IV DISCOURS
les modifications particulières que mon ouvrage doit introduire dans les opinions reçues jusqu’à ce jour sur l’histoire primitive du globe; enfin j'examinerai jusqu'à quel point l’histoire civile et religieuse des peuples s'accorde avec les résultats de l’observation sur l’histoire physique de la terre, et avec les probabilités que ces observations donnent touchant l’époque où les sociétés humaines ont pu trouver des demeures fixes et des champs susceptibles de culture et où par conséquent elles ont pu prendre une forme durable.
Première Lorsque le voyageur parcourt ces plaines fécondes où des eaux nee % Miranquilles entretiennent par leur cours régulier une végétation
abondante, et dont le sol, foulé par un peuple nombreux, orné de villages florissans, de riches cités, de monumens superbes, n’est jamais troublé que par les ravages de la guerre ou par l'oppression des hommes puissans, il n’est pas tenté de croire que la nature ait eu aussi ses guerres intestines, et que la surface du globe ait été bouleversée par des révolutions successives et des catastrophes diverses ; mais ses idées changent dès qu’il cherche à creuser ce sol aujourd’hui si paisible, ou qu’il s'élève aux collines qui bordent la plaine ; elles se développent pour ainsi dire avec sa vue, elles commencent à embrasser l'étendue et la grandeur de ces événemens antiques dès qu'il gravit les chaînes plus élevées dont ces collines couvrent le pied, ou qu’en suivant Îles lits des torrens qui descendent de ces chaînes il pénètre dans leur intérieur.
Premières Les terrains les plus bas, les plus unis, excavés jusqu’à de très- Rs dérere grandes profondeurs, ne montrent que des couches horizontales de Fu matières variées, enveloppant presque toutes d'innombrables produits de la mer. Des couches pareilles, des produits semblables, composent les collines jusqu'à de grandes hauteurs. Quelquefois les coquilles sont si nombreuses, qu’elles forment à elles seules toute la masse du sol. Presque partout elles sont si bien conservées, que les plus petites d’entre elles gardent leurs parties les plus délicates,
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leurs crêtes les plus subtiles, leurs pointes les plus déliées. Elles s'élèvent à des hauteurs supérieures au niveau de toutes les mers, et où nulle mer ne pourroit être portée aujourd’hui par des causes existantes. Elles ne sont pas seulement enveloppées dans des sables mobiles, mais les pierres les plus dures les incrustent souvent et en sont pénétrées de toute part. Toutes les parties du monde, tous les hémisphères, tous les continens, toutes les îles un peu considérables présentent le même phénomène: On est donc bientôt disposé à croire, non-seulement que la mer a envahi toutes nos plaines, mais qu’elle y a séjourné long-temps et paisiblement pour y former des dépôts si étendus, si épais, en partie si solides, et contenant des dépouilles si bien conservées. Le temps n'est plus où l'ignorance pouvoit soutenir que ces restes de corps organisés étoient de simples jeux de la nature, des produits conçus dans le sein de la terre par ses forces créatrices. Une comparaison scrupuleuse de leurs formes, de leur tissu, souvent même de leur composition chimique , ne montre pas la moindre différence entre ces coquilles et celles que la mer nourrit; elles ont donc vécu dans la mer; elles ont été déposées par la mer : la mer existoit donc dans les lieux où elle les a laissées ; le bassin des mers a donc éprouvé au moins un changement, soit en étendue, soit en situation. Voilà ce qui résulte déjà des premières : fouilles, et de l'observation la plus superficielle,
Les traces de révolutions deviennent plus imposantes quand on s'élève un peu plus haut, quand on se rapproche davantage du pied des grandes chaînes.
* Il y a bien encore des bancs coquilliers ; on en aperçoit même de plus épais, de plus solides : les coquilles ÿ sont tout aussi nombreuses, tout aussi bien conservées; mais ce ne sont plus les mêmes espèces ; les couches qui les contiennent ne sont plus aussi généralement horizontales. Elles se redressent obliquement, quelquefois presque verticalement. Au lieu que, dans les plaines et les collines
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planes, il falloit creuser profondément pour connoître la succession des bancs, on les voit ici par leur flanc, en suivant les vallées produites par leurs déchiremens. D’immenses amas de leurs débris forment au pied de leurs escarpemens des collines arrondies, dont chaque dégel et chaque orage augmentent la hauteur.
Et ces bancs redressés qui forment les crêtes des montagnes secondaires, ne sont pas posés sur les bancs horizontaux des collines qui leur servent de premiers échelons ; ils s’enfoncent au contraire sous eux. Ces collines sont appuyées sur leurs pentes. Quand on perce les couches horizontales dans le voisinage des couches obliques, on retrouve celles-ci dans la profondeur : quelquefois même, quand les couches obliques ne sont pas trop élevées, leur sommet est couronné par des couches horizontales. Les couches obliques sont donc plus anciennes que les couches horizontales ; et, comme il est impossible qu’elles n’aient pas été formées horizontalement, il est évident qu’elles ont été relevées ; qu’elles l'ont été avant que les autres s’'appuyassent sur elles.
Ainsi la mer, avant de former les couches horizontales, en avoit formé d’autres, qu’une cause quelconque avoit brisées, redressées, bouleversées de mille manières. [l y a donc eu aussi au moins un changement dans le sein de cette mer qui avoit précédé la nôtre ; elle a éprouvé aussi au moins une catastrophe ; et, comme plusieurs de ces bancs obliques qu’elle avoit formés les premiers s'élèvent audessus de ces couches horizontales qui leur ont succédé, et qui les entourent, cette catastrophe , en rendant ces bancs obliques, les avoit aussi fait saillir au-dessus du niveau de la mer, et en avoit fait desiles, ou au moins des écueils et des inégalités, soit qu'ils eussent été relevés par une extrémité, ou que l’affaissement de l'extrémité opposée eût fait baisser les eaux ; second résultat non moins clair, non moins démontré que le premier, pour quiconque se donnera la
peine d’étudier les monumens qui l’appuient.
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Mais, si l’on compare entre elles, avec plus de détail, les diverses couches, et les produits de la vie qu'elles recèlent, on aperçoit bientôt des différences encore plus nombreuses, qui indiquent des changemens d’état encore plus multipliés. Cette mer n’a point constamment déposé des pierres semblables entre elles. Il s’est fait une succession régulière dans la nature de ses dépôts ; et plus les couches sont anciennes, plus chacune d’elle est uniforme dans une grande étendue ; plus elles sont nouvelles, plus elles sont limitées, plus elles sont sujettes à varier à de petites distances. Ainsi les grandes catastrophes qui produisoient des révolutions dans le bassin des mers, étoient précédées, accompagnées et suivies de changemens dans la nature du liquide et des matières qu'il tenoit en dissolution ; et, lorsque la surface des mers eût été divisée par des îles, par des chaines saillantes, il y eut des changemens différens dans chaque bassin particulier.
Lorsque de pareils changemens s’opéroient dans la nature du liquide général, il étoit bien difficile que les mêmes animaux continuassent à y vivre. Aussi ne le firent-ils point. Leurs espèces, leurs genres même, changent avec les couches ; et, quoiqu'il y ait quelques retours d’espèces à de petites distances, il est vrai de dire, en général, que les ‘ coquilles des couches anciennes ont des formes qui leur sont propres; qu’elles disparoissent graduellement, pour ne plus se montrer dans les couches récentes, encore moins dans les mers actuelles, où l’on ne découvre jamais leurs analogues d'espèces, où plusieurs de leurs genres eux-mêmes ne se retrouvent pas ; que les coquilles des couches récentes au contraire ressemblent , pour le genre, à celles qui vivent dans les mers, et que dans les dernières et les plus meubles de ces couches, il y a quelques espèces que l’œil le plus exercé ne pourroit distinguer de celles que nourrit l'Océan.
Il y à donc eu dans la nature animale une succession de variations
correspondantes à celles de la nature chimique du liquide; et,
Preuves que ces révolutions ont été nombreuses.