‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 88 sur 110 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

La descente du Saint-Esprit; l'établissement de l'Eglise ; les jugements de Dieu sur les Juifs et sur les Gentils.

[Sommaire. — L'auteur reprend son discours en prouvant la nécessité d'une inspiration directe de Dieu pour répaudre et maintenir le dogme et la morale du christianisme ; il retrace ensuite les grands faits dont il a donné la raison, la promesse du Saint-Esprit faite aux apôtres, cette promesse réalisée par des signes visibles, l'Eglise universelle fondée à Jérusalem, la conversion de plusieurs Juifs, et celle de saint Paul, l'apôtre des Gentils. — Plus loin, après avoir peint les fureurs des Juifs, Bossuet indique, sans les détailler, les persécutions de Néron et le martyre de saint Pierre, à R.ome. 11 fait ensuite le tableau du désordre où les Juifs se plongèrent, de leur révolte et -de la destruction de leur royaume; il achève ce récit en montrant ~,e peuple nouveau, formé de tous les peuples, qui doit hériter des promesses divines. — Arrivé à ce point, Bossuet développe avec étendue, et en s'appuyantsurdes textes de saint Paul, qu'il traduit et cite au long, toute la doctrine sacrée relative à l'élection des Juifs, sous l'Ancien Testament, à leurs différents états successifs jusqu'à» temps de l'Évangile, à leur chute et à la vocation dea Gentils, enfin à la promes? e du retour futur des Juifs au sein de l'Eglise. Dans ces passages, l'auteur est surtout théologien , il entre dans l'enseignement du dogme, mais il ne cesse pas d'être orateur.— Gonquétes et progrès rapides de l'Ejj'ise chrétienne; en même temps vertus dont elle donna l'exemple au monde. Patience des chrétiens persécutés. L'Eglise triomphe sous Constantin, mais elle n'a pas moins à combattre pour vaincre les hérésies sans nombre qui s'élèvent contre ses dogmes.]

Pour répandre dans tous les lieux et dans tous les siècles de si hautes vérités, et pour y mettre en vigueur, au milieu de la corruption, des pratiques si épurées, il falloit une vertu plu; qu'humaine. C'est pourquoi Jésus-Christ promet d'envoyer le Saint-Esprit pour fortifier ses apôtres, et animer éternellement le corps de l'Eglise 2.

Cette force du Saint-Esprit pour se déclarer davantage, de-

1 Ici s'arrête l'exposition de la vie et de la doctrine du Christ, la religion nouvelle est fondée et doit subsister à jamais : celte citation de l'Évangile forme une admirable conclusion.— 2 Ces derniers mois expriment avec concision le dogme de la présence du Saint-Esprit dans l'Église catholique.

voit paraître dans l'infirmité1. Je vous enverrai, dit Jesus- Christ à ses apôtres2, ce que mon Père a promis, c'est-à-dire le Saint-Esprit : en attendant, tenez-vous en repos dans Jérusalem; n'entreprenez rien jusqu'à ce que vous soyez revêtus de la force d'en haut*.

Pour se conformer à cet ordre, ils demeurent enfermés quarante jours : le Saint-Esprit descend au temps arrêté; les langues de feu tombées sur les disciples de Jésus-Christ marquent l'efficace de leur parole; la prédication commence; les apôtres rendent témoignage à Jésus-Christ; ils sont prêts à tout souffrir pour soutenir qu'ils Font vu ressuscité. Les miracles suivent leurs paroles; en deux prédications de saint Pierre, huit mille Juifs se convertissent, et, pleurant leur erreur, ils sont lavés dans le sang * qu'ils avoient versé.

Ainsi l'Eglise est fondée dans Jérusalem, et parmi les Juifs, malgré l'incrédulité du gros de la nation. Les disciples de Jésus-Christ font voir au monde une charité, une force, et une douceur qu'aucune société n'avoit jamais eue. La persécution s'élève; la foi s'augmente; les enfants de Dieu apprennent de plus en plus à ne désirer que le ciel ; les Juifs, par leur malice obstinée, attirent la vengeance de Dieu, et avancent les maux extrêmes dont ils étoient menacés; leur état et leurs affaires empirent. Pendant que Dieu continue à en séparer un grand nombre qu'il range parmi ses élus, saint Pierre est envoyé pour baptiser Corneille, centurion romain. Il apprend premièrement par une céleste vision, et après par expérience, que les Gentils sont appelés à la connoissance de Dieu. Jésus-Christ, qui les vouloit convertir, parle d'en haut à saint Paul, qui en devoit être 5 le docteur; et, par un miracle inouï jusqu'alors, en un instant, de persécuteur il le fait non-seulement défenseur, mais encore zélé prédicateur de la foi : il lui découvre le secret profond de la vocation des Gentils par la réprobation des Juifs ingrats, qui se rendent de plus en plus indignes de l'Evangile. Saint Paul tend les mains aux Gentils : il traite avec

1 « Dans l'infirmité.)) Les apôtres étaient des hommes pauvres, obscurs et ignorants.— 2 Lue., xxiv, 49. B. — 3 « Revêtus de la force, etc. » Métaphore poétique, familière aux anciens, et surtout aux Hébreux. L'usage des cuirasses et autres armes défensives analogues à des vêtements, a dû rendre ordinaire l'emploi des expressions de ce genre. — * « Lavés dans le sang. » Expression mystique : par la pénitence, ils ont part aux mérites de Jésus- Christ crucifié, eux-mêmes étant les auteurs de sa mort. — 8 « En devoit. » Expression incorrecte ; en, pronom, ne se dit que des choses, et non des personnes : d fallait qui devoit les instruire.

£fi PAKTIE II. - CHAP. XX.

une force merveilleuse ces importantes questions1, « Si le Christ « devoit souffrir, et s'il étoit le premier qui devoit annoncer la « vérité au peuple et aux Gentils, après être ressuscité des « morts : » il prouve l'affirmative par Moïse et par les prophètes, et appelle les idolâtres à la connoissance de Dieu, au nom de Jésus-Christ ressuscité. Ils se convertissent en foule; saint Paul fait voir que leur vocation est un effet de )a grâce, qui ne distingue plus ni Juifs ni Gentils. La fureur et la jalousie transportent les Juifs; ils font des complots terribles contre saint Paul, outrés principalement de ce qu'il prêche les Gentils 2, et les amène au vrai Dieu : ils le livrent enfin aux Romains, comme ils leur avoient livré Jésus-Christ. Tout l'empire s'émeut contre l'Eglise naissante; et Néron, persécuteur de tout le genre humain, fut le premier persécuteur des fidèles. Ce tyran fait mourir saint Pierre et saint Paul. Rome est consacrée par leur sang ; et le martyre de saint Pierre, prince des apôtres, établit dans la capitale de l'empire le siège principal de la religion. Cependant le temps approchoit où la vengeance divine devoit éclater sur les Juifs impénitents : le désordre se met parmi eux; un faux zèle les rtveugle, et les rend odieux à tous les hommes ; leurs faux prophètes les enchantent par les promesses d'un règne imaginaire3. Séduits par leurs tromperies, ils ne peuvent plus souffrir aucun empire légitime, et ne donnent aucunes bornes à leurs attentats. Dieu les livre au sens réprouvé. Ils se révoltent contre les Romains qui les accablent, Tite même, qui les ruine, reconnoît qu'il ne fait que prêter sa main à Dieu irrité contre eux*. Adrien achève de les exterminer. Ils périssent avec toutes les marques de la vengeance divine : chassés de leur terre, et esclaves par tout l'univers, ils n'ont plus ni temple, ni autel, ni sacrifice, ni pays; et on ne voit en Juda aucune forme de peuple.

Dieu cependant avoit pourvu à l'éternité de son culte : les Gentils ouvrent les yeux, et s'unissent en esprit aux Juifs convertis. Ils entrent par ce moyen dans la race d'Abraham, et, devenus ses enfants par la foi, ils héritent des promesses qui lui avoient été faites. Un nouveau peuple se forme et le nou-

1 Act., xxvi, 23. B. — s Prêcher a ordinairement pour complément un nom de chose : prêcher VÊvangile, la faine doctrine, etc. Mais il peut prendre aussi pour complémeut direct le nom de personne. — 3 Récit rapide et animé, style coupé. Conclusion pleine de force, ils périssent avec, etc. ~* Philostr., VU. Apoll. Tyan.Mb. vi, c. xxix; Joseph., de BelloJud., lib. vu, c. xvi, aï lib.vî, c. vm. B.

veau sacrifice, tant célébré par les prophètes, commence à s'offrir par toute la terre.

Ainsi fut accompli de point en point l'ancien oracle de Jacob : Juda est multiplié * dès le commencement plus que tous ses frères ; et, ayant toujours conservé une certaine prééminence, il reçoit enfin la royauté comme héréditaire. Dans la suite, le peuple de Dieu est réduit à sa seule race; et, renfermé dans sa tribu, il prend son nom. En Juda se continue ce grand peuple promis à Abraham, à Isaac et à Jacob ; en lui se perpétuent les autres promesses, le culte de Dieu, le temple, les sacrifices, la possession de la Terre promise, qui ne s'appelle plus que la Judée. Malgré leurs divers Etats, les Juifs demeurent toujours * en corps de peuple réglé et de royaume, usant de ses lois 3. On y voit naître toujours ou des rois, ou des magistrats et des juges, jusqu'à ce que le Messie vienne : il vient, et le royaume de Juda peu à peu tombe en ruine. Il est détruit tout à fait, et le peuple juif est chassé sans espérance de la terre de ses pères. Le Messie devient l'attente des nations, et il règne sur un nouveau peuple.

Mais, pour garder la succession et la continuité, il falloit que ce nouveau peuple fût enté, pour ainsi dire, sur le premier, et, comme dit saint Paul*, « l'olivier sauvage sur « le franc olivier , afwi de participer à sa bonne sève. » Aussi est-il arrivé que l'Eglise, établie premièrement par les Juifs, a reçu enfin les Gentils, pour faire avec eux un môme arbre, un même corps, un même peuple, et les rendre participants de ses grâces et de ses promesses.

Ce qui arrive après cela aux Juifs incrédules sous Vespasien et sous Tite ne regarde plus la suite du peuple de Dieu. C'est un châtiment des rebelles, qui, par leur infidélité envers la semence promise à Abraham et à David, ne sont plus Juifs, ui fils d'Abraham que selon la chair, et renoncent à la promesse par laquelle les nations dévoient être bénies.

Ainsi cette dernière et épouvantable désolation des Juifs n'est plus une transmigration, comme celle de Babylone ; ce n'est pas une suspension du gouvernement et de l'état du peuple de Dieu, ni du service solennel de la religion : le nouveau peuple déjà forme et continué avec l'ancien en Jésus-

1 C.-à-d. la race de Juda. Expression biblique. — 2 Forment toujours un corps. — 3 «Usant de ses lois.» Latinisme: gouverné par ses propres /oi#.— * Rom., xi, 17. B,

Christ n'est pas transporté ; il s'étend et se dilate l sans interruption, depuis Jérusalem où il devait naître, jusqu'aux extrémités de la terre. Les Gentils agrégés aux Juifs deviennent dorénavant les vrais Juifs, le vrai royaume de David, par l'obéissance qu'ils rendent aux lois et à l'Évangile de Jésus-Christ fils de David.

Après l'établissement de ce nouveau royaume, il ne faut pas s'étonner si tout périt dans la Judée. Le second temple ne servoit p.us de rien depuis que le Messie y eut accompli ce qui étoit marqué par les prophéties. Ce temple avoit eu la gloire qui lui étoit promise, quand le Désiré des nations y étoit venu. La Jérusalem visible avoit fait ce qui lui restoit à faire, puisque l'Eglise y avoit pris sa naissance, et que de là elle étendoit tous les jours ses branches par toute la terre. La Judée n'est plus rien à Dieu ni à la religion, non plus que les Juifs; et il est juste qu'en punition de leur endurcissement, leurs ruines soient dispersées par toute la terre.

C'est ce qui leur devoit arriver au temps du Messie, selon Jacob, selon Daniel, selon Zacharie et selon tous leurs prophètes 2 : mais comme ils doivent revenir un jour à ce Messie qu'ils ont méconnu, et que le Dieu d'Abraham n'a pas encore épuisé ses miséricordes sur la race, quoique infidèle, de ce patriarche, il a trouvé un moyen, dont il n'y a dans le monde que ce seul exemple, de conserver les Juifs, hors de leur pays et dans leur ruine, plus longtemps même que les peuples qui les ont vaincus. On ne voit plus aucun reste ni des anciens Assyriens, ni des anciens Mèdes, ni des anciens Perses, ni des anciens Grecs, ni même des anciens Romains. La trace s'en est perdue, et ils sont confondus avec d'autres peuples» Les Juifs, qui ont été la proie de ces anciennes nations si célèbres dans les histoires, leur ont survécu; et Dieu, en les conservant, nous tient en attente de ce qu'il veut faire encore des malheureux restes d'un peuple autrefois si favorisé. Cependant leur endurcissement sert au salut des Gentils, et leur donne cet avantage de trouver en des mains non suspectes les Ecritures qui ont prédit Jésus-Christ et ses mystères. Nous voyons entre autres choses, dans ces Ecritures 3, et l'aveuglement et les malheurs des Juifs qui les conservent si soigneusement. Ainsi, nous pro-

1 « Se dilate » ajcite au sens de s'étend. Ce mot ne se dit plus guère qu'en parlant de choses matérielles.— 2 0.ç.? m, /^ 5; /<tj LIX) 20, 21; Zach., xi, 13, 16, 17; Rom., xi, 11, etc. H.— 3/*., m, lu, lui, lxv; Dan., ix; Matth., un; Joann., xn ; Act., xxvm ; Rom , x:. Il

fiions de leur disgrâce: leur infidélité fait un des fondements de notre foi; ils nous apprennent à craindre Dieu, et nous sont un spectacle éternel des jugements qu'il exerce sur ses enfants ingrats, afin que nous apprenions à ne nous point glorifier des grâces faites à nos pères.

Un mystère si merveilleux, et si utile à l'instruction du genre humain, mérite bien d'être considéré. Mais nous n'avons pas besoin des discours humains pour l'entendre : le Saint-Esprit a pris soin de nous l'expliquer parla bouche de saint Paul; et je vous prie d'écouter ce que cet apôtre en a écrit aux Piomains l.

Après avo»r parlé du petit nombre de Juifs qui avoit reçu9 l'Evangile, et de l'aveuglement des autres, il entre dans une profonde considération de ce que doit devenir un peuple honoré de tant de grâces, et nous découvre tout ensemble le profit que nous tirons de leur chute, et les fruits que produira un jour leur conversion3. « Les Juifs sont-ils donc tombés, dit-il*, « pour ne se relever jamais? à Dieu ne plaise! Mais leur chute « a donné occasion au salut des Gentils, afin que le salut des « Gentils leur causât une émulation» qui les fît rentrer en euxmêmes, ce Que si leur chute a été la richesse des Gentils » \u\ se sont convertis en si grand nombre, « quelle grâce ne r verrons-nous pas reluire quand ils retourneront avec nléni- « tude î Si leur réprobation a été la réconciliation du monde, « leur rappel ne sera-t-il pas une résurrection de mort à vie ? (( Que si les prémices tirées de ce peuple sont saintes, la masse « l'est aussi; si la racine est sainte, les rameaux le sont aussi ; « et si quelques-unes des branches ont été retranchées, et que « toi, Gentil, qui n'étois qu'un olivier sauvage, tu aies été enté « parmi les branches qui sont demeurées sur l'olivier franc, « en sorte que tu participes au suc découlé de sa racine, garde- « loi de l'élever contre les branches naturelles. Que si tu t'é- « lèves, songe que ce n'est pas toi qui portes la racine, mais « que c'est la racine qui te porte. Tu diras peut-être : Les « branches naturelles ont été coupées afin que je fusse enté à

1 Rnm., xii, 2,etc.B.— 2 II semble que la grammaire voudrait qui avaient; mois l'idée principale est celle du petit nombre, et ce n'est pas sans intention que l'auteur a mis le verbe au singulier. L'accord est sylleptique, et non grammatical.—3 Bossuet, qui précédemment a enrichi sa pensée et son style en puisant aux sources de l'Ancien-Testament, ne fait plus presque, dans les passages suivants, que traduire et commenter saint Paul ; on voit aisément combien cet usage de la doctrine sacrée donne de plénitude et de force aux développements de l'auteur, combien i! est préférable à des pensées individuelles. — * Rom., xi, 11, etc. B.

« leur place, il est vrai1, l'incrédulité a causé ce retranchement « et c'est ta foi qui te soutient. Prends donc garde de ne fente fier pas, mais demeure dans la crainte : car si Dieu n'a pas « épargné les branches naturelles, tu dois craindre qu'il n& « t'épargne encore moins. »

Qui ne trembleroit en écoutant ces paroles de l'apôtre ! Pouvons-nous n'être pas épouvantés de la vengeance qui éclate depuis tant de siècles si terriblement sur les Juifs, puisque samt Paul nous avertit de la part de Dieu que notre ingratitude nous peut attirer2 un semblable traitement? Mais écoutons la suite de ce grand mystère. L'apôtre continue à parler aux Gentils convertis, ce Considérez, leur dit-il 3, la clémence et la sé- « vérité de Dieu; sa sévérité envers ceux qui sont déchus de « sa grâce, et sa clémence envers vous, si toutefois vous de- « meurez fermes en l'état où sa bonté vous a mis ; autrement ce vous serez retranchés comme eux. Que s'ils cessent d'être « incrédules, ils seront entés de nouveau, parce <iue Dieu (qui « les a retranchés) est assez puissant pour les faire encore re- « prendre. Car si vous avez été détachés de l'olivier sauvage « où la nature vous avoit fait naître, pour être entés dans l'oli- « vier franc contre l'ordre naturel, combien plus facilement « les branches naturelles de l'olivier même seront-elles entées « sur leur propre tronc? » Ici l'apôtre s'élève au-dessus de tout ce qu'il vient de dire, et, entrant dans les profondeurs des conseils de Dieu, il poursuit ainsi son discours * : « Je ne veux « pas, mes frères, que vous ignoriez ce mystère, afin que vous « appreniez à ne présumer pas de vous-mêmes. C'est qu'une « partie des Juifs est tombée dans l'aveuglement, afin que la « multitude des Gentils entrât cependant dans l'Eglise, et a qu'ainsi tout Israël fût sauvé, selon qu'il est écrit 5 : Il sor- « tira de Sion un libérateur qui bannira l'impiété de Jacob, et « voici l'alliance que je ferai avec eux lorsque j'aurai effacé « leurs péchés. »

Ce passage d'Isaïe, que saint Paul cite ici selon les Septante, comme il avoit accoutumé, à cause que leur version étoit connue par toute la terre, est encore plus fort dans l'original, et pris dans toute sa suite. Car le prophète y prédit avant toutes choses la conversion des Gentils par ces paroles : « Ceux d'Oc- « cident craindront le nom du Seigneur, et ceux d'Orient ver-

1 a M est vrai. » Cela est vrai.—* Var. « Nous attirera.» -- 3 Rom., u, 23 et sqq. B.— * Ibid., 25 et sqq.B. — & Is., lix, 20. B.

« ront sa gloire. » Ensuite, sous la figure d'un fleuve rapide poussé par un vent impétueux, Isaïe voit de loin les persécutions qui feront croître l'Eglise. Enfin le Saint-Esprit lui apprend ce que deviendront les Juifs, et lui déclare « que le « Sauveur viendra à Sion, et s'approchera de ceux de Jacob, « qui alors se convertiront de leurs péchés ; et voici, dit le Sei- « gneur, l'alliance que je ferai avec eux. Mon esprit qui es' « en toi, ô prophète, et les paroles que j'ai mises en ta bouche, « demeureront éternellement, non-seulement dans ta bouche « mais encore dans la bouche de tes enfants, et des enfants de « tes enfants, maintenant et à jamais, dit le Seigneur *. »

11 nous fait donc voir clairement qu'après la conversion des Gentils, le Sauveur que Sien avoit méconnu, et que les enfants de Jacob avoient rejeté, se tournera vers eux, effacera leurspéchés, et leur rendra l'intelligence des prophéties qu'ils auront perdue durant un long temps, pour passer 2 successivement, et de main en main, dans toute la postérité, et n'être plus oubliée jusques à la fin du monde, et autant de temps qu'il plaira à Dieu le faire durer après ce merveilleux événement.

Ainsi les Juifs reviendront un jour, et ils reviendront pour ne s'égarer jamais; mais ils ne reviendront qu'après que l'Orient et l'Occident, c'est-à-dire tout l'univers, auront été remplis de la crainte et de la connaissance de Dieu.

Le Saint-Esprit fait voir à saint Paul que ce bienheureux retour des Juifs sera l'effet de l'amour que Dieu a eu pour leurs pères. C'est pourquoi il achève ainsi son raisonnement. Quant à l'Evangile, dit-il 3, que. nous vuus prêchons maintenant, les Juifs sont ennemis pour l'amour de vous : si Dieu les a réprouvés, c'a été, ô Gentils, pour vous appeler : mais quant à l'élection par laquelle ils étoient choisis dès le temps de l'alliance jurée avec Abraham, « ils lui demeurent toujours chers, à « cause de leurs pères; car les dons et la vocation de Dieu sont « sans repentance. Et, comme vous ne croyiez point autrefois, <( et que vous avez maintenant obtenu miséricorde à cause de « l'incrédulité des Juifs, y> Dieu ayant voulu vous choisir pour les remplacer; « ainsi les Juifs n'ont point cru que Dieu vous « ait voulu faire miséricorde, afin qu'un jour ils la reçoivent :

1 /*., lix, 20, 21. B.— 2« Pour passer. » La correction grammaticale exigerait, afin qu'elfe passe... et ne soit plus oubliée. Cette faute reiul la phrase équivoque. — 3 Ram., xi, 28, etc. B.

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« car Dieu a tout renfermé dans l'incrédulité, pour faire mi- « séricorde à tous, » et afin que tous connussent le besoin qu'ils onL de sa grâce. « 0 profondeur des trésors de la sagesse (( et do la science de Dieu ! que ses jugements sont incompré- « hensibles, et que ses voies sont impénétrables ! Car qui a « connu les desseins de Dieu, ou qui est entré dans ses conseils? « Qui lui a donné le premier, pour en tirer récompense, puisce que c'est de lui, et par lui, et en lui, que sont toutes eboses? « la gloire lui en soit rendue durant tous les siècles! »

Voilà ce que dit saint Paul sur l'élection des Juifs, sur leur chute, sur leur retour, et enfin sur la conversion des Gentils qui sont appelés pour tenir leur place, et pour les ramener à la lin des siècles à la bénédiction promise à leurs pères, c'est-àdire au Christ qu'ils ont renié. Ce grand apôtre nous fait voir la grâce, qui passe de peuple en peuple, pour tenir tous les peuple? dans la crainte de la perdre ; et nous en montre la force invincible, en ce qu'après avoir converti les idolâtres, elle se réserve pour dernier ouvrage de convaincre l'endurcissement et la perfidie judaïque.

Par ce profond conseil de Dieu, les Juifs subsistent encore au milieu des nations, où ils sont dispersés et captifs : mais ils subsistent avec le caractère de leur réprobation, déchus visiblement par leur infidélité des promesses faites à leurs pères, bannis de la Terre promise, n'ayant même aucune terre à cultiver, esclaves partout où ils sont, sans honneur, sans liberté, sans aucune figure de peuple.

Ils sont tombés en cet état trente-huit ans après qu'ils ont eu crucifié Jésus-Christ et après avoir employé à persécuter ses disciples le temps qui leur avoit été laissé pour se reconnoître1. Mais, pendant que l'ancien peuple est réprouvé pour son infidélité, le nouveau peuple s'augmente tous les jours parmi les Gentils : l'alliance faite autrefois avec Abraham s'étend, selon la promesse, à tous les peuples du inonde qui avoient oublié Dieu : l'Eglise chrétienne appelle à lui tous les hommes ; et, tranquille durant plusieurs siècles, parmi des persécutions inouïes, elle leur montre à ne point attendre leur félicité sur la terre2.

C'étoît là, Monseigneur, le plus digne fruit de la connois-

1 Pour reconnaître leur erreur, s'en repentir et revenir à la vérité. — 8 « Ne point attendre leur félicité, etc. » Pensée fondamentale de la morale chrétienne, et conséquence du dogme de l'immortalité do l'âme.

sance de Dieu, et l'effet de cette grande bénédiction que le monde devoit attendre par Jésus-Christ. Elle alloit se répandant tous les jours de famille en famille et de peuple en peuple : les hommes ouvraient les yeux de plus en plus pour connoitre l'aveuglement où l'idolâtrie les avoit plongés ; et malgré toute la puissance romaine, on voyoit les chrétiens, sans révolte, sans faire aucun trouble, et seulement en souffrant toutes sortes d'inhumanités, changer la face du monde et s'étendre par tout l'univers.

La promptitude inouïe avec laquelle se fit ce grand changement est un miracle visible. Jésus-Christ avoit prédit que sou Evangile serait bientôt prêché par toute la terre : cette merveille devoit arriver incontinent après sa mort; et il avoit dit qu'après qu'on V aurait élevé de terre, c'est-à-dire qu'on l'auroit attaché à la croix, il attirerait à lui toutes choses1. Ses apôtres n'avoient pas encore achevé leur course, et saint Paul disoit déjà aux Romains, que leur foi était annoncée dans tout le monde*. 11 disoit aux Colossiens que l'Evangile éloit ouï « de « toute créature qui étoit sous le ciel ; qu'il étoit prêché, qu'il « fructifioit, qu'il croissoit par tout l'univers3. » Une tradition constante* nous apprend que saint Thomas le porta aux Indes \ et ies autres en d'autres pays éloignés. Mais on n'a pas besoin des histoires pour confirmer cette vérité : l'effet parle ; et on voit assez avec combien de raison saint Paul applique aux apôtres ce passage du Psalmiste6 : « Leur voix s'est fait entendre « par toute la terre, et leur parole a été portée jusqu'aux exce trémités du monde. » Sous leurs disciples, il n'y avoit presque plus de pays si reculé et si inconnu où l'Evangile n'eût pénétré7. Cent ans après Jésus-Christ, saint Justin comptoit déjà parmi les fidèles beaucoup de nations sauvages, et jusqu'à ces peuples vagabonds8 qui erraient de çà et de là sur des chariots, sans avoir de demeure fixe9. Ce n'étoit point une vaine exagération ; c'étoit un fait constant et notoire, qu'il avançoit en présence des empereurs et à la face de tout l'univers. Saini Irénée vient un peu après, et on voit croître le dénom-

Uoann., vin, 28; xn, 52. B. — 2 Rom., 1, 8. B. — 3 Col., 1, 5, 6, 23. B. — k « Constante.» Certaine. — 5 Greg. Naz., Orat. xxv, nuuc xxxin, n 11, t. i, p. 611. B. — 6 Psal., xvm, 5 ; liom., x, 18. B. — 7 « Où l'Évangile n'eût pénètre. » Latinisme; on dirait avec une forme plus analytique : quel'Évan~ (jile n'y eût pénétré. — 8 « Ces peuples vagabonds, etc. » Les Scythes et autres peuples nomades de l'Asie. — 9 Jusl., ApolL, il, nuuc i, n. 35, p. 74, 75; et Dial. cum Tryph., n, 117, p. 211. B.

250 l'AUl'IE II. - CHAP. XX.

brament1 qui se faisoit des églises. Leur concorde éloit admirable * ce qu'on croyoit dans les Gaules, dans l'Espagne, dans la Germanie, on le croyoit dans l'Egypte et dans l'Orient; et, comme « il n'y avoit qu'un môme soleil dans tout l'univers, on « vovoit dans toute l'Eglise, depuis une extrémité du monde à « l'autre, la même lumière delà venté*. »

Si peu qu'on avance, on est étonné des progrès qu'on voit. Au milieu du troisième siècle, Tertullien et Origène font voir dans l'Eglise des peuples entiers qu'un peu devant on n'y mettoit pas3. Ceux qu'Origène exceptait, qui étoient les plus éloignés du monde connu, y sont mis un peu après par Arnobe*. Que pouvoit avoir vu le monde pour se rendre si promptement à Jésus-Christ5? S'il a vu des miracles, Dieu s'est mêlé visiblement dans cet ouvrage : et s'il se pouvoit faire qu'il n'en eût pas vu, ne seroit-ce pas un nouveau miracle, plus grand et plus incroyable que ceux qu'on ne veut pas croire, d'avoir converti le monde sans miracle, d'avoir fait entrer tant d'ignorants dans des mystères si hauts, d'avoir inspiré à tant de savants une humble soumission, et d'avoir persuadé tant de choses incroyables à des incrédules?

Mais le miracle des miracles6, si je puis parler de la sorte, c'est qu'avec la foi des mystères, les vertus les plus éminente» et les pratiques les plus pénibles se sont répandues par toute la terre. Les disciples de Jésus-Christ l'ont suivi dans les voies les plus difficiles. Souffrir tout pour la vérité, a été parmi ses enfants un exercice ordinaire; et, pour imiter leur Sauveur, ils ont couru aux tourments avec plus d'ardeur que les autres n'ont fait aux délices. On ne peut compter les exemples ni des riches qui se sont appauvris pour aider les pauvres, ni des pauvres qui ont préféré la pauvreté aux richesses, ni des vierges qui ont imité sur la terre la vie des anges, ni des pasteurs charitables qui se sont fait tout à tous, toujours prêts adonner à

- « Croître le dénombrement. » Ellipse. On voit par le dénombrement des églises que le nombre s'en était accru. — â Iren., adv. flœr.. lib. i, c. ii, m, nunc x, p. 48 et sqq. B. — Belle citation et amenée naturellement. — 3 Tcrtulî.,rtrff. Jud. c. \u;Apolog., c. xxxyii ; Orig., 7V. xxvm inMallh., t. iu, p. 85S, ed.Bened.; Ilom. iv in F.zech., ibid., p. 370. B. — * Arnob., adv. Génies, lib. n. B. — 5 Celte réflexion éloquente renferme un dilemme, de toutes les formes de raisonnement, la plus vive et la plus oratoire.— Aup;., do Civil. Dei, lib. xxi, c. vu; lib. xxn, C. v, t. vu, col. 626, 658 et sqq. B. — 8 « Mais le miracle, etc. » Style oratoire. 11 y a dans cet alinéa une énumération et des antithèses; mais elles sont motivées par la pensée, et n'ont rie»

LA SUITE DE LA RELIGION. ^i

leur troupeau non-seulement leurs veilles et leurs travaux, mais encore leurs propres vies. Que dirai-je de la pénitence e* de la mortification? Les juges n'exercent pas plus sévèrement ia justice sur les criminels, que les pécheurs pénitents Font exercée sur eux-mêmes. Bien plus, les innocents ont puni en eux avec une rigueur incroyable cette pente prodigieuse que nous avons au péché. La vie de saint Jean-Baptiste, qui parut si surprenante aux Juifs, est devenue commune parmi les ûdèles; les déserts ont été peuplés de ses imitateurs; et il y a eu tant de solitaires, que des solitaires plus parfaits ont été contraints de chercher des solitudes plus profondes : tant on a fui le monde, tant la vie contemplative a été goûtée '

Tels étoientles fruits précieux que devoit produire l'Evangile, L'Eglise n'est pas moins riche en exemples qu'en préceptes, et sa doctrine a paru sainte1, en produisant une infinité de saint?. Dieu, qui sait que les plus fortes vertus naissent parmi les souffrances, l'a fondée par le martyre, et l'a tenue durant trois cents ans dans cet état, sans qu'elle eût un seul moment pour se reposer. Après qu'il eut fait voir, par une si longue expérience, qu'il n'avoit pas besoin du secours humain ni des puissances de la terre pour établir son Eglise, il y appela enfin les empereurs, et fit du grand Constantin un protecteur déclaré du christianisme. Depuis ce temps, les rois ont accouru2 de toutes parts à l'Eglise; et tout ce qui étoit écrit dans les prophéties, touchant sa gloire future, s'est accompli aux yeux de toute la terre .

Que si elle a été invincible contre les efforts du dehors, elle ne 1 est pas moins contre les divisions intestines. Ces hérésies, tant prédites par Jésus-Christ et par ses apôtres, sont arrivées, et la foi, persécutée par les empereurs souffroit en même temps des hérétiques une persécution plus dangereuse. Mais cette persécution n'a jamais été plus violente que dans le temps où 1 on vit cesser celle des païens. L'enfer fit alors ses plus grands efforts pour détruire par elle-même cette Eglise que les attaques de ses ennemis déclarés avoient affermie. A peine commençoitelle à respirer par la paix que lui donna Constantin ; et voilà qu'Arius., ce malheureux prêtre3, lui suscite de plus grands

1 C.-à-d. la sainteté de sa doctrine s'est fait voir, a éclaté, etc. Paraître, suivi d'un adjectif, n'est pas pris ici dans le sens que nous lui donnons communément, qui indique une simple apparence et entraîne une idée d'incertitude ; il est pris en un sens tout autre, analogue à celui du grec pxivtoBcu . — * Il faudrait sont accourus. — 3 Arius, prêtre d'Alexandrie, hérésiarque, an 319 ap. J.-C. il «'laquait !e di le le !a Saint-Trinité, - pie la

troubles qu'elle n'eu avoit jamais soufferts. Constance, fils de Constantin, séduit par les ariens dont il autorise le dogme, tourmente les catholiques par toute la terre ; nouveau persécuteur du christianisme, et d'autant plus redoutable, que sous le nom de Jésus-Christ il fait la guerre à Jéjus-Christ même. Pour comble de malheur, l'Eglise ainsi divisée tombe entre les mains de Julien l'Apostat, qui met tout en œuvre pour détruire le christianisme, et n'en trouve point de meilleur moyen que de fomenter les factions dont il étoit déchiré. Après ïuivieni un Yalens, autant attaché aux ariens que Constance, mais ; violent. D'autres empereurs protègent d'autres hérésies avec une pareille fureur. L'Eglise apprend, par tant d'expériences, qu'elle n'a pas moins à souffrir sous les empereurs chrétiens, qu'elle avoit souffert sous les empereurs infidèles, et qu'elle doit verser du sang pour défendre non-seulement tout le corps de sa doctrine, mais encore chaque article particulier. En effet, il n'y en a aucun qu'elle n'ait vu attaqué par ses enfants. Mille sectes et mille hérésies sorties de son sein se sont élevées contre elle. Mais si elle les a vues s'élever, selon les prédictions de Jésus-Christ, elles les a vues tomber toutes, selon ses promesses, quuique souvent soutenues par les empereurs et par les rois. Ses véritables enfants ont été, comme dit saint Paul, reconnus par cette épreuve ; la vérité n'a fait que se fortifier quand elle a été contestée, et l'Eglise est demeurée inébranlable.

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