur inspiroit un extrême éloignement de leur impiété; et le châtiment qu'il en ht par leur ministère les remplit eux-mêmes de crainte pour la justice divine doi; ils exécutoient les décrets. Une partie de ces peuples que Josué chassa de leur terre, s'établirent en Afrique, où l'on trouva longtemps après, dans une inscription ancienne.6, le monument de leur fuite et des victoires de Josué. Après que ces vic-

1 Num., xiv, 10. B. — 2 md., xx, 12. B. «Une incrédulité. » Du fait d'incrédulité, on défaut de croyance, de foi, dans une occasion donne-. g Vak. « Par un péché qui, tout léçer qu'il naroit, mérite d'être châlié. a -~ 4 Hebr.y vu, 19. D.-5 Ibid.xi, 13. P>. -« Prccop.,tfe Bell. Vand., lib.U.F.

toires miraculeuses eurent mis les Israélites en possession de la plus grande partie de la Terre promise à leurs pères, Josué et Eléazar, souverain pontife, avec les chefs des douze tribus, leur en firent le partage, selon la loi de Moïse1, et assignèrent à la tribu de Juda le premier et le plus grand lot2. Dès le temps de Moïse, elle s'étoit élevée au-dessus des autres en nombre, en courage et en dignité 3. Josué mourut, et le peuple continua la conquête de la Terre sainte. Dieu voulut que la tribu de Juda marchât à la tête, et déclara qu'il avoit livré le pays entre ses mains *. En efFet, elle défit les Chananéens, et prit Jérusalem 5, qui devoit être la cité sainte et la capitale du peuple de Dieu. C'étoit l'ancienne Salem, où Melchisédech avoit régné du temps d'Abraham ; Melchisédech , ce roi de justice (car c'est ce que veut dire son nom), et en même temps roi de paix (puisque Salem veut dire paix 6), qu'Abraham avoit reconnu pour le plus grand pontife qui fût au monde : comme si Jérusalem eût été dès lors destinée à être une ville sainte et le chef de la religion. Cette ville fut donnée d'abord aux enfants de Benjamin, qui, foibles et en petit nombre, ne purent chasser les Jébuséens, anciens habitants du pays, et demeurèrent parmi eux7. Sous les juges, le peuple de Dieu est diversement traité, selon qu'il fait bien ou mal. Après la mort des vieillards qui avoient vu les miracles de la main de Dieu, la mémoire de ces grands ouvrages s'aiToiblit, et la pente universelle du genre humain entraîne le peuple à l'idolâtrie. Autant de fois qu'il y tombe, il est puni ; autant de fois qu'il se repent, il est délivré. La foi de la Providence et la vérité des promesses et des menaces de Moïse se confirment de plus en plus dans le cœur des vrais fidèles. Mais Dieu en préparoit encore de plus grands exemples. Le peuple demanda un roi, et Dieu lui donna Saùl, bientôt réprouvé pour ses péchés. Il résolut enfin d'établir une famiile royale, d'où le Messie sortiroit, et il la choisit dans Juda. David, un jeune berger sorti de cette tribu, le dernier des enfants de Jessé, dont son père ni sa famille ne connoissoit pas le mérite8, mais que Dieu trouva selon son cœur, fut sacré par Samuel dans Bethléem, sa patrie 9.

1 Jos., xiii, xiv, et sqq. Arum., xxvi, 53 ; xxxiv, 17. B.— 2 Jos., xiv, xv. B.— 8 Xum., ii, 3, 9; vu, 12 ; x, 14; / Par., v, 2. B.— * Judic, i, 1, 2. B. — 5 Ibid., 4, 8. B. — 6 Ilebr., vu, 2.B.— " Jud., i,21. B. Dans ces passages Bossuet insiste sur les principaux faits qui marquent les phases de développement tie la religion, et en déduit les raisons ou les conséquences. Il ne fait qu'indiquer le reste. Si l'on compare ce chapitre avec le précédent, on verra comment le» idées principales dans la religion se complètent graduellement.— 8Ineorreclion: dont le mérite n'était connu ni de son père, etc. — '•> I Iteg. ,\\i. B.

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