‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 89 sur 110 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Réflexions particulières sur le châtiment des Juifs, et sur !*■ prédictions de Jésus-Christ qui l'avoient marqué.

[Sommaire. — Retour à des faits importants, indiqués trop brièvement dans !e tableau déjà tracé de la suite des desseins de Dieu sur la nation juive. — De la chute des .luifs : tout ce chapitre y est consacré, et la ma'-ère est continuée dans le suivant. L'auteur indique les sources où il va puiser, Josèphe, célèbre historien juif, rt le Talmud. — l'rodiyes qui précédèrent la prise de Jérusalem: les merveilles vues fréquemment daus le temple; le bruit et les paroles menaçantes entendues par les prêtres le jour de la Pentecôte; les cris et les prédictions sinistres d'un homme obscur, qui enfin fut tué dans le siéye de la ville, — Comparaison einre la ruine de

fils de Dieu avait été tiré du néant, et était inférieur au Père. L:« moderne des Sociniens se rapproche beaucoup de l'ariainsme.

Jérusalem par Nabuchodonosor, et sa destruction par Titus. Ici l'auteur, développant cette idée, que Dieu aveugle ceux qu'il veut punir, fait voir l'obstination des Juifs à résister à Nabuchodonosor, malgré les'exhortations de Jérémie ; leur crédulité séduite par de faux prophètes; leur audace et leur ruine. Puis passant au siège de Titus, il peint leur caractère encore le même, leur rébellion contre la puissance romaine, leur obstination dans les plus cruelles extrémités, leurs fausses espérances jusqu'à leur entière destruction, et résume ces observations. Après les points de ressemblance., il note les différences qui distinguent ces deux grands événements: dans l'un, le temple brûlé par l'ordre de Nabuchodonosor; dans l'autre, contre l'ordre de Titus ; dans le premier, l'union des Juifs; dans le second, les discordes affreuses qui les divisent, et leurs malheurs beaucoup plus grands. — Etonnement de Titus ; mais le mystère de ce désastre lui est caché. 11 ne pouvait l'être aux Chrétiens. — Développement des prédictions de Jésus-Christ sur la ruine de Jérusalem. L'auteur s'étend sur cette matière et s'y arrête.]

Pendant que j'ai travaillé à vous faire voir sans interruption la suite des conseils de Dieu dans la perpétuité de son peuple, j'ai passé rapidement sur beaucoup de faits qui méritent des réflexions profondes. Qu'il me soit permis d'y revenir, pour ne vous laisser pas perdre de si grandes choses.

Et premièrement, Monseigneur, je vous prie de considérer avec une attention plus particulière la chute des Juifs, dont toutes les circonstances rendent témoignage à l'Evangile. Ces circonstances nous sont expliquées par des auteurs infidèles, par des Juifs et par des païens, qui, sans entendre la suite des conseils de Dieu, nous ont raconté les faits importants par lesquels il lui a plu de la déclarer.

Nous avons Josèphe, auteur juif, historien très-fidèle et trèsinstruit des affaires de sa nation, dont aussi il a illustré l les antiquités par un ouvrage admirable. Il a écrit la dernière guerre, où elle a péri2, après avoir été présent à tout, et y avoir lui-même servi son pays avec un commandement considérable.

Les Juifs nous fournissent encore d'autres auteurs très-anciens, dont vous verrez les témoignages. Ils ont d'anciens commentaires sur les livres de l'Ecriture, et entre autres les paraphrases chaldaïques qu'ils impriment avec leurs Bibles. Ils ont leur livre qu'ils nomment Talmud, c'est-à-dire doctrine, qu'ils ne respectent pas moins que l'Ecriture elle-même. C'est un ramas3 des traités et des sentences de leurs anciens maîtres; et, encore que les parties dont ce grand ouvrage est composé

1 « Illustré. » Développé, éclairci : latinisme. Illustrer ne se prend plu ea ce sens. — 2 « La dernière guerre où elle a péri. «Pléonasme. — 3 Ramas n'a pas ici, et n'avait pas, du temps de Bossuet, le sens méprisant et dédaigneux ttar.s lequel on l'emploie à présent.

ne soient pas toutes de la môme antiquité, les derniers auteurs qui y sont cités ont vécu dans les premiers siècles de l'Eglise. Là, parmi une infinité, de fables impertinentes *, qu'on voit commencer pour la plupart après le temps de notre Seigneur, on trouve de beaux restes des anciennes traditions du peuple juif, et des preuves pour le convaincre*.

Et d'abord il est certain, de l'aveu des Juifs, que la vengeance divine ne s'est jamais plus terriblement ni plus manifestement déclarée, qu'elle fit dans leur dernière désolation.

C'est une tradition constante, attestée dans leur Talmud et confirmée par tous leurs rabbins, que, quarante ans avant la ruine de Jérusalem, ce qui revient à peu prè? au temps de la mort de Jésus-Christ, on ne ccssoit de voir dans le temple des choses étranges. Tous les jours il y paroissoit de nouveaux prodiges, de sorte qu'un fameux rabbin s'écria un jour : « 0 tem- (( pie, ô temple, qu'est-ce qui t'émeut, et pourquoi te fais-tu a peur à toi-même 3 ? »

Qu'y a-t-il de plus marqué que ce bruit affreux qui fut ouï par les prêtres dans le sanctuaire le jour de la Pentecôte, et cette voix manifeste qui sortit du fond de ce lieu sacré : « Sorcc tons d'ici, sortons d'ici! » Les saints anges protecteurs du temple déclarèrent hautement qu'ils l'abandonnoient, parce que Dieu, qui y avoit établi sa demeure durant tant de siècles, l'a voit réprouvé.

Josèphe et Tacite même ont raconté ce prodige*. Il ne fur aperçu que des prêtres. Mais voici un autre prodige qui a éclaté aux yeux de tout le peuple , et jamais aucun autre peuple n'avoit rien vu de semblable. « Quatre ans devant la guerre dé- « clarée, un paysan, dit Josèphe 8, se mit à crier : Une voix « est sortie du côté de l'orient, une voix est sortie du côté de « l'occident, une voix est sortie du côté des quatre vents : voix « contre Jérusalem et contre le temple ; voix contre les nou- « veaux mariés et les nouvelles mariées; voix contre tout le « peuple. » Depuis ce temps, ni jour ni nuit, il ne cessa de crier : ce Malheur, malheur à Jérusalem ! )> Il redoubloit ses cris les jours de fête. Aucune autre parole ne sortit jamais de sa bouche : ceux qui le plaignoicnt, ceux qui le maudissoient, ceux qui lui donnoient ses nécessités, n'entendirent jamais de

1 « Impertinentes. » Contraires au bon sens. — * Pour le convaincre de ses fautes, de son erreur.— 3 R. Johanan, fils de Zancaï, Tr. de fest. Expiât. B. — * Joseph., deBélloJud., lib. vit, c. xn, al. lib. vi, c. v: Taeit., Bi$t.,Mb.r, c. xiii. B. — 5 De licllo Jud., lib. vu, c. xn, al. lib. w, c. v. B>

lui que cette terrible parole : « Malheur à Jérusalem ! » Il fut pris, interrogé, et condamné au fouet par les magistrats : à chaque demande et à chaque coup, il répondoit, sans jamais se plaindre : « Malheur à Jérusalem ! » Renvoyé comme un insensé, il couroit tout le pays en répétant sans cesse sa triste prédiction. Il continua durant sept ans à crier de cette sorte, sans se relâcher, et sans que sa voix s'affaiblit. Au temps du dernier siège de Jérusalem, il se renferma dans la ville, tournant infatigablement autour des murailles, et criant de toute sa force : « Malheur au temple, malheur à la ville, malheur à « tout ie peuple ! » A la fin il ajouta :« Malheur à moi-même ! » et en même temps il fut emporté d'un coup de pierre lancée par une machine.

Ne diroit-on pas, Monseigneur, que la vengeance divine s'étoit comme rendue visible en cet homme, qui ne subsistoitque pour prononcer ses arrêts ; qu'elle l'avoit rempli de sa force, afin qu'il pût égaler les malheurs du peuple par ses cris ; et qu'enfin il devoit périr par un effet de cette vengeance qu'il avoit si longtemps annoncée, afin de la rendre plus sensible et plus présente, quand il en seroit non-seulement le prophète et le témoin, mais encore la victime ?

Ce prophète des malheurs de Jérusalem s'appeloit Jésus. Il sembloit que le nom de Jésus, nom de salut et de paix, devoit tourner aux Juifs, qui le méprisoient en la personne de notre Sauveur, à un funeste présage; et que ces ingrats ayant rejeté un Jésus qui leur annonçoit la grâce, la miséricorde et la vie. Dieu leur envoyoit un autre Jésus qui n'avoit à leur annoncer que des maux irrémédiables, et l'inévitable décret de leur ruine prochaine.

Pénétrons plus avant dans les jugements de Dieu, sous la conduite de ses Ecritures. Jérusalem et son temple ont été deux fois détruits ; l'une par Nabuchodonosor, l'autre parTite. Mais, en chacun de ces deux temps, la justice de Dieu s'est déclarée par les mêmes voies, quoique plus à découvert dans le dernier.

Pour mieux entendre cet ordre des conseils de Dieu, posons, avant toutes choses, cette vérité si souvent établie dans les saintes lettres : que l'un des plus terribles effets de la vengeance divine, est lorsqu'en punition de nos péchés précédents elle nous livre à notre sens réprouvé 4, en sorte que nous som-

1 Ce dogme a été aperçu et tout à la fois altéré par lespaïens. Voy. Homère, Iliade, liv. vu, v. 560 ;'• Odyssée, liv. xx, y. 545, etc., quos rult ' perdere Jupiter dementat.

i tous les sages avertissements, aveugles aux voies de salut qui nous sont montrées, prompts à croire tout ce qui nous perd pourvu qu'il nous flatte1, et hardis à tout entreprendre, sans jamais mesurer nos forces 2 avec celles des ennemis qte nous irritons3.

Ainsi périrent la première fois, sous la main de Nabuchodoroi de Babylone, Jérusalem et ses princes. Foibles et toujours battus par ce roi victorieux, ils avoient souvent éprouvé qu'ils ne faisoienf contre lui que de vains efforts4, et avoient été obligés à lui jurer fidélité. Le prophète Jérémie leur il, de la part de Dieu, que Dieu même les avoit livrés à ee prince, et qu'il n'y avoit de salut pour eux qu'à subir le joug. Il disoit à Sédécias, roi de Judée, et à tout son peuple 5 : a Soumettez-vous à INabuchodonosor, roi de Babylone, « afin que vous viviez ; car pourquoi voulez-vous périr, et fain» « de cette ville une solitude? » Ils ne crurent point à sa parole» Pendant que Nabuchodonosor les tenoit étroitement enfermés par les prodigieux travaux dont il avoit entouré leur ville, ils -e Iaissoient enchanter 6 par leurs faux prophètes, qui leur remplissoicnt l'esprit de victoires imaginaires, et leur disoient au nom de Dieu, quoique Dieu ne les eût point envoyés : « J'ai « brisé le joug du roi de Babylone : vous n'avez plus que deux « ans à porter ce joug; et après, vous verrez ce prince con- « traint à vous rendre les vaisseaux sacrés qu'il a enlevés du « temple7. » Le peuple, séduit par ces promesses, souffroit la faim et la soif, et ies plus dures extrémités, et fit tant, par son audace insensée, qu'il n'y eut plus pour lui de miséricorde. La ville fut renversée, le temple fut brûlé, tout fut perdu8.

A ces marques, les Juifs connurent que la main de Dieu éloil sur eux. Maisalin que la vengeance divine leur fût aussi manifeste dans la dernière ruine de Jérusalem, qu'elle l'avoit été dans la première, on a vu, dans l'une et dans l'autre, la

1 «Qu'il nous (latte. » 7/sisrnifie ici cela ; cet emploi du pronom ?7 se trouve souvent chez les écrivains du dix-seplième siècle, mais n'est plus admis aujourd'hui.— 2 Mesurer ses forces avec quelqu'un, signifie ordinairement, engager un combat, une lutte, faire l'épreuve de ses forces; ici le sens est différent; on doit entendre: sans comparer nos forces avec celles de nos ennemis, de manière à juger delà probabilité du succès. — 3 Remarquez l'énergie de l'énumération qui se trouve dans celte phrase ; la justesse des métaphores ; les pensées analogues, et cependant distinctes. — * // Pural., xxxvi, 13. B. — 5 Jerem., xxvn, 12, 17. 15. — 6 Enchanter est ici au sens presque littéral; incantare, asservir par un charme magique. — 7 Jerem. , xxvm, 2, Z. II. — * IV Iteg., xxv. B.

même séduction1, la même témérité, et le même endurcissement.

Quoique leur rébellion eût attiré sur eux les armes romaines, et qu'ils secouassent témérairement un joug sous lequel tout l'univers avoit ployé, Tite ne vouloit pas les perdre : au contraire, il leur fit souvent offrir le pardon, non-seulement au commencement de la guerre, mais encore lorsqu'ils ne pouvoient plus échapper de ses mains. 11 avoit déjà élevé autour de Jérusalem une longue et vaste muraille, munie de tours et de redoutes aussi fortes que la ville même, quand il leur envoya Josèphe, leur concitoyen, un de leurs capitaines2, un de leurs prêtres, qui avoit été pris dans cette guerre en défendant son pays. Que ne leur dit-il pas pour les émouvoir ! Par combien de fortes raisons les invita— t-il à rentrer dans l'obéissance ! Il leur lit voir le ciel et la terre conjurés contre eux, leur perte inévitable dans la résistance, et tout ensemble leur salut dans la clémence de Tite. "a Sauvez, leur disoit-il 3, la Cité sainte ; « sauvez-vous vous-mêmes ; sauvez ce temple la merveille de « l'univers, que les Piomains respectent, et que Tite ne voit * périr qu'à regret. » Mais le moyen de sauver 4 des gens si obstinés à se perdre? Séduits par leurs faux prophètes, ils n'écoutoient pas ces sages discours. Ils étoient réduits à l'extrémité : la faim en tuoit plus que la guerre, et les mères mangeoient leurs enfants. Tite, louché de leurs maux, prenoit ses dieux à témoin qu'il n'étoitpas cause de leur perte. Durant ces malheurs, ils ajoutoient foi aux fausses prédictions qui leur promettoient l'empire de l'univers. Bien plus, la ville étoit prise, le feu y étoit déjà de tous côtés, et ces insensés croyoient encore les faux prophètes qui les assuroient que le jour de salut étoit venu 5, afin qu'ils résistassent toujours, et qu'il n'y eût plus pour eux de miséricorde. En effet, tout fut massacré ; la ville fut renversée de fond en comble; et, à la réserve de quelques restes de tours, que Tite laissa pour servir de monument à la postérité, il n'y demeura pas pierre sur pierre6.

Vous voyez donc éclater sur Jérusalem la même vengeance m avoit autrefois paru sousSédécias. Tite n'est pas moins en-

1 « Séduction. » Ce mot, qui activement signifie l'action de séduire, ou .e fait d'avoir séduit, est pris ici passivement, et exprime le fait d'être, d'avoir été séduit 11 est peu usité en ce sens. — 2 « Leur concitoyen, un de leurs capitaines, etc. » Gradation croissante. — 3 Joseph., de Bello Jud., .ib. vu, c. iv, al. lib. vi, c. n. B. — * « Mais le moyen de, etc. » Gallicisme , pour : mais où est le moyen.— $ Joseph., de Bello Jud., lib. vu, c. Xi, al. v. B.— 8 Notez la rapidité et la véhémence de ce récit.

voyé de Dieu que Nabuchodonosor : les Juifs périssent de la même sorte. On voit dans Jérusalem la môme rébellion, la même famine, les mêmes extrémités, les mêmes voies de salut ouvertes, la même séduction, le même endurcissement, la même chute; et afin que tout soit semblable, le second temple es* brûlé sous Tite, le même mois et le même jour que l'avoit été le premier sous Nabuchodonosor1 : il falloit que tout fut marqué*, et que le peuple ne pût douter de la vengeance divine.

Il y a pourtant, entre ces deux chutes de Jérusalem et des Juifs, de mémorables différences, mais qui toutes vont à faire voir dans la dernière une justice plus rigoureuse et plus déclarée. Nabuchodonosor fit mettre le feu dans le temple : Tite n'oublia rien pour le sauver, quoique ses conseillers fui représentassent que, tant qu'il subsisteroit, les Juifs, qui y attachoient leur destinée, ne cesseroient jamais d'être rebelles. Mais le jour fatal étoit venu : c'étoit le dixième d'août, qui avoitdéjà vu brûler le temple de Salomon3. Malgré les défenses de Tite prononcées devant les Romains et devant les Juifs, et malgré l'inclination naturelle des soldats qui devoit les porter plutôt à piller qu'à consumer tant de richesses, un soldat, poussé, dit Josèphe*, par une inspiration divine, se fait lever par ses compagnons à une fenêtre, et met le feu dans ce temple auguste. Tite accourt , Tite commande qu'on se hâte d'éteindre la flamme naissante. Elle prend partout en un instant, et cet admirable édifice est réduit en cendres 5.

Que si l'endurcissement des Juifs sous Sédécias étoit l'effet le plus terrible et la marque la plus assurée de la vengeance divine, que dirons-nous de l'aveuglement qui a paru du temps de Tite? Dans la première ruine de Jérusalem, les Juifs s'entendoient du moins entre eux; dans la dernière, Jérusalem assiégée par les Romains étoit déchirée par trois factions ennemies6. Si la haine qu'elles avoient toutes pour les Romains alloit jusqu'à la fureur, elles n'étoient pas moins acharnées les unes contre les autres : les combats du dehors coûtoient moins de sang aux Juifs que ceux du dedans. Un moment après les assauts soutenus contre l'étranger, les citoyens recommençoient leur guerre intestine; la violence et le brigandage régnoient

1 Joseph., de IJeL'o Jud., lib. vu, c. ix, x, lib. vi, al. iv. B. — * « Qtie tout fût marqué. » Que les événements eussent li>u aux époques précises marquées par les prophètes. — 3 Joseph. B.— * lbid. B.— ''Tous les verbes sont au présent: ce récit est en tableau.—» Joseph de IiclloJud., lib. fi, m. B

partout dans la ville. Elle périssoit, elle n'étoit plus qu'un grand champ couvert de corps morts ; et cependant les chefs des factions y combattoient pour l'empire, rs'étoit-ce pas une image de l'enfer, où les damnés ne se haïssent pas moins les uns les autres qu'ils haïssent les démons qui sont leurs ennemis communs, et où tout est plein d'orgueil, de confusion et de rage * ?

Confessons donc, Monseigneur, que la justice que Dieu fit des Juifs par IXabuehodonosor n'étoit qu'une ombre de celle dont Tite fut le ministre. Quelle ville s jamais vu périr onze cent mille hommes en sept mois de temps, et dans un seul siège? C'est ce que virent les Juifs au dernier siège de Jérusalem. Les Chaldéens ne leur avoient rien fait souifrir de semblable. Sous les Chaldéens, leur captivité ne dura que soixantedix ans : il y a seize cents ans qu'ils sont esclaves par tout l'univers, et ils ne trouvent encore aucun adoucissement à leur esclavage.

Il ne faut pas s'étonner si Tite victorieux, après la prise de Jérusalem, nevouloit pas recevoir les congratulations des peuples voisins, ni les couronnes qu'ils lui envoyoient pour honorer sa victoire. Tant de mémorables circonstances, la colère de Dieu si marquée, et sa main qu'il voyoit encore si présente, le tenoient dans un profond étonnement ; et c'est ce qui lui fit dire ce que vous avez ouï, qu'il n'étoit pas le vainqueur, qu'il n'étoit qu'un foible instrument de la vengeance divine.

Il n'en savoit pas tout le secret : l'heure n'étoit pas encore venue où les empereurs dévoient reconnoître Jésus-Christ. C'était le temps des humiliations et des persécutions de l'Eglise. C'est pourquoi Tite, assez éclairé pour connoître que la Judée périssoit par un effet manifeste de la justice de Dieu, ne connut pas quel crime Dieu avoit voulu punir si terriblement. C'étoit le plus grand de tous les crimes; crime jusqu'alors inouï, c'est-à-dire le déicide, qui aussi a donné lieu à une vengeance dont le monde n'avoit vu encore aucun exemple.

Mais si nous ouvrons un peu les yeux, et si nous considérons la suite des choses, ni ce crime des Juifs, ni son châtiment, ne pourront nous être cachés2.

Souvenons-nous seulement de ce que Jésus-Christ leur avoit prédit3. Il avoit prédit la ruine entière de Jérusalem et du tem-

1 Remarquez l'énergie sombre de ce passage. — - « Ne pourront nous être cachés. » Passif; tour latin : le sens est, ne pourront nous échapper. — 3 Phrases courtes et en forme de répétitions, propres, par leur îour vif et concis, à faire entrer les pensées dans l'esprit du lecteur.

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pie. ce II n'y restera pas, dit-il *, pierre sur pierre. » Il avoit prédit la manière dont cette ville ingrate seroit assiégée, et cette effroyable circonvallation qui la devoit environner : il avoit prédit cette faim horrible qui devoit tourmenter ses citoyens, et n'avoit pas oublié les faux prophètes, par lesquels ils dévoient être séduits. Il avoit averti les Juifs que Je temps de leur malheur étoit proche : il avoit donné les signes certains qui dévoient en marquer l'heure précise : il leur avoit expliqué la longue suite de crimes qui devoit leur attirer un tel châtiment : en un mot, il avoit fait toute l'histoire du siège et de la désolation de Jérusalem.

Et remarquez, Monseigneur, qu'il leur lit ces prédictions vers le temps de sa Passion, afin qu'ils connussent mieux la cause de leurs maux. Sa Passion approchoit quand il leur dit2 : « La sagesse divine vous a envoyé des prophètes, des sages et « des docteurs; vous en tuerez les uns, vous en crucifierez les « autres3; vous les flagellerez dans vos synagogues; vous les « persécuterez de ville en ville ; afin que tout le sang innocent « qui a été répandu sur la terre retombe sur vous, depuis le « sang d'Abel le juste jusques au sang de Zacharie, fils de Ba- « rachie, que vous avez massacré entre le temple et l'autel. Je a vous dis en vérité, toutes ces choses viendront sur la race « qui est à présent. Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophè- « tes et qui lapides ceux qui te son*, envoyés, combien de fois « ai-je voulu rassembler tes enfants comme une poule rassem- (c ble ses petits sous ses ailes ; et tu ne Ta pas voulu ! Le temps a approche que vos maisons demeureront désertes. »

Voilà l'histoire des Juifs. Ils ont persécuté leur Messie, et en sa personne et en celle des siens : ils ont remué tout l'univers contre ses disciples, et ne les ont laissés en repos dans aucune ville : ils ont armé les Romains et les empereurs contre l'Eglise naissante : ils ont lapidé saint Etienne, tué les deux Jacques, que leur sainteté rendoit vénérables même parmi eux, immolé saint Pierre et saint Paul par l'épée et par les mains des Gentils. 11 faut qu'ils périssent. Tant de sang mêlé à celui des prophètes qu'ils ont massacrés crie \ engeance devant Dieu : a Leurs maisons et leur ville vont être désertes : » leur désolation ne sera pas moindre que leur crime : Jésus-Christ les en

1 Mallli., xxiv, 1, 2 ; Marc, xiu, 1, 2 ; Luc, xxi, 5, 6. B. — 5 Matth., xxiii, 54, elc. B.— 3 « Vous en tuerez, vous en crucifierez. » Ces pronoms en sont inutiles et hors d'usage dans cette locution.

LA SUITE DE LA RELIGION. 2il

avertit : le temps est proche : « toutes ces choses viendront sur « la race qui est à présent; » et encore : oc cette génération ne « passera pas sans que ces choses arrivent1; » c'est-à-dire que les hommes qui vivoient alors en dévoient être les témoins.

Mais écoutons la suite des prédictions de notre Sauveur. Comme il faisoit son entrée dans Jérusalem quelques jours avant sa mort, touché des maux que cette mort devoit attirer à cette malheureuse ville, il la regarde en pleurant : << Ha, dit-il â, « ville infortunée, si tu connoissois, du moins en ce jour qui « t'est encore donné » pour te repentir, « ce qui te pourroit (( apporter la paix! mais maintenant tout ceci est caché à tes « yeux. Viendra le temps que tes ennemis t'environneront de « tranchées, et t'enfermeront, et te serreront de toutes parts, « et te détruiront entièrement toi et tes enfants, et ne laissece ront en toi pierre sur pierre, parce que tu n'as pas connu « le temps auquel Dieu t'a visitée. »

C'étoit marquer assez clairement et la manière du siège et les derniers effets de la vengeance. Mais il ne falloit pas que Jésus allât au supplice sans dénoncera Jérusalem combien elle seroit un jour punie de l'indigne traitement qu'elle lui faisoit. Comme il alloit au Calvaire portant sa croix sur ses épaules, « il étoit suivi d'une grande multitude de peuple, et de fem- « mes qui se frappoient la poitrine, et qui déploroient sa « mort3. » Il s'arrêta, se tourna vers elles, et leur dit ces mots* : « Filles de Jérusalem, ne pleurez pas sur moi, mais pleurez « sur vous-mêmes et sur vos enfants; car le temps s'approche <x auquel on dira : Heureuses les stériles ! heureuses les ence trailles qui n'ont point porté d'enfants, et les mamelles qui « n'en ont point nourri ! Ils commenceront alors à dire aux « montagnes : Tombez sur nous ; et aux collines : Couvrez- « nous. Car si le bois vert est ainsi traité, que sera-ce du bois « sec? » Si l'innocent, si le juste souffre un si rigoureux supplice, que doivent attendre les coupables?

Jérémie a-t-il jamais plus amèrement déploré la perte des Juifs? Quelles paroles plus fortes pouvoit employer le Sauveur pour leur faire entendre leurs malheurs et leur désespoir; cette horrible famine funeste aux enfants, funeste aux mères qui voyoient sécher leurs mamelles, qui n'avoient plus que des

1 Ma! h. . xxni, S6 ; xxiv, 54 ; Marc, xill, 30; Lnc, xxi, 32. B. — 8 Luc, xxxr 41 . B. 3 Luc, xxhi, 27. ?,. — * flrid., xxm. 28 et sqq. B.

larmes à donner à leurs enfants, et qui mangèrent le fvuit. de leurs entrailles1?

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