CHAPITRE VI
Jugement de Dieu sur Nabuchodonosor, sur les rois ses suceesseurs, et sur tout l'empire de Babylone,
[Sommaire. — Prédiction de la chute de Nabuchodonosor, par Isaïe. Bossuet fait voir par de grands exemples la justesse des prophéties en général. Après la ruine de Jérusalem, espérance de rétablissement. Cyrus prédit. Abaissement et ruine de >"abuchodonosor. Prise de Babylone par Cyrus ; dévastation de cette grande cité, conforme aux prophéties.]
Il n'a pas laissé ignorer à ses enfants la destine'e de ce roi qui les chàtioit, et de l'empire des Chaldéens, sous lequel ils dévoient être captifs. De peur qu'ils ne fussent surpris de la gloire des impies et de leur règne orgueilleux, les prophètes leur en dénonçoient la courte durée. Isaïe, qui a vu la gloire de Nabuchodonosor et son orgueil insensé longtemps avant sa naissance, a prédit sa chute soudaine et celle de son empire1. Babylone n'étoit presque rien quand ce prophète a vu sa puissance, et, un peu après, sa ruine. Ainsi les révolutions des villes et des empires qui tourmentoient le peuple de Dieu, ou prohtoient de sa perte, étoient écrites dans ces prophéties. Ces oracles étoient suivis2 d'une prompte exécution : et les Juifs, si rudement châtiés, virent tomber avant eux, ou avec eux, ou un peu après, selon les prédictions de leurs prophètes, non-seulement Samarie, Idumée, Gaza, Ascalon, Damas, les villes des Ammonites et des Moabites leurs perpétuels ennemis, mais encore3 les capitales des grands empires, mais Tyr la maîtresse de la mer, mais Tanis, mais Memphis, mais Thèbes à cent portes avec toutes les richesses de son Sésostris, mais INinive même le siège des rois d'Assyrie ses persécuteurs, mais la superbe Babylone victorieuse de toutes les autres, et riche de leurs dépouilles.
Il est vrai que Jérusalem périt en même temps par * ses péchés ; mais Dieu ne la laissa pas sans espérance. Isaïe, qui avoit
1 /«., xin, xiv, xxi, xlv, xlvi, xlvii, XLVin. B. — 2 « Ces oracles étoient suivis, etc. » Période oratoire ; la force de la pensée enlève le style : noter la vivacité de ces mais répétés dans la seconde partie de la période. — 3 Var. « Mais les capitales.»—4 Plusieurs éditions modernes ont: périt pour tes péchés ; nous croyons que la bonne leçon est par ses péchés, ellipse, par suite, en punition de ses péchés. PotR indiquerait avec moins de force les péchés de Jérusalem comme la cause directe de sa ruine
prédit sa perte, avoit vu son glorieux rétablissement, et lui a\oit même nommé Cyrus son libérateur, deux cents ans avant qu'il fût né1. Jérémie, dont les prédictions avoient été si précises pour marquer à ce peuple ingrat sa perte certaine, lui avoit promis son retour après soixante et dix ans de captivité *. Durant ces années, ce peuple abattu étoit respecté dans ses prophètes : ces captifs prononçoient aux rois et aux peuples leurs terribles destinées. Nabuchodonosor, qui vouloit se faire adorer, adore lui-même Daniel3, étonné des secrets divins qu'il lui découvroit : il apprend de lui sa sentence bientôt suivie de l'exécution4. Ce prince victorieux triomphoit dans Babylone, dont il fit la plus grande ville, la plus forte et la plus belle que le soleil eût jamais vue 5. C'étoit là que Dieu l'attendoit pour foudroyer son orgueil. Heureux et invulnérable, pour ainsi parler, à la tête de ses armées, et durant tout le cours de ses conquêtes6, il devoit périr dans sa maison, selon l'oracle d'Ézéchiel 7. Lorsque, admirant sa grandeur et la beauté de Babylone, il s'élève au-dessus de l'humanité, Dieu le frappe, lui ôte l'esprit, et le range parmi les bêtes. Il revient8 au temps marqué par Daniel 9, et reconnoît le D;eu du ciel qui lui avoit fait sentir sa puissance : mais ses successeurs ne profitent pas de son exemple. Les affaires de Babylone 10 se brouillent, et le temps marqué par les prophéties pour le rétablissement de Juda arrive parmi tous ces troubles. Cyrus paroîtà la tête des Mèdes et des Perses : tout cède à ce redoutable conquérant. Il s'avance lentement vers les Chaldéens, et sa marche est souvent interrompue. Les nouvelles de sa venue viennent de loin à loin, comme avoit prédit Jérémie n ; enfin il se détermine. Babylone, souvent menacée par les prophètes, et toujours superbe et impénitente, voit arriver son vainqueur qu'elle méprise. Ses richesses, ses hautes murailles, son peuple innombrable, sa prodigieuse enceinte, qui enfermoit tout un grand pays, comme l'attestent tous les anciens 12, et ses provisions infinies, lui en-
1 /*., xuv, xlv. B.— 8 Jerem., xxv, 11, 12; xxix, 10. B.—3 Dan.,u, 46. B. — * Ibid., iv, i et sqq. B. — 5 Ibid., 26 et sqq. B.— 6 Jerem., xxvn. B. — 7 Ezech., xxi, 30. B. — 8 « Il revient. » // revient à lui, à la nature humaine. Cette ellipse est un peu obscure.—9 Dan., iv, 51. B.— 10 « Les aflai res de Babylone, etc. » Ce tableau de la ruine de Babylone est tout au point de vue de la morale et de la religion, le seul qui, à vrai dire, importe. L'auteur négligeant la description poétique, relève l'orgueil, le luxe, la volupté insouciante des Babyloniens et la vengo.inco <]<> Dieu. — " Herod., lib. i, c. CLXXVii ; Xcnoph.,Cyro/j.,lib. II, III, etc. B.— ^ Jerem., u, àf>. IL— 13Herod., lib. i,c.cLXXviii,elc. ; Xenoph., Cyrop. lib. vu ; Arist., Polit, lib. m,c. m. B.
fient le cœur. Assiégée durant un long temps sans senlh aucune incommodité, elle se rit de ses ennemis et des fossés que Cyrus creusoit autour d'elle : on n'y parle que de festins et de réjouissances. Son roi Balthasar, petit-fils de Nabuchodonosor, aussi superbe que lui, mais moins habile, fait une fête solennelle à tous les seigneurs *. Cette fête est célébrée avec des excès inouïs. Balthasar fait apporter les vaisseaux sacrés enlevés du temple de Jérusalem, et mêle la profanation avec le luxe. La colère de Dieu se déclare : une main céleste écrit des paroles terribles sur la muraille de la salle où se faisoit le festin : Daniel en interprète le sens; et ce prophète, qui avoit prédit la chute funeste de l'aïeul, fait voir encore au petit-fils la foudre qui va partir pour l'accabler. En exécution du décret de Dieu, Cyrus se fait tout à coup une ouverture dans Babylone. L'Euphrate, détourné dans les fossés qu'il lui préparoit depuis si longtemps, lui découvre son lit immense : il entre par ce passage imprévu. Ainsi fut livrée en proie aux Mèdes et aux Perses, et à Cyrus, comme avoient dit les prophètes, cette superbe Babylone*. Ainsi périt avec elle le royaume des Chaldéens qui avoit détruit tant d'autres royaumes 3 ; et le marteau qui avoit brisék tout l'univers fut brisé lui-même. Jérémie l'avoit prédit 6. Le Seigneur rompit la verge dont il avoit frappé tant de nations. ïsaïe l'avoit prévu6. Les peuples, accoutumés au joug des rois chaldéens, les voient eux-mêmes sous le joug : Vous voilà, dirent-ils 7, blessés comme nous ; vous êtes devenus semblables à nous, vous qui disiez dans votre cœur : J'élèverai mon trône audessus des astres, et je serai semblable au Très-Haut. C'est ce qu'avoit prononcé le même Isaïe. Elle tombe, elle tombe, comme l'avoit dit ce prophète 8, cette grande Babylone, et ses idoles sont brisées. Bel est renversé, et Nabo son grand Dieu, d'où les rois prenoient leur nom, tombe par terre9 : car les Perses, leurs ennemis, adorateurs du soleil, ne soutïroient point les idoles ni les rois qu'on avoit faits dieux. Mais comment périt cette Babylone? comme les prophètes l'avoient déclaré. Ses eaux furent desséchées, comme avoit prédit Jérémie10, pour donner passage à son vainqueur : enivrée, endormie, trahie Dar sa pro-
1 Dan., v. B. — * Is., xm, 17; xxi, 2; xlv, xlvi, xlvii ; Jerem., u, 11, 28. B. — 3 Is., X!v, 16, 1* B. — * « Le marteau qui, etc. » Belle citation, et placée à propos. L'auteur continue à s'inspirer du langage des prophètes, soit qu'il en traduise les textes, ou qu'il les fonde dans son propre discours. — 5 Jerem., l, 23. B. — 6 Is., xiv, 5, 6. B — 7 Ibid., 10. B.— 8 Ibid., xxi, •. B — 9 Ibid., xlvi, 1. B. — 1° Jerem., l, 38 ; u, 36. B.
pre joie, selon ie même prophète, elle se trouva au pouvoir de ses ennemis, et prise comme dans un filet sans le savoir1. On passe tous ses habitants au fil de l'épée : car les Mèdes, ses vainqueurs, comme avoit dit Isaïe *, ne cherchoient ni l'or ni l'argent, mais la vengeance, mais à assouvir leur haine par la perte d'un peuple cruel, que son orgueil faisoit l'ennemi de tous les peuples du monde. Les courriers venoient Vun sur Vautre annoncer au roi que l'ennemi entroit dans la ville : Jérémie Tavoit ainsi marqué*. Ses astrologues, en qui elle croyoit, et qui lui promettoient un empire éternel, ne purent la sauver de son vainqueur. C'est Isaïe et Jérémie* qui l'annoncent d'un commun accord. Dans cet effroyable carnage, les Juifs, avertis de loin, échappèrent seuls au glaive du victorieux5. Cyrus, devenu par cette conquête le maître de tout l'Orient, reconnoît dans ce peuple, tant de fois vaincu, je ne sais auoi de divin. Ravi des oracles qui avoient prédit ses victoires, il avoue qu il doit son empire au Dieu du ciel que les Juifs servoient, et signale la première année de son règne par le rétablissement de son temple et de son peuple6.