‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 91 sur 110 · CHAPITRE XXIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIII

Là suile des erreurs des Juifs; et la manière dont ils expliquent les prophéties.

[Sommaire. — Signes annoncés et évidents de la venue du Messie. Abaissement de !a puissance des Juifs; le droit de condamner à mort leur est ôté. Attente {>,c.u<rale du Messie. Citaii- ns de Tacite, de Suétone et de Josèphe.— Les Juifs méconnurent le Messie qu'ils s'attendaientàvoir au comble des grandeurs : les uns crurent le reconnaître dans Hérode; Josèplie,dans Vespasien ; les Zélateurs piirmi eux. — Ici l'auteur s'interrompt, et. par un mouvement religieux . fait voir l'humble et pur éclat de la société chrétienne, puis la nécessité de se débarrasser des idées de grandeur humaine, pour connaître Jésus-Christ. — Il reprend la suite des erreurs des Jui.r< au sujet du Messie — Quelques-uns prirent pour le Messie saint Jean-T5aptiste, et refusèrent d'écouter ce saint homme quand il leur montrait le véritable; d'autres, plus tard, prétendirent le trouver <hns Do^ithée, Simon le Magicien et Ménandre, ensuite Barcochébas, ou, remontant dans le passé, le roi Liéchias. — Enfin, déclaration, dans leTalmud, que les temps du Messie sont passés ; interdiction de le chercher. — L'auteur presse et poursuit son raisonnement; il réfute les Juifs, qui cessent d'appliquer au Messie la prophétie de Jacob: puis il explique celle de Daniel. ]

Il ne faut pas s'étonner qu'ils soient tombes dans de tels égarements1, ni que la tempête les ait dissipés après qu'ils ont eu quitté leur route. Cette route leur étoit marquée dans leurs prophéties, principalement dans celles qui désignoientle temps du Christ. Ils ont laissé passer ces précieux moments sans en profiter : c'est pourquoi on les voit ensuite livrés au mensonge, et ils ne savent plus à quoi se prendre5.

Donnez-moi encore un moment pour >tous raconter la suile de leurs erreurs, et tous les pas qu'ils ont faits pour s'enfoncer dans l'abîme. Les routes par où on s'égare 3 tiennent toujours au grand chemin ; et en considérant où l'égarement a commencé, on marche plus sûrement dans la droite voie.

Nous avons vu, Monseigneur, que deut prophéties marquoient aux Juifs le temps du Christ : celle de Jacob et celle de Daniel. Elles marquoient toutes deux la ruine du royaume de

1 Le sl>le do ce chapitre, à l'exception de la conclusion oratoire qui l'achève, se rapproche du ton de la discussion didactique ; Tordre des idées n'y est pas soumis à un arrangement symétrique; elles s'enchaînent, se reprenrent, comme au gre d'une facile improvisation. — * « A quoi se prendre. * l?elle métaphore, très-usitee. — 3 « Les routes par où on s'égare, etc » Kainent revêtu d'une image

Judas au temps que le Christ viendront. Mais Daniel expliquoit que la totale destruction de ce royaume devoit être une suite le la mort du Christ; et Jacoh disoit clairement que, dans la décadence du royaume de Juda, le Christ qui viendroit alors seroit l'attente des peuples; c'est-à-dire qu'il en seroit le libérateur, et qu'il se feroit un nouveau royaume composé non plus d'un seul peuple, mais de tous les peuples du monde. Les paroles de la prophétie ne peuvent avoir d'autre sens, et c'étoit la tradition constante des Juifs, qu'elles dévoient s'entendre de cette sorte.

De là cette opinion répandue parmi les anciens rabbins, et qu'on voit encore dans leur Talmud ', que dans le temps que la Christ viendroit, il n'y auroit plus de magistrature : de sorte qu'il n'y avoit rien de plus important, pour connoître le temps de leur Messie, que d'observer quand ils tomberoient dans cet état malheureux.

En effet, ils avoient bien commencé; et s'ils n'avoient eu l'esprit occupé des grandeurs mondaines qu'ils vouloient trouver dans le Messie, afin d'y avoir part sous son empire, ils n'auroient pu méconnoître Jésus-Christ. Le fondement qu'ils avoient posé étoit certain : car aussitôt que la tyrannie du premier Hérode, et le changement de la république judaïque qui arriva de son temps, leur eut fait voir le moment de la décadence marquée dans la prophétie, ils ne doutèrent point que le Christ ne dût venir, et qu'on ne vît bientôt ce nouveau royaume où dévoient se réunir tous les peuples.

Une des choses qu'ils remarquèrent, c'est que la puissance de vie et de mort leur fut ôtée2. C'étoit un grand changement, puisqu'elle leur avoit toujours été conservée jusqu'alors, à quelque domination qu'ils fassent soumis, et même dans Babylone pendant leur captivité. L'histoire de Suzanne 3 le fait assez voir, et c'est une tradition constante parmi eux. Les rois de Perse, qui les rétablirent, leur laissèrent cette puissance par un décret exprès *, que nous avons remarqué en son lieu; et nous avons vu aussi que les premiers Séleucides avoient plutôt augmenté que restreint leurs privilèges. Je n'ai pas besoin déparier ici encore une fois du règne des Machabées, où ils furent non-seulement affranchis, mais puissants et redoutables à leurs ennemis. Pompée qui les affoiblit, à ia manière que nous avons vue, content du tribut qu'il leur imposa, et de les

1 Gem., Tr. Sanfied., c. xi B. — 2 Talm. Hierosol., Tr Sanàed. B. — 8 Dan., x:n B — * I Esdr., vi 25, 26. B.

mettre en état que le peuple romain en pût disposer dans le besoin, leur laissa leur prince avec toute la juridiction. On sait assez que les Romains en usoient ainsi, et ne touchoient point au gouvernement du dedan« dans les pays à nui ils laissoient leurs rois naturels.

Enfin les Juifs sont d'accord qu'ils perdirent cette puissance de vie et de mort, seulement quarante ans avant la désolation du second temple ; et on ne peut douter que ce ne soit le premier Hérode qui ait commencé à faire cette plaie à leur liberté. Car depuis que pour^ se venger du Sanhédrin, où il avoit été obligé de comparoître lui-même avant qu'il fût roi1, et ensuite, pour s'attirer toute l'autorité à lui seul, il eut attaqué cette assemblée qui étoit comme le sénat fondé par Moïse, et le conseil perpétuel de la nation où la suprême juridiction étoit exercée, peu à peu ce grand corps perdit son pouvoir, et il lui en restoit bien peu quand Jésus-Christ vint au monde. Les affaires empirèrent sous les enfants d'îlérode, lorsque le royaume d'Archélaûs, dont Jérusalem étoit la capitale, réduit en province romaine, fut gouverné par des présidents oue les empereurs envoyoient. Dans ce malheureux état, les Juifs gardèrent si peu la puissance de vie et de mort, que pour faire mourir Jésus-Christ, qu'à quelque prix que ce fût ils vouîoient perdre, il leur fallut avoir recours à Pilale ; et ce foible gouverneur leur ayant dit qu'ils le fissent mourir eux-mêmes, ils répondirent tout d'une voix : « Nous n'avons pas le pouvoir de « faire mourir personne2. » Aussi fut-ce par les mains d'îlérode qu'ils firent mourir saint Jacques, frère de saint Jean, et qu'il? mirent saint Pierre en prison3. Quand ils eurent résolu la mort de saint Paul, ils le livrèrent entre les mains des Romains *, comme ils avoient fait Jésus-Christ; et le vœu sacrilège de leurs faux zélés, qui jurèrent de ne boire ni ne manger jusques à ce qu'ils eussent tué ce saint apôtre, montre assez qu'ils se croyoient déchus du pouvoir de le faire mourir juridiquement. Que s'ils lapidèrent saint Etienne5, ce futtumultuairement, et par un effet de ces emportements séditieux que les Romains ne pouvoient pas toujours réprimer dans ceux qui se disoient alors les zélateurs. On doit donc tenir pour certain, tant par ces histoires que par le consentement des Juifs, et par l'état de leurs affaires, que vers les temps de notre Seigneur,

1 Joseph., Ant. Jud., lib. xiv, c. xvu, al. ix.B. — 8 Joann., xvm, 51. B. - s Act , xn, 1, 2. 5. B. - * Ibid., xxm, xxiv B. - 5 Ibid , yii, 56,

et surtout dans ceux où il commença d'exercer son ministère, ils perdirent entièrement l'autorité temporelle. Ils ne purent voir cette perle sans se souvenir de l'ancien oracle de Jacob, qui leur prédisait que dans le temps du Messie il n'y auroit plus parmi eux ni puissance, ni autorité, ni magistrature. Un de leurs plus anciens auteurs le remarque 1 ; et il a raison d'avouer que le sceptre n'étoit plus alors dans Juda, ni l'autorité dans les chefs du peuple, puisque la puissance publique leur étoit ôtée, et que le Sanhédrin étant dégradé, les membres de ce grand corps n'étoient plus considérés comme juges, mais comme simples docteurs. Ainsi, selon eux-mêmes, il étoit temps que le Christ parût. Comme ils voyoientce signe certain de la prochaine arrivée de ce nouveau roi, dont l'empire devoit s'étendre sur tous les peuples, ils crurent qu'en effet il alloit paroître. Le bruit s'en répandit aux environs, et on fut persuadé dans tout l'Orient qu'on ne seroit pas longtemps sans voir sortir de Judée ceux qui régneroient sur toute la terre.

Tacite et Suétone rapportent ce bruit comme établi par une opinion constante, et par un ancien oracle qu'on trouvoit dans les livres sacrés du peuple juif2. Josèphe récite cette prophétie dans les mêmes termes, et dit comme eux qu'elle se trouvoit dans les saints livres3. L'autorité de ces livres, dont on avoit vu les prédictions si visiblement accomplies en tant de rencontres, étoit grande dans tout l'Orient ; et les Juifs, plus attentifs que les autres à observer des conjonctures qui étoient principalement écrites pour leur instruction, reconnurent le temps du Messie que Jacob avoit marqué dans leur décadence. Ainsi les réflexions qu'ils firent sur leur état furent justes ; et sans se tromper sur les temps du Christ, ils connurent qu'il devoit venir dans le temps qu'il vint en effet. Mais, ô foiblesse de l'esprit humain, et vanité, source inévitable d'aveuglement ! l'humilité du Sauveur cacha à ces orgueilleux les véritables grandeurs qu'ils dévoient chercher dans leur Messie. Ils vouloient que ce fût un roi semblable aux rois de la terre. C'est pourquoi les flatteurs du premier Hérode, éblouis de la grandeur et de la magnificence de ce prince, qui, tout tyran qu'il étoit, ne laissa pas d'enrichir la Judée, dirent qu'il étoit lui-même ce roi tant promis4. C'est aussi ce qui donna lieu à la secte deshéro-

1 Tract. Voc. magna Gen. seu Comm. in Gen. B. — 2 Suet., Vespas, n. iv ; Tacit., /iî'sL, lib. v, c. xm. B.— 3 Joseph., de Bello Jud., lib. vu, c. xu, a!, lib. vi, p v; Hegesip., de Excid. Jer., lib. y, c. xliy. B. — * Epiph., lib. ., Barr xs ; Herodian., 1, t. 1, p. 45. B.

dicns, dont il est tant parlé dans l'Evangile1, et que les païeng ont connue, puisque Perse et son scoliaste ^aous apprennent *, qu'encore du temps de Néron, la naissance du roi Hérode étoit célébrée par ses sectateurs avec la même solennité que le sabbat. Josèphe tomba dans une semblable erreur. Cet homme, « instruit, comme il dit lui-même 3, dans les prophc'ties judaï- « ques, comme étant prêtre et sorti de leur race sacerdotale, » reconnut à la vérité que la venue de ce roi promis par Jacob convenoit aux temps d'Hérode, où il nous montre lui-même avec tant de soin un commencement manifeste de la ruine des Juifs '■ mais comme il ne vit rien dans sa nation qui remplît ces ambitieuses idées qu'elle avoit conçues de son Christ, il poussa un peu plus avant le temps de la prophétie; et, rappliquant à Vespasien, il assura que « cet oracle de l'Ecriture signifioit ce « prince déclaré empereur dans la Judée*. »

C'est ainsi qu'il détournoit l'Ecriture sainte 5 pour autoriser sa flatterie : aveugle, qui transportoit aux étrangers l'espérance de Jacob et de Juda; qui cherchoit en Vespasien le fils d'Abraham et de David, et attribuoit à un prince idolâtre le titre de celui dont les lumières dévoient retirer les Gentils de l'idolâtrie !

La conjoncture des temps le favorisoit. Mais pendant qu'il attribuoit à Vespasien ce que Jacob avoit dit du Christ, les zélés qui défendoient Jérusalem se l'attribuoient à eux-mêmes. C'est sur ce seul fondement qu'ils se promettoient l'empire du monde, comme Josèphe le raconte 6 ; plus raisonnables que lui, en ce que du moins ils ne sortoient pas de la nation pour chercher l'accomplissement des promesses faites à leurs pères.

Comment n'ouvroient-ils pas les yeux au grand bruit que faisoitdès lors parmi les Gentils la prédication de l'Evangile, et à ce nouvel empire que Jésus-Christ élablissoit-par toute la terre? Qu'y avoit-il déplus beau qu'un empire où la piété régnoit, où îe vrai Dieu triomphoit de l'idolâtrie, où la vie éternelle étoit annoncée aux nations inlidèles? et l'empire même des Césars n'étoit-il pas une vaine pompe à comparaison 7 de celui-ci? Mais cet empire n'étoit pas assez éclatant aux yeux du monde.

i Sattb., xxiî, 16 ; Marc, m, 6 ; xn, 13. R.— 2 Pers. et vet. Schol., *at. v, v. ;:. i80.B.— 3 Joseph., de liello Jud., lib. M, C. XIV, al. vill. B. — * Ibid., !il>. vi;; f, xn, al. lib. m, r. v. H.— » Ellipse, pour qu'il détournait le sens de l'Écriture sainte. — 6 Joseph., de liello Jud., lib. vu, ibid.— 7 « A comparaison de. » I.e tour usité est, en comparaison de.

Qu'il faut être désabusé des grandeurs humaines pour connaître Jésus-Christ! Les Juifs connurent les temps; les Juifs voyoient les peuples appelés au Dieu d'Abraham, selon l'oiacle de Jacob, par Jésus-Christ et par ses disciples : et toutefois ils le méconnurent ce Jésus qui leur étoit déclaré par tant de marques. Et encore que durant sa vie et après sa mort il confirmât sa mission par tant de miracles, ces aveugles le rejetèrent, parce qu'il n'avoit en lui que la solide grandeur destituée de tout l'appareil qui frappe les sens, et qu'il venoit plutôt pour condamner que pour couronner leur ambition aveugle.

Et toutefois forcés par les conjonctures et les circonstances du temps, malgré leur aveuglement ils sembloient quelquefois sortir de lecia préventions. Tout se disposoit tellement, du temps de notre Seigneur, à la manifestation du Messie, qu'ils soupçonnèrent que saint Jean-Baptiste le pouvoit bien être1. Sa manière de vie austère, extraordinaire, étonnante, les frappa; et au défaut des grandeurs du monde, ils parurent vouloir d'abord se contenter de l'éclat d'une vie si prodigieuse. La vie simple et commune de Jésus-Christ rebuta ces esprits grossiers autant que superbes, qui ne pouvoient être pris que par les sens, et qui d'ailleurs, éloignés d'une conversion sincère, ne vouloient rien admirer que ce qu'ils regardoient comme inimitable. De cette sorte, saint Jean-Baptiste, qu'on jugea digne d'être le Christ, n'en fut pas cru quand il montra le Christ véritable ; et Jésus-Christ, qu'il falloit imiter quand onycroyoit, parut trop humble aux Juifs pour être suivi.

Cependant l'impression qu'ils avoient conçue que le Christ devoit paroitre en ce temps, étoit si forte, qu'elle demeura près d'un siècle parmi eux. Ils crurent que l'accomplissement des prophéties pouvoit avoir une certaine étendue, et n'étoit pas toujours toute renfermée dans un point précis ; de sorte que près de cent ans il ne se parloit parmi eux 2 que de faux Christs qui se faisoient suivre, et des faux prophètes qui les annonçoient. Les siècles précédents n'avoient rien vu de semblable; et les Juifs ne prodiguèrent le nom de Christ, ni quand Judas le Machabée remporta sur leur tyran tant de victoires, ni quand son frère. Si mon les affranchit du joug des Gentils, ni quand le premier Hircan lit tant de conquêtes. Les» temps et les autres marques ne convenoient pas 3, et ce n'est que dans le siècle de Jésus-Christ qu'on a commencé à parler de tous ces Mes-

1 Lac, m. 15 ; Joann., i, 19, 20. B.— 2 C'est-à-dire : On ne parlait parmi eux — 3 C'est-à-dire : Ne s'accordaient pat : du latin convenire

sies. Les Samaritains, qui lisoient dans le Pentateuque la prophétie de Jacob, se firent des Christs aussi bien que les Juifs, et un peu après Jésus-Christ ils reconnurent leur Dosithée1. Simon le Magicien, de même pays, se vantoit aussi d'être le Fils de Dieu; et Ménandre, son disciple, se disoit le Sauveur du monde5. Dès le vivant de Jésus-Christ, la Samaritaine avoit cru que le Messie alloit venir*: tant il étoit constant dans la nation, et parmi tous ceux qui lisoient l'ancien oracle de Jacob, que le Christ devoit paraître dans ces conjonctures.

Quand le terme fut tellement passé qu'il n'y eut plus rien à attendre, et que les Juifs eurent mi par expérience que tous les Messies qu'ils avoient suivis, loin de les tirer de leurs maux, n'avoient fait que les y enfoncer davantage, alors ils furent longtemps sans qu'il parut parmi eux de nouveaux Messies ; et Barchochébas est le dernier qu'ils aient reconnu pour tel dans ces premiers temps du christianisme. Mais l'ancienne impression ne put être entièrement effacée. Au lieu de croire que le Christ avoit paru, comme ils avoient fait encore au temps d'Adrien, sous les Antonins, ses successeurs, ils s'avisèrent de dire que leur Messie étoit au monde, bien qu'il ne parût pas encore, parce qu'il attendoit le prophète Elie qui devoit venir le sacrer*. Ce discours étoit commun parmi eux dans le temps de saint Justin; et nous trouvons aussi dans leur Talmud la doctrine d'un de leurs maîtres des plus anciens, qui disoit que « le Christ étoit venu, selon qu'il étoit marqué dans les prête phètes; mais qu'il se tenoit caché quelque part à Rome parmi « les pauvres mendiants5. »

Une telle rêverie ne put pas entrer dans les esprits; et les Juifs, contraints enfin d'avouer que le Messie n'étoit pas venu dans le temps qu'ils avoient raison de l'attendre selon leurs anciennes prophéties, tombèrent dans un autre abîme. Peu s'en fallut qu'ils ne renonçassent à l'espérance de leur Messie qui leur manquoit dans le temps; et plusieurs suivirent un fameux rabbin, dont les paroles se trouvent encore conservées dans le Talmud6. Celui-ci, voyant le terme passé de si loin, conclut que « les Israélites n'avoient plus de Messie à attendre,

1 Orig., Tract., xxvn in Matth., n. 33, t. in, p. 831 ; t. ini in Joann.,

n. -27; t. iv, p. o57; |jb. , Cnnl. Cris., n. 57, t. i, p. 572. B.— 2 lren., adv.

Ilœr., lib. ', c. xx, xxr, nunc xxn, p. 99. D. — 3 EpxtreU, Joann., iv, 25. B.

- * Justin., Vial. cum Tryph., n. 8, 49, p. 110, 145'. B. — 5 R. jU(ja filius

Levi; Gem., Tr.Sanhed., c. xi. B.-«R. Hillcl., ibid. ; Is. Abran., de Cap.

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«. parce qu'il leur avoit été donné en ia personne du roi Ezé- « ehias. »

A la vérité cette opinion, loin de prévaloir parmi les Juifs, y a été détestée. Mais comme ils ne connoissent plus rien * dans les temps qui leur sont marqués par leurs prophéties, et qu'ils ne savent par où sortir de ce labyrinthe, ils ont fait un article de foi de cette parole que nous lisons dans le ïalmud â : « Tous « les termes qui étoient marqués pour la venue du Messie « sont passés; » et ont prononcé d'un commun accord : « Mau- « dits soient ceux qui supputeront les temps du Messie ! » comme on voit, dans une tempête qui a écarté le vaisseau trop loin de sa route, le pilote désespéré abandonner son calcul, et aller où le mène le hasard.

Depuis ce temps, toute leur étude a été d'éluder les prophéties où le temps du Christ étoit marqué : ils ne se sont pas souciés de renverser toutes les traditions3 de leurs pères, pourvu qu'ils pussent -ôter aux chrétiens ces admirables prophéties ; et ils en sont venus jusques à dire que celle de Jacob ne regardoit pas le Christ.

Mais leurs anciens livres les démentent. Cette prophétie est entendue du Messie dans leTalmud*, et la manière dont nous l'expliquons se trouve dans leurs Paraphrases5, c'est-à-dire dans les commentaires les plus authentiques et les plus respectés qui soient parmi eux.

Nous y trouvons en propres termes, que la maison et le royaume de Juda, auquel se devoit réduire un jour toute la postérité de Jacob et tout le peuple d'Israël, produiroit toujours des juges et des magistrats, jusqu'à la venue du Messie, sous lequel il se formeroit un royaume composé de tous les peuples.

C'est le témoignage que rendoient encore aux Juifs, dans les premiers temps du christianisme, leurs plus célèbres docteurs et les plus reçus. L'ancienne tradition, si ferme et si établie, ne pouvoit être abolie d'abord; et quoique les Juifs n'appliquassent pas à Jésus-Christ la prophétie de Jacob, ils n'avoient encore osé nier qu'elle ne convint au Messie. Ils n'en sont venus à cet excès que longtemps après, et lorsque, pressé? par les

1 C'est-à-dire : Comme ils ne peuvent se démêler, se reconnaître. —^ Gem., Tr. Sanhed. c. xi ; MosesMaimon., in Epit. Tal. ; Is. A.brau., de Cap.fidei.B. — 3 Ils ont renversé sans souci, sans scrupule toutes les traditions. Ne pas se soucier de, se prend souvent dans un sens tout différent, ne pas aimer à, craxndre de. — 4 Gem., Tr. Sanhed,, c. xi. B. — 5 Paraph. Onkelos, Jonathan, et Jorosol. Vide Volyg. Ang. B.

chrétiens, ils ont enfin aperçu que leur propre tradition étoit contre eux.

Pour la prophétie de Daniel, où la venue du Christ étoit renfermée dans le terme de quatre cent quatre-vingt-dix ans, à compter depuis la vingtième année d'Artaxerxe à la longue main ; comme ce terme menoit à la fin du quatrième millénaire du monde, e'étoit aussi une tradition très-ancienne parmi les Juifs, que le Messie paroitroit vers la fin de ce quatrième millénaire, et environ deux mille ans après Abraham. UnElie, dont le nom est grand parmi les Juifs, quoique ce ne soit pas le prophète, l'avoit ainsi enseigné avant la naissance de Jésus- Christ; et la tradition s'en est conservée dans le livre du Talmud l. Vous avez vu ce terme accompli à la venue de notre Seigneur, puisqu'il a paru en effet environ deux mille ans îs Abraham, et vers i"an 4000 du monde. Cependant les Juifs ne l'ont pas connu; et, frustrés de leur attente, ils ont dit que leurs péchés avoient retardé le Messie qui devoit venir. Mais cependant nos dates sont assurées, de leur aveu propre, et c'est un trop grand aveuglement de faire dépendre des hommes un terme que Dieu a marqué si précisément dans Daniel.

C'est encore pour eux un grand embarras de voir que ce prophète fasse aller le temps du Christ avant celui de la ruine de Jérusalem; de sorte que ce dernier temps étant accompli, celui qui le précède le doit être aussi.

Josèphe s'est ici trompé trop grossièrement 5. Il a bien compté les semaines qui dévoient être suivies de la désolation du peuple juif; et, les voyant accomplies dans le temps que Tite mit le sié^re devant Jérusalem, il ne douta point que ie moment de la perte de cette ville ne fût arrivé. Mais il ne considéra pas que cette désolation devoit être précédée de la venue du Christ et de sa mort; de sorte qu'il n'entendit que la moitié de la prophétie.

Les Juifs qui sont venus après lui ont voulu suppléer à ce défaut. Ils nous ont forgé3 un Agrippa descendu d'Hérode, que les Romains, disent-ils, ont fait mourir un peu devant la ruine de Jérusalem; et ils veulent que cet Agrippa, Christ par son titre de roi, soit le Christ dont il est parlé dans Daniel : nouvelle preuve de leur aveuglement. Car, outre que cet Agrippa ne peut être ni le Juste, ni le Saint des saints, ni la

1 Gem., Tr. Sanhed., c. xi. B. — * Ânt. Jud. lit», i, c. ult. de Bello Ju4., lib. vu, c. iv, al. lib. vi, c. n.B.— 3 « Ils nous ont forgé.» Tou. pic et familier, dans la manière de Bossuet.

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fin des prophéties, tel que devoitètre le Christ que Daniel marquent en ce lieu; outre que le meurtre de cet Agrippa, dont les Juifs étoient innocents, ne pouvoit pas être la cause de leur désolation, comme devoit être la mort du Christ de Daniel : ce que disent ici les Juifs est une fable. Cet Agrippa, descendu d'Hérode, fut toujours du parti des Romains; il fut toujours bien traité par leurs empereurs, et régna dans un canton de la Judée longtemps après la prise de Jérusalem, comme l'attestent Josèphe et les autres contemporains *.

Ainsi toul ce qu'inventent les Juifs, pour éluder les prophéties, les confond. Eux-mêmes, ils ne se fient pas à des inventions^ grossières; et leur meilleure défense est dans cette loi qu'ils ont établie, de ne supputer plus les jours du Messie. Par là ils ferment les yeux volontairement à la vérité, et renoncent aux prophéties où le Saint-Esprit a lui-même compté le- années : mais, pendant qu'ils y renoncent, ils les accomplissent et font voir la vérité de ce qu'elles disent de leur a\eug!ement tt de leur chute.

Qu'ils répondent ce qu'ils voudront aux prophéties : la désolation qu'elles prédisoient leur est arrivée dan- le temps marqué; l'événement est plus fort2 que toutes leurs subtilités; es, si le Christ n'est venu dans cette fatale conjoncture, les prophètes, en qui ils espèrent, les ont trompés.

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