DE LA SECONDE CONSÉQUENCE
Les profits suivent une marche inverse du progrès divitial.
Cette conséquence est déduite du principe troisième , qui établit que le prix se règle sur le produit des terres de qualité inférieure. II suit de là , disent les Ricardiens , qu^à l'instant où ces terres sont mises en valeur, il naît une rente sur les autres, et que par conséquent les profits baissent d'autant.
Ce raisonnement est en partie si juste , qu'il force l'assentiment, malgré l'esoèce de répulsion qu'inspire l'inévitable paradoxe auquel il doit aboutir. L'état prospère
( 190 ) d'un pays consiste dans i'accroisserneni; progressif de sa population et de ses capitaux. La population croissante demande des subsistances, que les capitaux lui fournissent. A cet effet, il faut que ces capitaux se versent sur les terres. Et après les terres de première qualité , on ne peut pourvoir à tous les besoins , qu'en cultivant celles de seconde, puis de troisième et ainsi successivement. Mais ces nouvelles cultures amènent sur les anciennes une rente, c'est-àdire qu'elles diminuent d'autant les profits.
A tout cela il n'y a rien à répondre; et nous devons accorder sur-le-champ : i.** que le progrès social amène la culture des terres de qualité inférieure; 2,.^ que la culture de ces nouvelles terres fait immédiatement baisser les profits.
Et toutefois nous n'accordons pas que le progrès social fasse baisser les profits.
La raison qui fonde notre négative est que l'état prospère commence par faire hausser les profits, et cela long-temps avant que l'on cultive les nouvelles terres ; de sorte que, lorsque celles-ci exercent leur influence sur la rente en déduction des profits, ceux-ci , bien qu'immédiatement diminués , restent
( 19" ) eiiftore aussi élevés qu'ils éloienl avant le progrès. Ceci demande quelque explication. Pourquoi à une époque quelconque, cullive-t-on les terres de qualité inférieure ? Ce ne peut être qu'en vue d'un profit au moins égal au profit courant. Et quelle circonstance peut amener ce taux du profit sur de telles terres ? L'accroissement de la population. Aucune autre ne peut produire un tel effet. On sait que la population a une forte tendance à croître plus rapidement que les capitaux (i). Pressant alors sur la limite des subsistances, elle fait hausser le prix des alimens (du blé en particulier), de manière à donner de gros profits aux capitaux agricoles. Les autres capitaux affluent sur les terres; mais comme celies-ci sont d'une étendue bornée, celte concurrence a un terme; et il arrive enfin qu'en cultivant des sols plus ingrats, on obtient encore des profits supérieurs à ceux du commerce ou des manufactures. Dès lors (en supposant ces terres inférieures d'une étendue suffisante ) les profits agricoles sont forcés de se régler sur ceux des derniers que l'on a
(i) Mill, Eléments , elc. , p. 5o , 2.«i« édil. an^l.
versés sur les terres. C'est ainsi que prenant le taux des profils à l'origine du progrès divilial, on reconnoîtra que les profits n'ont aucune tendance à dinninuer. Ils haussent avec la population croissante, jusqu'au point où les profits agricoles ont tellemeat cru qu'ils peuvent éprouver ( par des cultures nouvelles) une diminution notable, sans redescendre jamais au-dessous de leur taux primitif, ou (pour parler plus exactement) au-dtissous du taux moyen déterminé par diverses circonstances.
11 ne sera pas hors de place peut-être de présenter ce résultat sous un nouvel aspect. S'il s'agit d'apprécier les variations ou des salaires ou des profits , il y a , indépendamment du rapport des capitaux à la population , d'autres objets à considérer; en particulier , il faut faire entrer en ligne de compte le nombre des entreprises. En vain les capitaux seroient-ils surabondans ; si les entreprises manquoient , ils n'auroient aucune influence; comme réciproquement les entreprises s'offriroient en vain, si l'on manquoit de capitaux à y appliquer. Les capitaux, en un mot, cherchent et appellent les , entreprises. Avec quelle ardeur ne voyons-
( '93) nous pas» en ce moment même, les capi-» taux de la vieille Europe se verser dans la nouvelle Amérique , y entreprendre l'exploitation des mines et des échanges de toute espèce ! Supposons donc un pays , riche en terres arables et dont la population demande du blé; les capitaux qu'elle possède , après avoir tenté divers emplois profitables , se tourneront bientôt sur les spéculations agricoles, et ne tarderont pas à mettre de nouvelles terres en culture. Mais si ce pays est fort actif et progressif, les capitalistes ne feront une telle entreprise qu'à l'instant où elle sera , pour les bénéfices , au moins au niveau de toutes les autres. Il n'est pas facile de voir pourquoi des entreprises nouvelles offertes à l'activité laborieuse pourroient tendre en aucune sorte à diminuer la récompense qu'elle a droit d'attendre.
Nous avons toutefois reconnu que la culture des terres inférieures fera immédiate- ' ment baisser les profits. Mais cette baisse ne sera que momentanée» et même on peut s'attendre à une hausse subséquente. Le principe de population , par des oscillations suc-
pif«, Stfécon* polit» X^
cessives , maintient l'équilibre, sans laisser passer certaines limites. Examinons de plus près cet effet.
Les terres de qualité inférieure, avonsnous dit , ne sont mises en culture que lorsqu'elles rendent des profits égaux ou supérieurs à ceux des capitaux industriels. Souvent , dans ces circonstances , malgré les nouvelles cultures , le prix du blé et des produits agricoles reste encore fort élevé. Ces hauts prix gênent la population ouvrière, parce que la hausse des salaires ne suit pas exactement celie du prix des objets 4e consommation à l'usage des salariés. Ils sont plus ou moins à charge à la population tout entière, parce que presque toutes les marchandises sont affectées de la hausse des salaires et de celle du prix des objets de première nécessité. Cette gêne universelle , jointe à la mortalité qu'occasionne une population surabondante, amène line diminution dans le nombre des salariés, et de suite une hausse dans les salaires et une baisse dans les profits agricoles. Dès lors toutes les opérations ont lieu en sens inverse des précédentes. Les capitaux se rfr-
( 19^ ) tirent des terres intérieures et se reversent sur Pindustrie (i).
Mais le principe de population agira bientôt de nouveau ; dès que la misère aura cessé, le nombre des ouvriers croîtra, leur salaire diminuera, et en conséquence les profits hausseront.
Une suite de telles osciHations doif avoir lieu , sans que les profils nroyens en soient affectés. Ils peuvent par d'auires causes hausser ou baisser , ou par celte cause même , ils peuvent changer allernalivement en sens contraire , sans que leur baisse ou leur hausse moyenne puisse être attri-
(i) Cet effet paroît avoir été éprouvé en Angleterre. Dans les dernières années de rareté, les terres de qualité inférieure furent mises en culture. La population, ayant cru plus que le capital , exigea cette mesure d'urgence; et dès l'a nuée 1816, peut-être même plus tôt, les profits élevés y engagèrent les cultivateurs. Mais dès que la rareté des subsistances eut cessé, dès que l'abondance revint, on vit bientôt la plupart de ces terres abandonnées. On s'en assure facilement en parcourant certaines provinces, et ce fait nous a frappés récemment en traversant le Comté de Curaberland ; sur la route de Carlisle à Londres de vastes champs attestent encore, par leurs sillons aujourd'hui inutiles^ les travaux dont ils furent l'objet
(•96) buée à la nécessité d'entreprendre de nouvelles cultures. La population est le régulateur, qui rétablit l'ordre naturel et contient les prolits entre certaines limites.
En récapitulant , nous dirons : Les capitaux croissans augmentent les salaires et diminuent les profits. La population croissante élève les prolits agricoles plus que les mercantiles. Cette supériorité d'accroissement amène la culture des terres inférieures. Supposant celles-ci d'une étendue suffisante, cette nouvelle culture crée la rente et limite les profits agricoles. Du tout résulte une succession d'oscillations , qui ne semblent pas devoir affecter, d'une manière permanente^ la moyenne des profits généraux.