CHAPITRE V
La vie et ie ministère prophétiques; les jugements de Dieu déclarés par les prophéties.
[Sommaire. — Revenant par une transition naturelle aux prophètes, 1 auteur expose leur genre de vie, leur caractère sacré, leur mission, leur courage. Malgré les prophètes, l'idolâtrie fait des progrès dans Israël et même dans Juda. Punition de cette impiété. Nahuchodonosor est 1 instrument de la vengeance de Dieu. Jérusalem prise, le Temple détruit. Nahuchodonosor, victorieux de beaucoup de peuples, Sera lui-même puni.]
Ii n'y a rien de plus remarquable, dans l'histoire du peuplé de Dieu, que ce ministère des prophètes. On voit des hommes séparés du reste du peuple par une vie retirée et par un habif particulier1 : ils ont des demeures où on les voit vivre dans une espèce de communauté, sous un supérieur que Dieu foui donnoit2. Leur vie pauvre et pénitente étoit la figure de la mortification qui devoit être annoncée sous l'Evangile. Di> communiquoit à eux d'une façon particulière, et f'aisoit éclater aux yeux du peuple cette merveilleuse communication; mais jamais elle n'eelatoit avec tant de force que durant les temps de désordre où il sembloit que l'idolâtrie alloit abolir la loi de Dieu. Durant ces temps malheureux, les prophètes faisoienl retentir de tous côtés, et de vive voix, et psr écrit, les menaces de Dieu et le témoignage qu'ils rendoient à sa vérité. Les écrits qu'ils faisoient étoient entre les mains de tout le peuple, et soigneusement conservés en mémoire perpétuelle aux siècles futurs3. Ceux du peuple qui demeuroient fidèles à Dieu s'unissoient à eux; et nous voyons môme qu'en Israël, où régnoit l'idolâtrie, ce qu'il y avoit de fidèles célébroit 4 avec les prophètes le sabbat et les fêtes établies par la loi de Moïse5. C'était eux qui encourageoient les gens de bien à demeurer fermes dans l'alliance. Plusieurs d'eux ont souffert la mort ; et on a ru à leur exemple, dans les temps les plus mauvais, c'est-à-dii ■.•
dans le règne même de Manassès1, une infinité de fidèles répandre leur sang pour la vérité, en sorte qu'elle n'a pas été un seul moment sans témoignage.
Ainsi k société du peuple de Dieu subsistoit toujours : les prophètes y demeuroient unis : un grand nombre de fidèles persistoit hautement dans la loi de Dieu avec eux, et avec les
f lieux sacrificateurs, qui persistoient dans les observances que eurs prédécesseurs, à remonter jusqu'à Aaron, leur avoient laissées. Dans les règnes les plus impies, tels que furent ceux d'Achaz et de Manassès, Isaïe et les autres prophètes ne se plaignoient pas qu'on eût interrompu l'usage de la circoncision, qui étoit le sceau de l'alliance, et dans laquelle étoit renfermée, selon la doctrine de saint Paul, toute l'observance de la loi. On ne voit pas non plus que les sabbats et les autres fêtes fussent abolis : et si Achaz ferma durant quelque temps la porte du temple2, et qu'il y ait eu3 quelque interruption dans les sacrifices, c'étoit une violence qui ne fermoit pas pour cela la bouche de ceux qui louoient et confessoient publiquement le nom de Dieu ; car Dieu n'a jamais permis que cette voix fût éteinte parmi son peuple : et quand Aman entreprit de détruire l'héritage du Seigneur, changer ses promesses et faire cesser ses louanges4, on sait ce que Dieu fit pour l'empêcher. Sa puissance ne parut pas moins lorsqu'Antiochus voulut abolir la religion. Que ne dirent point les prophètes à Achaz et à Manassès, pour soutenir la vérité de la religion et la pureté du culte ? Les paroles des Voyants qui leur parloient au nom du Dieu d'Israël étoient écrites, comme remarque le texte sacré, dans l'histoire de ces rois*. Si Manassès en fut touché, s'il fit pénitence, on ne peut douter que leur doctrine ne tînt un grand nombre de fidèles dans l'obéissance de la loi ; et le bon parti étoit si fort que dans le jugement qu'on portoit des rois après leur mort, on déclaroit ces rois impies indignes du sépulcre de David et de leurs pieux prédécesseurs. Car, encore qu'il soit écrit qu'Achaz fut enterré dans la cité de David, l'Ecriture marque expressément qu'on ne le reçut pas dans le sépulcre des rois d'Israël*. On n'excepta pas Manassès de la rigueur de ce jugement., encore qu'il eût fait pénitence, pour laisser un monument éternel de l'horreur qu'on avoit eue de sa conduite.
1 IVRtg., xxi, <6. B.— 2// Par., xx\.u, 24. B.— 3 Incorrection : il faudrait: l'il y a eu, ou s'il s'est trouvé qu'il y aiteu. — '+Esth., xiv, 9.B «-' Il Par.% xxxm, 18. B.— 6 Ibid., xxviii., 27. B.
Et afin qu'on ne pense pas que la multitude de ceux qui adhéroient publiquement au culte de Dieu avec les prophètes fût destituée de la succession légitime de ses pasteurs ordinaires, Ezéchiel marque expressément, en deux endroits l, les sacrificateurs et les lévites enfants de Sadoc, qui, dans les temps d'égarement, avoient 'persisté dans l'observance des cérémonies du sanctuaire.
Cependant, malgré les prophètes, malgré les prêtres Mêles, et le peuple uni avec eux dans la pratique de la loi, l'idolâtrie, qui avoit ruiné Israël, entraînoit souvent, dans Juda même, et les princes et le gros du peuple. Quoique les rois oubliassent le Dieu de leurs pères, il supporta longtemps leurs iniquités, à cause de David son serviteur; David est toujours présent à ses yeux. Quand les rois enfants de David suivent les bons exemples de leur père, Dieu fait des miracles surprenants en leur faveur ; mais ils sentent, quand ils dégénèrent, la force invincible de sa main qui s'appesantit sur eux. Les rois d'Egypte, les rois de Syrie, et surtout les rois d'Assyrie et de Babylone, servent d'instrument à sa vengeance. L'impiété s'augmente, et Dieu suscite en Orient un roi plus superbe et plus redoutable que tous ceux qui avoient paru jusqu'alors : c'est Nabuchodonosor, roi de Babylone, le plus terrible des conquérants. Il le montre de loin aux peuples et aux rois comme le vengeur destiné à les punir2. Il approche, et la frayeur marche devant lui3. Il prend une première fois Jérusalem, et transporte * à Babylone une partie de ses habitants5. Ni ceux qui restent dans le pays, ni ceux qui sont transportés, quoique avertis les uns par Jérémie, et les autres par Ezéchiel, ne font pénitence. Ils préfèrent à ces saints prophètes des prophètes qui leur prêchoient des illusions 6, et les flattoient dans leurs crimes. Le vengeur revient en Judée, et le joug de Jérusalem est aggravé; mais elle n'est pas tout à fait détruite. Enfin l'iniquité vient à son comble ; l'orgueil croît avec la foiblesse, et Nabuchodonosor net tout en poudre 7.
Dieu n'épargna pas son sanctuaire. Ce beau temple, l'ornement du monde, qui devoit être éternel, si les enfants d'Israël eussent persévéré dans la piété8, fut consumé par le feu des
i Ezech., xliv, 15; xlviii, 11. B.— 2 Jer., xxv, etc. ; Ezech., xxvi, etc. B. — 3 Belle expression poétique depuis longtemps connue.—* Envoie ou plutôt déporte à Babylone.— 5 IV Reg., xxiv, 1 ; // Par., xxxvi ; 5, 6. B. — 6 Jer., xiv, 14, B.— i IV Reg., xxv. B.— 8 /// Reg., ix, 3 ; IV Reg., xxi, 7, 8. B
Assyriens. C'étoit en vain que les Juifs disoient sans cesse : Le temple de Dieu, le temple de Dieu, le temple de Dieu est parmi nous { ; comme si ce temple sacré eût dû les protéger tout seul. Dieu avoit résolu de leur faire voir qu'il n'étoit point attaché à un édifice de pierre2, mais qu'il vouloit trouver des cœurs fidèles. Ainsi il détruisit le temple de Jérusalem, il en donna3 le trésor au pillage; et tant de riches vaisseaux*, consacrés par des rois pieux, furent abandonnés à un roi impie.
Mais la chute du peuple de Dieu devoit être l'instruction de tout l'univers. Nous voyons en la personne de ce roi impie, et ensemble victorieux, ce que c'est que les conquérants. Ils ne sont, pour la plupart, que des instruments de la vengeance divine. Dieu exerce par eux sa justice, et puis il l'exerce sur euxmêmes. Nabuchodonosor5, revêtu de la puissance divine, et rendu invincible par ce ministère, punit tous les ennemis du peuple de Dieu. Il ravage les Iduméens, les Ammonites et les Moabites; il renverse les rois de Syrie : l'Egypte, sous le pouvoir de laquelle la Judée avoit tant de fois gémi, est la proie de ce roi superbe, et lui devient tributaire 6 : sa puissance n'est pas moins fatale à la Judée même, qui ne sait pas profiter des délais que Dieu lui donne. Tout tombe, tout est abattu par la justice divine, dont Nabuchodonosor est le ministre : il tombera à son tour; et Dieu, qui emploie la main de ce prince pour châtier ses enfants et abattre ses ennemis, le réserve à sa main 7 toute-puissante.
1 Jer., vu, 4. B.— 2 Sous-enlendez, par antithèse, la métaphore, édifier V église dans le cœur des fidèles; l'auteur n'a pas voulu la développer, évitant tout ornement non nécessaire. — 3 « Donna.» Poétique, pour abandonna^ le simple pour le composé; ce changement est usité chez les poètes latins. — h « Vaisseaux, » vases sacrés. — 6 « Nabuchodonosor, etc. » Période oratoire d'un mouvement npide, selon la nature de la pensée â exr. « Tout tombe, etc. » Belle terminaison de ce morceau — ° IV !