‹ Discours sur l'histoire universelle (volume 5)Chapitre 92 sur 110 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

Circonstances mémorables de la chute des Juifs; suite de leurs fausses interprétations.

[SoMMAir.E. L'auteur insiste sur deux circonstances qui ont accomp igné la renne de .l.-C, la fin de la succession des pontifes, et de la distinction ries tri!>us et des familles. — Prophéties relatives a Jésus souffrant. Répugnance des Juifs devant ce mystère. Ils vont à admettre deux M i ilion de ce't* erreur. Conclusion. —

R''nrohat*on des Juifs. — Bossuetcite saint Jérôme reprocriînt aux Juif- leur incrédulité; puis, raisonnant a fortiori, en raison de la durée des temps écoulés depuis,

1 Joseph., de Bello Jud., lib. vu, c. xxiv, al. v; Justus Tiber, Biblioih. Phot., cod. xxxui, p. 19. B. — 2 « L'éYénement est plus fort, ele. » Événement, réalisation d'un fait attendu, rei eventus. Ainsi ce mot est plus ptès de bon étymoîogie que dans le sens ordinaire.

et de l'abaissement continu de ce peuple, finit par une apostrophe éloquente et tu. vœu de salut ]

Et pour achever de les convaincre, remarquez deux circonstances qui ont accompagne leur chute et la venue du Sauveur du monde : Tune, que la succession des pontifes, perpétuelle et inaltérable depuis Aaron, finit alors; l'autre, que la distinction des tribus et des familles, toujours conservée jusqu'à ce temps, y périt de leur aveu propre.

Cette distinction étoit nécessaire jusques au temps du Messie. De Lévi dévoient naître les ministres des choses sacrées. D1 Aaron dévoient sortir les prêtres et les pontifes. De Juda devoit sortir le Messie même. Si la distinction des famillesci'eùî subsisté jusqu'à la ruine de Jérusalem et jusqu'à la venue de Jésus-Christ, les sacrifices judaïques auroient péri devant le temps, et David eût été frustré de la gloire d'être reconnu pour le père du Messie. Le Messie est-il arrivé ; le sacerdoce nouveau, selon l'ordre de Melchisédech, a-t-il commencé en sa personne, et la nouvelle royauté qui n'étoit pas de ce monde, a-t-elle paru : on n'a plus besoin d'Aaron, ni de Lévi, ni de Juda, ni de David, ni de leurs familles. Aaron n'est plus nécessaire dans un temps où les sacrifices dévoient cesser, selon Daniel1. La maison de David et de Juda a accompli sa destinée lorsque le Christ de Dieu en est sorti; et comme si les Juifs renonçoient eux-mêmes à leur espérance, ils oublient précisément en ce temps la succession des familles, jusques alors si soigneusement et si religieusement retenue.

IN 'omettons pas une des marques de la venue du Messie, et peut-être la principale, si nous la savons bien entendre, quoiqu'elle fasse le scandale et l'horreur des Juifs. C'est la rémission des péchés annoncée au nom d'un Sauveur souffrant, d'un Sauveur humilié et obéissant jusqu'à la mort. Daniel avoit marqué parmi ses semaines* la semaine mystérieuse que nous avons observée, où le Christ devoit être immolé, où I allaince devoit être confirmée par sa mort, où les anciens sacrifices dévoient perdre leur vertu. Joignons Daniel avec Isaïe : nous trouverons tout le fond d'un si grand mystère; nous verrons « l'homme de douleurs qui est chargé des iniquités de tout le « peuple, qui donne sa vie pour le péché, et le guérit par ses « plaies 3. » Ouvrez les yeux, incrédules : n'est-il pas vrai que la rémission des péchés vous a été prêchée au nom de Jésus-

1 ban., ix, 27. B.— * Jbid., ix, 26, 27. B.— 3 /«., lui. B.

Christ crucifié ? S'étoit-on jamais avisé d'un tel mystère ? Quelque autre que Jésus-Christ, ou devant lui, ou après, s'est-il glorifié de laver les péchés par son sang? Se sera-t-il fait crucifier exprès pour acquérir un vain honneur et accomplir en lui-même une si funeste prophétie? 11 faut se taire, et adorer dans l'Evangile une doctrine qui ne pourroit pas même venir dans la pensée d'aucun homme, si elle n'étoit véritable.

barras des Juifs est extrême dans cet endroit : ils trou rent dans leurs Ecritures trop de passages où il est parlé des humiliations de leur Messie. Que deviendront donc ceux où il est parlé de sa gloire et de ses triomphes? Le dénoùinent naturel ' est qu'il viendra aux triomphes par les combats, et à ia gloire par les souffrances. Chose incroyable ! les Juifs ont mieux aimé mettre deux Messies. Nous voyons dans leur Talmudet dans d'autres livres d'une pareille antiquité8, qu'ils attendent un Messie souffrant et un Messie plein di? gloire • l'un mort e^ ressuscité, l'autre toujours heureux et toujours vainqueur; l'un à qui conviennent tous les passages où il est parlé de foiblesse, l'autre à qui conviennent tous ceux où il est parlé de grandeur; l'un enfin fils de Joseph, car en n'a pu lui dénier un des caractères de Jésus- Christ, qui a été réputé fils de Joseph, et l'autre fils de David : sans jamais vouloir entendre que ce Messie fils de David devoit, selon David, boire du torrent avant que de lever lu tête% , c'est-à-dire être affligé avant que d'être triomphant, comme le dit lui-même le fils de David. « 0 insensés et pe- « sants de cœur*, qui ne pouvez croire ce qu'ont dit les pro- « phètes, ne failoit-il pas que le Christ souffrit ces choses, et « qu'il entrât dans sa gloire par ce moyen5? »

Au reste, si nous entendons du Messie ce grand passage où Isaïenous représente si vivement l'homme de douleurs frappé pour nos jiéchés, et défiguré comme un lépreux*, nous sommes encore soutenus dans cette explication, aussi bien que dan^ toutes les autres, par l'ancienne tradition des Juifs ; et maigri leurs préventions, le chapitre tant de fois cité de leurTalmud7 nous enseigne que ce lépreux chargé des péchés du peuple sera le. Messie. Les douleurs du Messie qui lui seront causées par

1 La solution naturellede cette difficulté estde reconnaître qu'il viendra. — * Tr. Succa, et Comm. sive Paraphr. sup. Cant., c. vu, v. 5. B, — 3 Psal CiX. B.— *«0 insensés, etc.» Apostrophe véhémente, citation bien placée, car Bossuel ajoute à la force de son raisonnement en l'empruntant à un apôtre.— s Luc, xxiv, 25, 2«. B.— e /*... un. B.— 7G^., Tr. Sanhed.^.xi. B

nos péchés, sont célèbres 1 dans le même endroit et dans les autres livres des Juifs. 11 y est souvent parlé de l'entrée aussi humble que glorieuse qu'il devoit faire dans Jérusalem, monté sur un âne; et cette célèbre prophétie de Zacharie lui est appliquée. De quoi les Juifs ont-ils à se plaindre ? Tout leur étoit marqué en termes précis dans leurs prophètes : leur ancienne tradition avoit conservé l'explication naturelle de ces célèbres prophéties ; et il n'y a rien de plus juste que ce reproche que leur fait le Sauveur du monde2 : « Hypocrites, vous savez jute ger par les vents et par ce qui vous paroît dans le ciel, si le (( temps sera serein ou pluvieux; et vous ne savez pas conte noître, à tant de signes qui vous sont donnés, le temps où « vous êtes ! »

Concluons donc que les Juifs ont eu véritablement raison de dire que tous les termes de la venue du Messie sont passés. Juda n'est plus un royaume ni un peuple : d'autres peuples ont reconnu le Messie qui devoit être envoyé. Jésus-Christ a été montré aux Gentils : à ce signe, ils sont accourus au Dieu d'Abraham ; et / . bénédiction de ce patriarche s'est répandue par toute la ter' £. L'homme de douleurs a été prêché, et la rémission des t ^chés a été annoncée par sa mort. Toutes les semaines se si' M écoulées ; la désolation du peuple et du sanctuaire, juste junition de la mort du Christ, a eu son dernier accomplissement; enfin le Christ a paru avec tous les caractères que la tradition des Juifs y reconnoissoit, et leur incrédulité n'a plus d'excuse.

Aussi voyons-nous depuis ce temps des marques indubitables de leur réprobation. Après Jésus-Christ, ils n'ont fait que s'enfoncer de plus en plus dans l'ignorance et dans la misère, d'où la seule extrémité de leurs maux et la honte d'avoir été si souvent en proie à l'erreur les fera sortir, ou plutôt la bonté de Dieu, quand le temps arrêté par sa providence pour punii leur ingratitude et dompter leur orgueil sera accompli.

Cependant ils demeurent la risée des peuples et l'objet Je leur aversion, sans qu'une si longue captivité les fasse revenir à eux, encore qu'elle dût suflire pour les vaincre. Car enlin, comme leur dit saint Jérôme 3 : « Qu'attends-tu, ô Juif in- « crédule? tu as commis plusieurs crimes durant le temps des « Juges : ton idolâtrie t'a rendu l'esclave de toutes les nation?

« Célèbres.» Célébrées, annoncées.—2 Mallh., xvi, 2, S, 4; Luc, xn B. — s Hier., Bp. ad Dardan., t. n, col. 610. B.

« voisines; mais Dieu a eu bientôt pitié de toi, et n'a pas tardé « à t'envoyer des sauveurs. Tu as multiplié te? idolâtries a tes rois ; mais les abominations où tu es tombé sous Achaz a et sous Manassès n'ont été punies que par soixante-dix ans a de captivité. Cyrus est venu, et il t'a rendu ta patrie, ton « temple et tes sacrifices. A la fin tu as été accablé par Ves- « pasien et par Tite. Cinquante ans après, Adrien a achevé « de ^exterminer, et il y a quatre cents ans que tu demeures « dans l'oppression. » C'est ce que disoit saint Jérôme. L'argument s'est fortifié depuis, et douze cents ans ont été ajoutés à la désolation du peuple juif. Disons-lui donc, au lieu de quatre cents ans, que seize siècles ont vu durer sa captivité, sans que son joug devienne plus léger. « Qu'as-tu fait, ô peuple ingrat ? « Esclave dans tous les pays et de tous les princes, tu ne sers « point les dieux étrangers. Comment Dieu qui t'avoit élu faut t— il oublié, et que sont devenues ses anciennes miséricordes? a Quel crime, quel attentat plus grand que l'idolâtrie te fait « sentir un châtiment que jamais tes idolâtries ne t'avoient at- « tiré? Tu te tais? tu ne peux comprendre ce qui rend Dieu « si inexorable ? Souviens-toi de cette parole de tes pères : Son c< sang soit sur nous et sur nos enfants1 ! et encore : .Vous- n'a- « vons point de roi que César'*. Le Messie ne sera pas ton roi; « garde bien ce que tu as choisi : demeure l'esclave de César « et des rois jusqu'à ce que la plénitude des Gentils soit entrée, (L-et qu'enfin tout Israël soit sauvé*. »

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