Polybe.Iib.lI, c. XX
leur laissait que cette ressource. Il remporta contre les Romains des victoires qui le ruinaient (475 — 279). Les éléphants de Pyrrhus les étonnèrent; mais le consul Fabrice fît bientôt voir aux Romains que Pyrrhus pouvait être vaincu. Lé roi et le consul semblaient se disputer la gloire de la générosité plus encore que celle des armes ; Pyrrhus rendit au consul tous les prisonniers sans rançon, disant qu'il fallait faire la guerre avec le fer, et non point avec l'argent; et Fabrice renvoya au roi son perûde médecin (476 — 278), qui était venu lui offrir d'empoisonner son maître..
En ces temps la religion et la nation judaïque commence à éclater * parmi les Grecs. Ce peuple, bien traité par les rois de Syrie, vivait tranquillement selon ses lois. Antiochus, surnommé le Dieu, petit-fils de Séleucus, les répandit dans l'Asie Mineure, d'où ils s'étendirent dans la Grèce et jouirent partout des mêmes droits et de la même liberté que les autres citoyens^. Ptolomée fils de Lagus les avait déjà établis en Egypte. Sous son fils Ptolomée Philadelphe (477 — 277), leurs écritures furent tournées en grec, et on vit paraître cette célèbre version appelée la version des Septante. C'était de savants vieillards qu'Éléazar, souverain pontife, envoya au roi qui les demandait. Quelques-uns veulent qu'ils n'aient traduit que les cinq livres de la loi. Le reste des livres sacrés pourrait dans la suite avoir été mis en grec pour l'usage des Juifs répandus dans l'Egypte et dans la Grèce ^, où ils oublièrent non seulement leur ancienne langue qui était l'hébreu, mais encore leChaldéen que la captivité leur avait appris. Ils se firent un grec mêlé d'hébraïsmes qu'on appelle le Langage Hellénistique : les Septante et tout le Nouveau Testament est écrit en ce langage. Durant cette dipersion des Juifs leur temple fut célèbre par toute la terre, et tous les rois d'Orient y présentaient leurs offrandes.
L'Occident était attentif à la guerre des Romains et de Pyrrhus. Enfin ce roi fut défait par le consul Curius (479 — 275), et repassa en Épire. Il n'y demeura pas longtemps en repos, et voulut se récompenser sur la Macédoine des mau-
1. Eclater signifie ici « se manifester, se faire conneûtre ». £. Josèphe, Ant. Jud., lib. XII, c. m. 3. IMd., lib. I, c, I ; lib. XII, c. ^.
vais succès d'Italie. Antigonus Gonatus fut renfermé dans Thessalonique, et contraint d'abandonner à Pyrrhus tout le reste du royaume (480 — 27A). Il reprit cœur pendant que Pyrrhus, inquiet et ambitieux, faisait la guerre aux Lacédémoniens et aux Argiens. Les deux rois ennemis furent introduits dans Argos en même temps par deux cabales contraires et par deux portes différentes. Il se donna dans la ville un grand combat : une mère qui vit son fils poursuivi par Pyrrhus, qu'il avait blessé, écrasa ce prince d'un coup de pierre (482 — 272). Antigonus, défait d'un tel ennemi, rentra dans la Macédoine, qui, après quelques changements demeura paisible à sa famille. La ligue des Achéens l'empêcha de s'accroître. C'était le dernier rempart de la liberté de la Grèce, et ce fut elle qui en produisit les derniers héros avec Aratus et Philopœmen.
Les Tarentins, que Pyrrhus entretenait d'espérance, appelèrent les Carthaginois après sa mort. Ce secours leur fut inutile : ils furent battus avec les Brutiens et les Samnites, leurs alliés. Ceux-ci, après soixante-douze ans de guerre continuelle, furent forcés à subir le joug des Romains. Tarente les suivit de près; les peuples voisins ne tinrent pas : ainsi tous les anciens peuples d'Italie furent subjugués. Les Gaulois, souvent battus, n'osaient remuer.
Après quatre cent quatre-vingts ans de guerre, les Romains se virent les maîtres en Italie, et commencèrent à regarder les affaires du dehors* : ils entrèrent en jalousie contre les Carthaginois, trop puissants dans leur voisinage par les conquêtes qu'ils faisaient dans la Sicile, d'où ils venaient d'entreprendre sur eux et sur l'Italie en secourant les Tarentins.
La république de Carthage tenait les deux côtés de la mer Méditerranée. Outre celle d'Afrique qu'elle possédait presque tout entière, elle s'était étendue du côté d'Espagne par le détroit. Maîtresse de la mer et du commerce, elle avait envahi les îles de Corse et de Sardaigne. La Sicile avait peine à se défendre, et l'Italie était menacée de trop près pour ne pas craindre. De là lesguerres Puniques (490 — 264), malgré les traités mal observés de part et d'autre.
La première apprit aux Romains à combattre sur la mer (494—260). Ils furent maîtres d'abord dans un art qu'ils ne
i. Polybe, lib. I, c. xu; lib. U, c. i.
connaissaient pas, et le consul Duilius, qui donna la première bataille navale (495 — 259), la gagna. Régulus soutint cette gloire, et aborda en Afrique (498 — 256) où il eut à combattre ce prodigieux serpent contre lequel il fallut employer toute son armée. Tout cède : Carthage, réduite à l'extrémité, ne se sauve que par le secours de Xantippe, lacédémonien. Le général romain est battu et pris (499 — 255) ; mais sa prison le rend plus illustre que ses victoires. Renvoyé sur sa parole pour ménager l'échange des prisonniers, il vient soutenir dans le sénat la loi qui ôtait toute espérance à ceux qui se laissaient prendre, et retourne à une mort assurée. Deux épouvantables naufrages contraignirent les Romains d'abandonner de nouveau l'empire de la mer aux Carthaginois. La victoire demeura longtemps douteuse entre les deux peuples, et les Romains furent prêts à céder; mais ils réparèrent leur flotte. Une seule bataille décida, et le consul Lutatius acheva la guerre (313 — 241). Carthage fut obligée à payer tribut et à quitter avec la Sicile toutes les îles qui étaient entre la Sicile et l'Italie. Les Romains gagnèrent cette île tout entière, à la réserve de ce qu'y tenait Hiéron, roi de Syracuse, leur allié*.
Après la guerre achevée, les Carthaginois pensèrent périr par le soulèvement de leur armée. Ils l'avaient composée, selon leur coutume, de troupes étrangères qui se révoltèrent pour leur paye. Leur cruelle domination fit joindre à ces troupes mutinées presque toutes les villes de leur empire, et Carthage, étroitement assiégée, était perdue sans Amilcar, surnommé Barcas. Lui seul avait soutenu la dernière guerre. Ses citoyens lui durent encore la victoire qu'ils remportèrent sur les rebelles (516 — 238) : il leur en coûta la Sardaigne, que la révolte de leur garnison ouvrit aux Romains^. De peur de s'embarrasser avec eux dans une nouvelle querelle, Carthage céda malgré elle une île si importante, et augmenta son tribut. Elle songeait à rétablir en Espagne son empire ébranlé par la révolte : Amilcar passa dans cette province avec son fils Annibal âgé de neuf ans, et y mourut dans une bataille (524 — 230). Durant neuf ans mx'il y fit la guerre avec autant d'adresse que de valeur, son fils se formait sous un si grand capitaine, et tout
4. Polybe, lib. I, c. lxii, Lxni; lib. II, c. i. 2. IMd., c. Lxxix, Lxxxin, lxxxvih.
ensemble il concevait une haine implacable contre les Romains. Son allié Asdrubal fut donné pour successeur à son père. Il gouverna sa province avec beaucoup de prudence, et y battit Carthage la Neuve qui tenait l'Espagne en suggestion.
Les Romains étaient occupés dans la guerre contre Teuta, reine d'illyrie, qui exerçai t impunément la piraterie sur toute la côte. Enflée du butin qu'elle faisait sur les Grecs et sur les Épirotes, elle méprisa les Romains et tua leur ambassadeur. Elle fut bientôt accablée (525 — 229) . les Romains ne lui laissèrent qu'une petite partie de l'Illyrie (526—228), et gagnèrent l'île de Corfou, que cette reine avait usurpée. Ils se firent alors respecter en Grèce par une solennelle ambassade, et ce fut la première fois qu'on y connut leur puissance. Les grands progrès d'Asdrubal leur donnaient de la jalousie ; mais les Gaulois d'Italie les empêchaient de pourvoir aux affaires de l'Espagne'. Il y avait quarante-cinq ans qu'ils demeuraient en repos. La jeunesse qui s'était élevée durant ce temps ne songeait plus aux pertes passées, et commençait à menacer Rome'. Les Romains, po\ir attaquer avec sûreté de si turbulents voisins, s'assurent des Carthaginois. Le traité fut conclu avec Asdrubal, qui promit de ne passer point au delà de l'Èbre.
La guerre entre les Romains et les Gaulois se fit avec fureur de part et d'autre (530 — 224); les Transalpins se joignirent aux Cisalpins : tous furent battus. Concolitanus, un des rois gaulois, fut pris dans la bataille: Aneroestus, un autre roi, se tua lui-même. Les Romains victorieux passèrent le Pô pour la première fois, résolus d'ôtcr aux Gaulois les environs de ce fleuve dont ils étaient en possession depuis tant de siècles. La victoire les suiviLpartout: Milan fut pris; presque tout le pays fut assujetti.
En ce temps Asdrubal mourut (5.34 — 220), et Annibal, quoiqu'il n'eût encore que vingt-cinq ans, fut mis à sa place. Dès lors on prévit la guerre. Le nouveau gouverneur entreprit ouvertement de dompter l'Espagne, sans aucun respect des traités. Rome alors écouta les plaintes de Sagonte, son alliée (535—219). Les ambassadeurs romains vont à Carthagç. Les Carthaginois rétablis n'étaient plus d'humeur