CHAPITRE XXII
Deux mémorables prédictions de notre Seigneur sont expliquées, et leur accomplissement est justifié par l'histoire.
[ Sommaire. — Le chapitre précédent renferme l'analyse des prédictions que Jésus-Christ fit à tout le peuple juif : dans celui-ci, il s'agit de celles qu'il adressa à se» disciples. — Cette prophétie s'applique à la ruine de Jérusalem, et à la ruine de l'univers; Jérusalem est la figure de l'Église ; en sa destruction est limage du jugement dernier ; cependant on peut distinguer les deux fins de la prophétie; Bossuet s'attachera surtout à la première. Il rapporte d'abord lis circonstances dans lesquelles Jésus-Christ tint ce discours à ses apôtres; ensuite il en passe en revue les diverses parties et les développe. Premièrement, les pestes, les fa mi lies, les tremblements de terre, les guerres furieuses, toutes choses qui ont lieu en ces temps, et notamment sous Néron. Bossuet développe ce point. — Prédiction relative aux persécutions contre l'Église : la vérité en est montrée. Prédiction relative aux faux christs et aux faux prophètes. L'auteur, après avoir prouvé que rien ne pouvait faire prévoir alors la venue de pareils imposteurs, fait voir cette prophétie vérifiée pîr les faits; il cite quelques-uns des faux prophètes ou faux messies qui se présentèrent, soit dans la Judée, soit dans le reste de l'Empire : tels que Simon le magicien, Elymas, Apollonius deThyane. — Prédiction relative aux signes prochains tllieurs de Jérusalem. Quoique Dieu, dans ses vengeances, frappe souvent des nations entières, ici le» innocents seront séparés des coupables. — Cette prophétie, annonce, d'après Daniel, le moment fatal, celui où l'abomination sera proche. Bosquet l'explique, et la montre confirmée par les faits. — Après les prédictions de Jesus- Clirist, l'auteur analyse celles de saint Pierre etdesaint Paul. — La ruine de Jérusalem était donc inévitable. Vains efforts de Titus pour l'empêcher. — Efforts de Julien l'Apostat pour rétablir cette ville. — Développement, citation du texte d'Ammien Marcellin, qui confirme le fait des feux souterrains jaillissants. Indication des récits plat complets Lits par les auteurs ecclésiastiques. — Après la ruine de la ville, ruine et dispersion du peuple. Erreurs des Juifs, encore trompés par de faux prophètes. — Histoire de Darcocliébas. — Exemple récent, pour montrer la facilité de Juifs à se laisser séduire. — Tous ces événements étaient inévitables, et annoncés par les prophètes. Transition aux chapitres suivants.]
Telles sont les prédictions qu'il a faites à tout le peuple. Celles qu'il lit en particulier à ses disciples méritent encore plus d'attention. Elles sont comprises dans ce long et admirable discours où il joint ensemble la ruine de Jérusalem avec
i La fin du chapitre offre le même caractère de force que le passage Indiqué précédemment, p. 239, note 3 ; cette énergie va en croissant comme la pensée et les faits, et s'achève par les traits les plus forts, sans aucune exagération, ss-is abus du sljle et des mois.
celle de l'univers1. Cette liaison n'est pas sans mystère, el en voici le dessein.
Jérusalem, cité bienheureuse que le Seigneur avoit choisie, tant qu'elle demeura dans l'alliance et dans la foi des promesses, fut la ligure de l'Eglise, et la figure du ciel où Dieu se fait voira ses enfants. C'est pourquoi nous voyons souvent les liètes joindre, dans la suite du même discours, ce qui regarde Jérusalem, à ce qui regarde l'Eglise et à ce qui regarde ia gloire céleste : c'est un des secrets des prophéties, et une des s qui en ouvrent l'intelligence. Mais Jérusalem réprouvée, el ingrate envers son Sauveur, devoit être l'image de l'enfer : ses perfides citoyens dévoient représenter les damnés ; et le jugement terrible que Jésus-Christ devoit exercer sur eux éîoit la figure de celui qu'il exercera sur tout l'univers, lorsqu'il viendra à la fin des siècles, en sa majesté, juger les vivants et les morts. C'est une coutume de l'Ecriture, et un des moyens dont elle se sert pour imprimer les mystères dans les? esprits, de mêler pour notre instruction la figure à la vérité. Ainsi notre Seigneur a mêlé l'histoire de Jérusalem désolée avec celle de la fin des siècles ; et c'est ce qui paroît dans le discours dont nous parlons.
Ne croyons pas toutefois que ces choses soient tellement confondues, que nous ne puissions discerner ce qui appartient à l'une et à l'autre. Jésus-Christ les a distinguées par des caractères certains, que je pourrois aisément marquer s'il en étoit question. Mais il me suffit de vous faire entendre ce qui regarde la désolation de Jérusalem et des Juifs.
Les apôtres (c'étoit encore au temps de la Passion ), assemblés autour de leur maître, lui montroient le temple et les bâtiments d'alentour : ils en admiioient les pierres, l'ordonnance, la beauté, la solidité; et il leur dit2 : « Voyez-vous ces grands « bâtiments? il n'y restera pas pierre sur pierre. » Etonnés de cette parole, ils lui demandent le temps d'un événement si terrible; et lui, qui ne vouloit pas qu'ils fussent surpris dans Jérusalem lorsqu'elle seroit saccagée ( car il vouloit qu'il y eût dans le sac de cette ville une image de la dernière séparation des bons et des mauvais), commença à leur raconter tous les malheurs comme ils dévoient arriver l'un après l'autre.
Premièrement, il leur marque « des pestes, des famines et
'Matth., xxiv, Marc, xn ; Luc, xxi B — 9 Malth., xxi»', i, 2; Mar:M xin, i, 2; Luc, xxi, 5, 6. B.
« des tremblements de terre 1 ; » et les histoires font foi que jamais ces choses n'avoient été plus fréquentes ni plus remarquable* qu'elles le furent durant ces temps. Il ajoute qu'il y auroit par tout l'univers « des troubles, des bruits de guerre, « des guerres sanglantes ; que toutes les nations se soulève- « roient les unes contre les autres 2, » et qu'on verroit toute la terre dans l'agitation. Pouvoit-il mieux nous représenter les dernières années de Néron, lorsque tout l'empire romain, c'est-à-dire tout l'univers, si paisible depuis la victoire d'Auguste et sous la puissance des empereurs, commença à s'ébranler, et qu'on vit les Gaules, les Espagnes, tous les royaumes dont l'empire étoit composé, s'émouvoir tout à coup ; quatre empereurs s'élever presque en même temps contre Néron et les uns contre les autres; les cohortes prétoriennes, les armées de Syrie, de Germanie et toutes les autres qui étoient répandues en Orient et en Occident, s'entre-choquer, et traverser, sous la conduite de leurs empereurs, d'une extrémité du monde à l'autre, pour décider leur querelle par de sanglantes batailles? Voilà de grands maux, dit le fils de Dieu3; a mais ce ne sera pas encore la fin. » Les Juifs souffriront comme les autres dans cette commotion universelle du monde : mais il leur viendra bientôt après des maux plus particuliers, « et ce ne sera ici que le commencement de leur douleur4.»
Il ajoute que son Eglise, toujours affligée depuis son premier établissement, verroit la persécution s'allumer contre elle plus violente que jamais durant ces temps5. Vous avez vu que Néron, dans ses dernières années, entreprit la perte des chrétiens, et fit mourir saint Pierre et saint Paul. Cette persécution, excitée par les jalousies et les violences des Juifs, avançoit leur perte; mais elle n'en marquoit pas encore le terme précis.
La venue des faux Christs et des faux prophète: sembloit être un plus prochain acheminement à la dernière ruine : car la destinée ordinaire de ceux qui refusent de prêter l'oreille à la vérité, est d'être entraînés à leur perte par des prophètes trompeurs. Jésus-Christ ne cache pas à ses apôtres que ce malheur arriverait aux Juifs, « II s'élèvera dit-il6, un grand nombre de
1 Matth., xxiv, 7; Marc, xm,8 ; Luc, xxi, lt. D. — 2 Matth., xxiv, 6, 7; Marc, xin, 7; Luc, xxi, 9, 10. B. — 3 Matth., xxiv, 6, 8; Marc, xm, 7, 8; Luc, xxi, 9 B. — k Notez, dans cet alinéa, ces expressions les royaumes... s'émouvoir, les armées... s'entre-choquer, mais surtout la vigueur du style dans son ensemble. Nous ne ferons plus que rarement cette remarque, si souvent applicable. 5 Matth., xxiv, 9; Marc, xm, 9; Luc, xm, 12. B. — 6 Matth. xxîv, 11, 25, 24; Marc, xm, 22, 23; Luc, xxi, 8. B.
« faux prophètes qui séduiront beaucoup de monde. » Et encore : « Donnez-vous de garde des faux Christs et des faux prophètes. »
Qu'on ne dise pas que c'étoit une chose aisée à deviner à qui connoissoit l'humeur de la nation : car, au contraire, je vous ai fait voir que les Juifs, rebutés de ces séducteurs qui avoi si souvent causé leur ruine, et surtout dans le temps de Sidécias, s'en éîoient tellement désabusés, qu'ils cessèrent de les écouter. Plus de cinq cent? ans se passèrent sans qu'il parût aucun faux prophète en Israël. Mais l'enfer, qui les Inspire, se réveilla à la venue de Jésus-Christ; et Dieu, qui tient en bride autant qu'il lui plaît les esprits trompeurs, leur lâcha la main l, afin d'envoyer dans le môme temps ce supplice aux Juifs, et cette épreuve à ses fidèles. Jamais il ne parut tant de faux prophètes que dans les temps qui suivirent la mort de notre Seigneur. Surtout vers le temps de la guerre judaïque et sous le règne de Néron, qui la commença, Josèphe nous fait voir une infinité de ces imposteurs'2 qui attiroient le peuple au désert par de vains prestiges et des secrets de magie, leur promettant une prompte et m'ra^uleuse délivrance. C'est aussi poui cette raison que le désert est marqué dans I de notre Seigneur3 comme un des lieux où seroient cachés ces faux libérateurs que vous avez vus à la fin entraîner le peuple dans sa dernière ruine. Vous pouvez croire k que le nom du Christ, sans lequel il n'y avoit point de délivrance parfaite pour les Juifs, étoit mêlé dans ces promesses imaginaires; et vous verrez dans la suite de quoi vous en convaincre.
La Judée ne fut pas la seule province exposée à ces illusions; elles furent communes dans tout l'empire. Il n'y a aucun temps où toutes les histoires nous fassent paroître \m plus gran ; nombre de ces imposteurs qui se vantent de prédire l'avenir, et trompent les peuples par leurs prestiges. Un Simon le magicien, un Elymas, un Apollonius Tyaneus, un nombre infini d'autres enchanteurs marqués dans les histoires saintes et profanes, s'élevèrent durant ce siècle, où l'enfer sembloit faire ses derniers efforts pour soutenir son empire ébranlé. C'est
1 «Tien', on bride... lâcha la main. » Cette métaphore peut, au premie» abord, paraître discordante dans ses termes; mais il faut entendre leur tâcha la main, lâcha S3 main de dessus eux: iis mnnum non jam conlinv.it, etc.; pour ens manu non jam, etr. — s Joseph., Ant. Jud., lib. xx, c. vi, al. vin; de liella Jud. lib. n, c. xn, al. un. B. — 3 Matlh., xxiv, 26. B — * « Vous pouvez croire. » Gallicisme, pour www devez bien penser.
pourquoi Jésus-Christ remarque1 en ce temps, principalement parmi les Juifs, ce nombre prodigieux de faux prophètes. Qui considérera de près ses paroles, verra qu'ils dévoient se multiplier devant et après la ruine de Jérusalem, mais vers ces temps ; et que ce seroit alors que la séduction, fortifiée par de faux miracles et par de fausses doctrines, seroit tout ensemble si subtile et si puissante, que « les élus mêmes, s'il étoit possible, y seroient trompés 2. »
Je ne dis pas qu'à la fin des siècles3 il ne doive encore arriver quelque chose de semblable et déplus dangereux, puisque même nous venons de voir que ce qui se passe dans Jérusalem est la figure manifeste de ces derniers temps : mais il est certain que Jésus-Christ nous a donné cette séduction comme un des effets sensibles de la colère de Dieu sur les Juifs, et comme un des signes de leur perte. L'événement a justifié sa prophétie : tout est ici attesté par des témoignages irréprochables. Nous lisons la prédiction de leurs erreurs dans l'Evangile : nous en voyons l'accomplissement dans leurs histoires, et surtout dans celle de Josèphe.
Après que Jésus-Christ a prédit ces choses, dans le dessein qu'il avoit de tirer les siens des malheurs dont Jérusalem étoit Menacée, il vient aux signes prochains de la dernière désolation de cette ville.
Dieu ne donne pas toujours 4 à ses élus de semblables marques. Dans ces terribles châtiments qui font sentir sa puissance kdes nations entières, il frappe souvent le juste avec le coupable ; car il a de meilleurs moyens de les séparer, que ceux qui paroissent à nos sens. Les mêmes coups qui brisent la paille séparent le bon grain ; l'or s'épure dans le même feu où la paille est consumée*; et sous les mêmes châtiments par lesquels les méchants sont exterminés, les iidèles se purifient 6. Mais dans la désolation de Jérusalem, afin que l'image du jugement dernier fût plus expresse, et la vengeance divine plus marquée sur les incrédules , il ne voulut pas que les Juifs qui avoient reçu l'Evangile fussent confondus avec les autres; et Jésus-Christ
«Remarque. » Signale.— 2 Malth., xxn, 24; Marc, xni, 22. B.— * « Je ne dis pas, etc. » Tournure familière et vive de transition.—^ « Dieu ne donne pas, etc. » Opposition qui relève et exprime avec plus de clarté les circonstances du dernier siège de Jérusalem.— 5 Aug., de Civit. Dei, lii». i, cyiii, t. vu, col. 8. B. — 6 Métaphores prolongées, ou, selon l'école moderne, symboles. :es pensées et ces images sont fréquentes dans le style biblique; «îles indiquent l'effet des malheurs qui frappent à la fois les bons et les méchants; afin que les uns et les autres, en périssant. ™; ' m leurs tnéri
LA SUITE DE LA RELIGION. Ml
donna à ses disciples des signes certains auxquels ils pussent connoître quand il seroit temps de sortir de cette ville réprouvée. II se fonda, selon sa coutume, sur les anciennes prophéties dont il étoit l'interprète aussi bien que la fin ; et, repassant sur l'endroit où la dernière ruine de Jérusalem fut montrée si clairement à Daniel, il dit ces paroles1 : « Quand vous verrez « l'abomination de la désolation que Daniel a prophétisée, que « celui qui lit entende; quand vous la verrez établie dans le « lieu saint, » ou, comme il est porté dans saint Marc, « dans « le lieu où elle ne doit pas être, alors que ceux qui sont dans « la Judée s'enfuient dans les montagnes. » Saint Luc raconte la même chose en d'autres termes2 : « Quand vous verrez les « armées entourer Jérusalem, sachez que sa désolation estpro- « che; alors que ceux qui sont dans la Judée se retirent dans « les montagnes. »
Un des évangélistes explique l'autre, et, en conférant ces passages, il nous est aisé d'entendre que cette abomination prédite par Daniel est la même chose que les armées autour de Jérusalem. Les saints Pères l'ont ainsi entendu3, et la raison nous en convainc.
Le mot d'abomination, dans l'usage de la langue sainte, signifie idole : et cjui ne sait que les armées romaines portoient dans leurs enseignes les images de leurs dieux, et de leurs Césars, qui étoient les plus respectés de tous leurs dieux? Ces enseignes étoient aux soldats un objet de culte ; et parce que les idoles, selon les ordres de Dieu, ne dévoient jamais paroître dans la Terre sainte, les enseignes romaines en étoient bannies. Aussi voyons-nous, dans les histoires, que tant qu'il a 4 resté aux Romains tant soit peu de considération pour les Juifs, jamais ils n'ont fait paroître les enseignes romaines dans la Judée. C'est pour cela que Vitellius, quand il passa dans cette proA ince pour porter la guerre en Arabie, fit marcher ses troupes sans enseignes5; car on révéroit encore aiors la religion judaïque, et on ne vouloit point forcer ce peuple à souffrir des choses si contraires à sa loi. Mais au temps de la dernière guerre judaïque, on peut bien croire que les Romains n'épargnèrent pas un peuple qu'ils vouïoieiit exterminer. Ai quand Jérusalem fut assiégée, elle étoit environnée d'autant
1 Matth., xxiv, 15 ; Marc, xm, 14. B. — * Luc, xxi, 20, 21. B. ~ 3 Orig., Tract, xxix in Matth., n. 40, t. m, p. 859; Aug., ep. lxxx, nup.c exent, ai Hesych., n. 27, 28, 29, t. n, col. 751 et sqq. B. — * « A resté. » Est incorrect ; 11 faudrait est resté— $ Joseph., Ant. Jud, lib, xvih, c vu, al. v.B.
d'idoles qu'i. y avoit d'enseignes romaines; et l'abomination ne parut jamais tant où elle ne devoit pas être, c'est-à-dire dans la Terre sainte, et autour du temple.
Est-ce donc là, dira-t-on, ce grand signe que Jésus-Chrui devoit donner? Etoit-il temps de s'enfuir quand Tite assiégea Jérusalem, et qu'il en ferma de si près les avenues qu'il n'y avoit plus moyen de s'échapper? C'est ici qu'est la merveille de la prophétie. Jérusalem a été assiégée deux fo;s en ce^ temps : la première, par Cestius, gouverneur de Syrie, l'an G8 de notre Seigneur1; la seconde, par Tite, quatre ans après, c'est-à-dire Tan 72 2. Au dernier siège, il n'y avoit plus moyen de se sauver. Tite faisoit cette guerre avec trop d'ardeur : il surprit toute la nation renfermée dans Jérusalem durant la fête de Pàque, sans que personne échappât; et cette effroyahle circonvallation qu'il fit autour de la ville ne laissoit plus d'espérance à ses hahitants. Mais il n'y avoit rien de semhlable dans le siège de Cestius : il étoit campé à cinquante stades, c'est-àdire à six milles de Jérusalem 3. Son armée se répandoit tout autour, mais sans y faire de tranchées; et il faisoit la guerre si négligemment, qu'il manqua l'occasion de prendre la ville, dont la terreur, les séditions, et même ses intelligences lui ouvroientles portes. Dans ce temps, loin que la retraite fût impossible, l'histoire marque expressément que plusieurs Juifs se retirèrent*. C'étoit donc alors qu'il falloit sortir; c'étoit le signal que le Fils de Dieu donnoit aux siens. Aussi a-t-il distingué très-nettement les deux ?i-'^Cq : yUn, où la ville seroit entourée de fossés et de forts"" ; a!«>rs il n'y auroit plus que la mort pour tous ceux qui y étoient enfermés : l'autre, où elle seroit seulement enceinte de l'armée*, et plutôt investie qu'assiégée dans les formes ; c'est alors qu'il falloit fuir, et se retirer dan* les montarjnrs.
Les chrétiens obéirent à la parole de leur maître. Quoiqu'il y en eût des milliers dans Jérusalem et dans la Judée, nous ne lisons ni dans Josèphe, ni dans les antres histoires, qu'il s'en soit trouvé aucun dans la ville quand elle fut prise. Au contraire, il est constant par l'histoire ecclésiastique, et partons 'Monuments de nos ancêtres7, qu'ils se retirèrent à la pctili
1 Josepn., de Tietlo Jud.,Y\b. n, c. xxni, xxiv, ni. xvm, xix. Tî. — 2 Ibid . lib. vi, vit. 15. — » Ibid., lib. n, c. xxm, xxiv, al. xvm, xix. B. — 4 H>i<i.. B. ~ » Lur., xix. '<5. P.. — 6 Lur., xxi, -20, 21. I!. — " Bnseb., Hist. lib. m, c. v; Kpiph., lib. i, ïlœr. xxix, Ifazarœor., 7. f. i. p. 123; I . xv, t. n, p 171. B.
ville de Pella, dans un pays ne montagnes auprès du désert, aux contins de la Judée et de l'Arabie.
On peut connoître par là combien précisément ' ils av oient été avertis : et il n'y a rien de plus remarquable que cette séparation des Juifs incrédules d'avec les Juifs convertis au christianisme ; les uns étant demeurés dans Jérusalem pour y subir la peine de leur infidélité; et les autres s'étant retirés, comme Lolh sorti de Sodome, dans une petite ville où ils considéraient avec tremblement les effets de la vengeance divine, dont Dieu avoitbien voulu les mettre à couvert.
Outre les prédictions de Jésus-Christ, il veut des prédictions de plusieurs de ses disciples, entre autres celles de saint Pierre et de saint raid. Comme on traînoit au supplice ces deux fidèles témoins de Jésus-Christ ressuscité 2, ils dénoncèrent3 aux Juifs qui les livraient aux Gentils, leur perte prochaine. Ils leur dirent « que Jérusalem aîloit être renversée de fond en « comble ; qu'ils périraient de faim et de désespoir; qu'ils se- « raient bannis à jamais de la terre de leurs pères, et envoyés « en captivité par toute la terre ; que le terme n'étoit pas loin ; « et que tous ces maux leur arriveraient pour avoir insulté « avec tant de cruelles railleries au bien-aimé Fils de Dieu qui « s'étoit déclaré à eux par tant de miracles *. » La pieuse antiquité nous a conservé cette prédiction des apôtres, qui devoit être suivie d'un si prompt accomplissement. Saint Pierre en avoit fait beaucoup d'autres, soit par une inspiration particulière, soit en expliquant les paroles de son maître ; et Phlég auteur païen, dont Origène produit le témoignage5, a écrit que tout ce que cet apôtre avoit prédit s'étoit accompli de point en point.
Ainsi rien n'arrive aux Juifs qui ne leur ait été prophétisé. La cause de leur malheur nous est clairement marquée dans le mépris qu'ils ont fait de Jésus-Christ et de ses disciples. Le temps des grâces étoit passé, et leur perte étoit inévitable.
C'étoit donc en vain, Monseigneur, que Tite vouloit sauver Jérusalem et le temple. La sentence étoit partie d'en haut : il
1 « Combien précisément. » Avec quelle précision. — 9 « De Jésus-Chris! ressuscité, n Emploi du participe au lieu du substantif abstrait ; tour imité du latin, élégant et poétique en français; quelques modernes en abusent : on dirait plus simplement, de la résurrection de Jésus-Christ; mais la nuance n" serait plus la même. — 3 Ils dénoncèrent est plus fort, plus soiennei que il; déclarèrent. — * Lact., Instit. dit. lib. iv, c. in. B. — 3 Phleg-, lit xm n Xiv ; Chron. apud Ori<r., ennt. Cels., lib. i ., n k, t. i, p. 401 B.
g»ÎQ PARTIE II. - CHAP. XXII.
ne de voit plus y rester pierre sur pierre. Que si un empereur romain ! tenta vainement d'empêcher la ruine du temple, un autre empereur romain tenta encore plus vainement de le rétablir. Julien l'Apostat, après avoir déclaré la guerre à Jésus- Christ, se crut assez puissant pour anéantir ses prédictions. Dans le dessein qu'il avoit de susciter de tous côtés des ennemis aux chrétiens, il s'abaissa jusqu'à rechercher les Juifs qui ctoient le rebut du monde. 11 les excita à rebâtir leur temple ; il leur donna des sommes immenses, et les assista de toute la force de l'empire*. Ecoutez quel en fut l'événement, et voyez comme Dieu confond les princes superbes. Les saints Pères et les historiens ecclésiastiques le rapportent d'un commun accord, et le justifient par des monuments qui restoient encore de leur temps. Mais il falloit que la chose fût attestée par les païens mômes. Àmmian Marceliin, Gentil de religion, et zélé défenseur de Julien, l'a racontée en ces termes3 : « Pendant « qu'Alypius, aidé du gouverneur de la province, avançoit « l'ouvrage autant qu'il pouvoit, de terribles globes de feu « tirent des fondements qu'ils avoient auparavant ébranlés par « des secousses violentes ; les ouvriers qui recommencèrent « souvent l'ouvrage, furent brûlés à diverses reprises ; le lieu « devint inaccessible, et l'entreprise cessa. »
iuteurs ecclésiastiques, plus exacts à représenter un événement si mémorable, joignent le feu du ciel au feu de la terre. Mais enlin la parole de Jésus-Christ demeura ferme. Saint Jean Chrysostome s'écrie : ce 11 a bâti son église sur la pierre, rien « ne l'a pu renverser : il a renversé le temple, rien ne l'a pu (( relever : nul ne peut abattre ce que Dieu élève; nul ne peut ce relever ce que Dieu abat*. »
parlons plus de Jérusalem ni du temple. Jetons les yeux sur le peuple même, autrefois le temple vivant de Dieu 5, et maintenant l'objet de sa haine. Les Juifs sont plus abattus que leur temple et que leur ville. L'esprit de vérité n'est plus parmi eux : la prophétie y est éteinte : les promesses sur lesquelles ils appuyoient leur espérance se sont évanouies : tout renversé dans ce peuple, el il n'y reste plus pierre sur pierre . Et voyez jusqu'à quel point ils sont livrés à l'erreur. Jésus- Christ leur avoit dit : « Je suis venu à vous au nom de mon
1 « Que si un empereur, oie. » Transition vive et naturelle. — s Amm Msrcell., lib. xxm, o. r. B. — 3 Ibid. 15. — * Oral, m, in Judœos, nune », a 11, t. i, p. 6 46 — 6 Var. a Le temple vivant du Dieu des armées. »
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« père, et vous ne m'avez pas reçu ; un autre viendra en son « nom, et vous ]e recevrez1. » Depuis ce temps, l'esprit de séduction règne tellement parmi eux, qu'ils sont prêts encore à chaque moment à s'y laisser emporter. Ce n'étoit pas assez que les faux prophètes eussent livré Jérusalem entre les mains de Tito ; les Juifs n'étoient pas encore bannis de la Judée, et l'amour qu'ils avoient pour Jérusalem en avoit obligé plusieurs à choisir leur demeure parmi ses ruines. Voici un faux Christ qui va achever de les perdre. Cinquante ans après la prise de Jérusalem, dans le siècle de la mort de notre Seigneur, l'infâme Barchochébas, un voleur, un scélérat, parce que son nom signifiait le fils de l'étoile, se disoit l'étoile de Jacob prédite au '.ivre des Nombres 2, et se porta pour le Christ 3. Akibas, le plus Autorisé de tous les Rabbins, et, à son exemple, tous ceux que les Juifs appeloient leurs sages, entrèrent dans son parti, sans ;jue l'imposteur leur donnât aucune antre marque de sa mission, sinon qu'Akibas disoit que le Christ ne pouvoitpas beaucoup tarder '% Les Juifs se révoltèrent par tout l'empire romain, sous la conduite de Barchochébas, qui leur promettait l'empire du inonde. Adrien en tua six cent mille : le joug de ces malheureux s'appesantit, et ils furent bannis pour jamais de la Judée.
Qui ne voit que l'esprit de séduction s'est saisi de leur cœur ? a L'amour de la vérité, qui leur apportoit le salut, s'est éteint « en eux : Dieu leur a envoyé une efhcaee d'erreur s qui les « fait croire au mensonge6. » Il n'y a point d'imposture si grossière qui ne les séduise. De nos jours, un imposteur s'est dit le Christ en Orient : tous les Juifs commençoient à s'attrouper autour de lui : nous les avons vus en Italie, en IîoIlandeç en Allemagne et à Metz, se préparer à tout vendre et à tout quitter pour le suivre. Ils s'imaginoient déjà qu'ils alloient devenir les maîtres du monde, quand ils apprirent que leur Christ s'étoit fait Turc, et avoit abandonné la loi de Moïse.
1 Joann., v, 43. B. — 2 Num., xxiv, 17. B. — 3 Euseb., Hisl. eccl., lib.iv. c. yi, vin. B. — 4 Taîm. Hier., Tract, de Jejun. et in Vet. Cnmm. sup. Lam. Jerem. ; Maimonid., lib. de Jun Reg., c. xn. B. — ° «Une efficace d'erreur. » Un penchant violent vers l'erreur. — 6 // Ttms., H, 10. B.