‹ Discours sur la théorie de la terreChapitre 18 sur 86 · PRÉLIMINAIRE. XXIX · texte numérisé non relu

PRÉLIMINAIRE. XXIX

assurée, le fait important des irruptions répétées de la mer, dont les fossiles et autres produits marins à eux seuls ne nous auroient pas instruits; et c'est par leur étude approfondie que nous pouvons espérer de reconnoitre le nombre et les époques de ces irruptions. Secondement, la nature des révolutions qui ont altéré la surface du globe a dû exercer sur les quadrupèdes terrestres une action plus complète que sur les animaux marins. Comme ces révolutions ont, en grande partie, consisté en déplacemens du lit de la mer, et que les eaux devoient détruire tous les quadrupèdes qu’elles atteignoient, si leur irruption a été générale, elle a pu faire périr la classe entière, ou, si elle n'a porté à la fois que sur certains continens, elle a pu anéantir au moins les espèces propres à ces continens, sans avoir la même influence sur les animaux marins. Au contraire, des millions d'individus aquatiques ont pu être laissés à sec, ou ensevelis sous des couches nouvelles, ou jetés avec violence à la côte, et leur race être cependant conservée dans quelques lieux plus paisibles, d’où elle se sera de nouveau propagée après que l'agitation des mers aura cessé. Troisièmement, cette action plus complète est aussi plus facile à saisir; il est plus aisé d’en démontrer les effets, parce que le nombre des quadrupèdes étant borné, la plupart de leurs espèces, au moins les grandes, étant connues, on a plus de moyens de s'assurer si des os fossiles appartiennent à l’une d'elles, ou s'ils viennent d’une espèce perdue. Comme nous sommes, au contraire, fort loin de connoître tous les coquillages et tous les poissons de la mer ; comme nous ignorons probablement encore la plus grande partie de ceux qui vivent dans la profondeur, il est impossible de savoir avec certitude si une espèce que l’on trouve fossile n'existe pas quelque partvivante. Aussi voyons-nous des savans s’opiniätrer à donner le nom de coquilles pélagiennes, c'est-à-dire, de coquilles de la haute mer, aux bélemnites, aux cornes d’ammon, et aux autres dépouilles testacées

qui n'ont encore été vues que dans les couches anciennes, voulant dire

Il y a peu d’espérance de découvrir de nouvelles espèces de grands quadru-

pèdes.

XXX DISCOURS par là que, si on ne les a point encore découvertes dans l'état de vie, c’est qu'elles habitent à des profondeurs inaccessibles pour nos filets.

Sans doute les naturalistes n’ont pas encore traversé tous les continens, et ne connoissent pas même tous les quadrupèdes qui habitent les pays qu'ils ont traversés. On découvre de temps en temps des espèces nouvelles de cette classe; et ceux qui n’ont pas examiné avec attention toutes les circonstances de ces découvertes pourroient croire aussi que les quadrupèdes inconnus dont on trouve les os dans nos couches, sont restés jusqu’à présent cachés dans quelques iles qui n’ont pas été rencontrées par des navigateurs, ou dans quelques uns des vastes déserts qui occupent le milieu de l'Asie, de l'Afrique, des deux Amériques et de la Nouvelle-Hollande.

Cependant, que l’on examine bien quelles sortes de quadrupèdes l’on a découvertes récemment, et dans quelles circonstances on les a découvertes, et l’on verra qu’il reste peu d'espoir de trouver un jour celles que nous n’avons encore vues que fossiles.

Les îles d’étendue médiocre, et placées loin des grandes terres, ont très-peu de quadrupèdes, la plupart fort petits : quand elles en possèdent de grands, c’est qu’ils ÿ ont été apportés d’ailleurs. Bougainville et Cook n’ont trouvé que des cochons et des chiens dans les iles de la mer du Sud. Les plus grands quadrupèdes des Antilles” étoient les agoutis.

A la vérité les grandes terres, comme l’Asie, l'Afrique, les deux Amériques et la Nouvelle-Hollande ont de grands quadrupèdes, et généralement des espèces propres à chacune d'elles ; en sorte que toutes les fois que l’on a découvert de ces terres que leur situation avoit tenues isolées du reste du monde, on y a trouvé la classe des quadrupèdes entièrement différente de ce qui existoit ailleurs. Ainsi, quand les Espagnols parcoururent pour la première fois l'Amérique méridionale, ils n’y trouvèrent pas un seul des quadrupèdes de lEurope , de l'Asie, ni de l'Afrique. Le puma, le jaguar, le tapir, le

PRÉLIMINAIRE. XXXI cabiai, le lama, la vigogne, tous les sipajous, furent pour eux des êtres entiérement nouveaux, et dont ils n'avoient nulle idée. Le même phénomène s’est renouvelé de nos jours quand on à commencé à examiner les côtes de la Nouvelle- Hollande et les îles adjacentes. Les divers kanguroos, les phascolomes, les dasyures, les péramèles, les phalangers volans, les ornithorinques, les échidnés sont venus étonner les naturalistes par des conformations étranges qui rompoient toutes les règles, et échappoient à tous les systèmes.

Si donc il restoit quelque grand continent à découvrir, on pourroit encore espérer de connoitre de nouvelles espèces , parmi lesquelles il pourroit s’en trouver de plus ou moins semblables à celles dont les entrailles de la terre nous ont montré les dépouilles; mais il suffit de jeter un coup-d’œil sur la mappemonde, de voir les innombrables directions selon lesquelles les navigateurs ont sillonné l'Océan, pour juger qu'il ne doit plus y avoir de grande terre, à moins qu’elle ne soit vers le pôle austral, où les glaces n’y laisseroient subsister aucun reste de vie.

Ainsi ce n’est que de l’intérieur des grandes parties du monde que l’on peut encore attendre des quadrupèdes inconnus.

Or, avec un peu de réflexion, on verra bientôt que l'attente n’est guère plus fondée de ce côté que de celui des îles.

Sans doute le voyageur européen ne parcourt pas aisément de vastes étendues de pays, désertes, ou nourrissant seulement des peuplades féroces ; et cela est surtout vrai à l’égard de l'Afrique : mais rien n’empèche les animaux de parcourir ces contrées en tout sens, et de se rendre vers les côtes. Quand il y auroit entre les côtes et les déserts de l’intérieur de grandes chaînes de montagnes, elles seroient toujours interrompues à quelques endroits pour laisser passer les fleuves ; et, dans ces déserts brülans, les quadrupèdes suivent de préférence les bords des rivières. Les peuplades des côtes remontent aussi ces rivières, et prennent promptement connoissance , soit par elles-mêmes,

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